Canada
Économie

Sous menace protectionniste L’ALENA révisé

Par Gérard Bérubé

Le ton des Américains est belliqueux, brandit la menace protectionniste. Les États-Unis veulent d’importantes concessions de la part du Mexique et du Canada. Placés ainsi sur la défensive, le Québec et le Canada entendent tout de même faire de la prochaine renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) l’occasion d’un renforcement des relations.

Par Gérard Bérubé

 

La rhétorique de la présidence américaine est plutôt austère. Poursuivant ses envolées de campagne, Donald Trump maintient le cap des « États-Unis d’abord » et maintient une position ferme contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC), contre la Chine, l’Allemagne et le Mexique, contre les accords -commerciaux multilatéraux. Élu notamment sur la promesse de ramener des emplois sur le sol américain, le nouveau locataire de la Maison-Blanche accuse l’ALENA d’avoir causé la désindustrialisation des États-Unis. Il a donné l’industrie automobile en exemple et placé le Mexique, devenu le quatrième pays exportateur de véhicules légers dans le monde, comme cible principale.

Le ton est-il donné pour la prochaine négociation ? « Je ne souhaite pas commenter. C’est une offensive pour l’emploi américain, contre les déficits commerciaux. Mais l’Administration américaine mène une réflexion plus profonde dans laquelle les relations commerciales avec le Canada bénéficient d’une exception », a commenté Raymond Bachand, dans une entrevue au magazine Forces.

Œuvrant aujourd’hui à titre de conseiller au sein du cabinet de droit international Norton Rose Fulbright, l’ex-ministre des Finances du gouvernement québécois s’est vu confier le mandat de conseiller spécial du Québec dans le processus de la renégociation de l’ALENA souhaitée par Donald Trump. Lors de l’annonce de son mandat, il a fait preuve d’optimisme quant au maintien des acquis commerciaux du Québec, rappelant en conférence de presse que Donald Trump est un homme d’affaires et que le libre-échange Canada-États-Unis a bénéficié à toutes les entreprises canadiennes et américaines. Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter qu’« il faut rester vigilants, ne pas délaisser la défensive. Il ne faudrait pas que nous devenions le dommage collatéral ».

Des concessions demandées au Canada et au Mexique

Le processus doit être lancé plus tard en 2017. Dans une entrevue diffusée le 8 mars sur Bloomberg TV, le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a situé le début des « vraies négociations » à la fin de cette année. Il a dit s’attendre à ce que l’accord fasse l’objet d’importants changements, de l’ajout de nouveaux volets, de nouveaux chapitres. « Les Mexicains le savent, les Canadiens le savent, tout le monde le sait : les choses ont changé. Nous allons avoir de nouvelles relations commerciales, a-t-il souligné à larges traits. Ils savent qu’ils devront faire des concessions. La question est de savoir quelle ampleur et quelle forme elles devront prendre. » Wilbur Ross a précisé ne pas écarter la possibilité que cette renégociation puisse aboutir à une nouvelle entente tripartite ou encore à deux ententes bilatérales.

Raymond Bachand ne veut pas commenter ces propos ni la nomination de Wilbur Ross au Commerce, un choix qui a fait consensus au Congrès américain. « C’est quelqu’un de très expérimenté, qui a beaucoup d’expérience en relations internationales. Mais je laisse aux négociateurs canadiens le soin de commenter. » Il ajoute : « je ne sais pas si les négociateurs vont emprunter la voie de lettres d’entente particulières, aux conséquences moindres, ou celle d’une réouverture de l’entente où, là, tout pourrait se retrouver sur la table. Mais une occasion s’offre à nous dans cette renégociation où tant les provinces que les États américains auront une influence sur la suite des choses ».

Lors de son passage à Ottawa le 7 février, Tom Donohue, président et chef de la direction de la Chambre de commerce des États-Unis, a livré un plaidoyer bien senti en défense de cet accord réunissant trois pays aux économies interreliées dans un marché de 1 300 milliards de dollars d’échanges, tout en reconnaissant que ce dernier pourrait être modernisé et amélioré. Lors du même événement, Perrin Beatty, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Canada, disait ne pas s’attendre à ce que le Congrès américain prenne des décisions pour faire plaisir au Canada, mais qu’il soit à l’écoute de sa propre communauté d’affaires. Et cette communauté « envoie un message clair et net selon lequel il est essentiel de bâtir sur cette relation, et non de la démanteler ».

