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Crise du journalisme Entre réalité et « faits alter-natifs »

Par Lise Ravary

« Vous voulez la vérité ? Mais vous n’êtes pas capables de la supporter ! » disait Nathan Jessup, incarné par Jack Nicholson dans A few good men.

Par Lise Ravary

 

Le sujet de l’état du journalisme est difficile à aborder quand on fait de ce métier son gagne-pain depuis 40 ans. Plus quelques années en relations publiques, qui m’ont été fort utiles pour -comprendre comment s’y prennent les créateurs de messages pour amener les journalistes à diffuser ceux-ci auprès de la population.

Dans les années 1970, les communicateurs ont commencé à disséquer la société en cibles individuelles. Le narrowcasting allait prendre la place du broadcasting. On s’est mis à parler de communications, ou de marketing de « niche », selon l’horrible anglicisme consacré. À chaque personne, un message sur mesure. Chaque individu devenait un public en soi.

Autres temps, autres moyens

Retournons un instant à l’époque du communiqué de presse comme fantassin de la communication de masse. Rédigé dans un style pseudo-journalistique afin d’augmenter les chances qu’il soit publié tel quel, il était censé amorcer la création d’un vaste consensus au sein de la population. Le ciblage allait lui asséner un sérieux coup sur la tête.

Il fallait trouver mieux pour faire passer le fameux « message-clé », dont la première qualité est de plaire à l’expéditeur, pas nécessairement de refléter les faits à l’état brut.

Les journalistes en reçoivent toujours une trâlée chaque jour, parfois suivis de l’appel d’une relationniste junior qui veut savoir, d’abord, s’il a bien été reçu, et ensuite, si le journaliste a l’intention d’en tirer une nouvelle. Mais ce n’est plus qu’une formalité. Une ligne essentielle sur la facture des maisons de relations publiques à leurs clients : « Envoi d’un communiqué et suivi téléphonique ».

Contourner l’intermédiaire

Les journalistes sont des gens occupés, peu portés sur le bla-bla, surtout en période de vaches maigres. Autrefois, des secrétaires de rédaction s’occupaient de filtrer les appels des relationnistes, mais il s’agit aujourd’hui d’une espèce en voie de disparition, au même titre que le télécopieur.

Quand il dirigeait les pages économiques de La Presse, le journaliste Rudy Lecours avait enregistré sur son répondeur téléphonique un message d’accueil à l’attention des relationnistes, repris plus tard par d’autres journalistes, dont moi. Message qui fit beaucoup jaser dans la profession et dans les salles de cours de relations publiques.

Grosso modo, il disait ceci : « Si vous m’appelez pour savoir si j’ai reçu votre communiqué, vérifiez votre télécopieur. Pour savoir si je vais en parler, consultez le journal demain ».

Les plus grandes firmes de relations publiques ont dû consacrer beaucoup de temps et de ressources à la recherche du truc, de la combine, qui leur permettrait de contourner cette fin de non-recevoir, sans y laisser leur dignité.

Peine perdue : tous les moyens traditionnels de contourner un journaliste ne menaient qu’à un autre journaliste, ou pire, à un patron encore plus intransigeant.

Il fallait donc contourner non seulement les journalistes, mais les médias, ces empêcheurs de tourner en rond. Mais comment ?

Tentatives de possibilités

Au fil des ans, des vendeurs de messages ont trouvé des moyens en apparence astucieux, mais souvent très coûteux et sans garantie de résultat, pour contourner les méthodes traditionnelles de transmission de l