«Buy American»

Raymond Bachand reprend les données officielles faisant ressortir un excédent américain, hors énergie, dans les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis en 2015. Et si les États-Unis accueillent grosso modo les trois quarts des exportations canadiennes, 70 % des États américains ont le Canada comme principal client et 9 millions d’emplois américains dépendent des exportations vers le Canada. « Il n’y a pas que les échanges -commerciaux. Il faut également considérer les investissements directs. Tout est devenu imbriqué, intégré », ajoute-t-il. Ainsi, même une politique telle que le « Buy American » deviendrait une occasion de renforcement pour nombre d’entreprises et d’industries canadiennes et québécoises, croit-il.

Raymond Bachand se réfère aux propos rassurants de conseillers tenus aux lendemains de l’entrée en fonction de Donald Trump et allant jusqu’à qualifier de « modèle » la relation commerciale entre le Canada et les États-Unis. Il insiste : « Nous pouvons nous distinguer. Nous pouvons miser sur ce réflexe canadien perceptible aux États-Unis et faire ressortir le Canada comme une zone de bonne intelligence ».

Ce discours est repris dans la communauté des affaires. Charles Sirois, président du conseil de Telesystem, estime que revisiter l’ALENA, un accord en vigueur depuis 1994, était devenu nécessaire. « L’économie a changé depuis. Elle s’est transformée, en ce qui concerne les biens, mais aussi les services. » Et à ses yeux, le président américain n’a pas tout faux. Les gains d’emplois manufacturiers se sont bel et bien faits au profit du Mexique et du Canada. « Il y a une situation à redresser. Ce doit être du donnant-donnant. Il ne doit plus y avoir de gagnant-perdant. »

Il rejoint en cela les propos que Wilbur Ross a martelés à Bloomberg. « Il s’agit d’une vieille entente. Et notre économie est fort différente de ce qu’elle était lorsque l’entente originale a été conclue. Certains aspects étaient absents, alors que d’autres n’ont tout simplement pas été correctement abordés au départ. Et d’autres aspects qui étaient peut-être acceptables à l’époque ne le sont plus maintenant. Donc, il y a beaucoup de choses à corriger. Plusieurs chapitres devront être ajoutés, comme celui sur l’économie numérique et d’autres éléments qui se sont ajoutés depuis 1994 », soulignait le secrétaire au Commerce.

Au bord du chaos

Toutefois, l’offensive n’a-t-elle pas pour toile de fond un discours protectionniste et antimondialisation nous plongeant actuellement dans le chaos ? « Je n’irais pas aussi loin. Certes, il y a nébulosité croissante, répond Charles Sirois. Si les États-Unis n’ont pas à jouer les règles du jeu, le cas échéant, il y aura des conséquences. Ils ne sont pas seuls sur cette planète, et toute action amène une réaction. » Le Canada n’a pas à être campé sur la défensive, estime-t-il. « Lorsque tu pilotes dans le brouillard, tu allumes tes phares antibrouillards et tu ne regardes pas dans le rétroviseur, mais droit devant », illustre-t-il.

S’il déplore que l’exercice se fasse dans un état d’esprit plutôt belliqueux et appelant au protectionnisme, Charles Sirois n’en pense pas moins que le Canada se voit offrir l’occasion d’assumer son ouverture et de s’affirmer en tant que plateforme pour les entreprises américaines de taille moyenne attirées vers l’international. Il rappelle cette relation historique avec les États-Unis, cet accord de libre-échange signé avec l’Europe, la solidité des liens commerciaux entre le Canada et le Royaume-Uni et ces accords bilatéraux que le Canada tente d’établir en Asie, notamment avec la Chine et le Japon. « Le Canada est recherché pour sa position géographique et pour sa stabilité politique et sociale », résume-t-il.

L’homme d’affaires québécois fait toutefois ressortir que toutes ces tractations autour du commerce mettent en lumière un modèle dont de grands pans appartiennent au passé. « Aujourd’hui, ça se joue beaucoup plus entre entreprises, entre multinationales. Par ailleurs, nous sommes entrés dans l’ère de la créativité, ce que confirment l’Internet des objets et l’intelligence artificielle. On peut imaginer un impact spectaculaire de ces avancées sur l’économie et sur la société, et ce, dans un avenir pas si lointain, dans 10 ou 15 ans. La problématique du futur rapproché ne sera pas la mondialisation, mais la robotisation et son effet de dévaluation sur les emplois dans les secteurs des biens et des services. La valeur d’une économie sera bientôt mesurée par la quantité de savoir multipliée par le nombre d’habitants sur un territoire donné. »

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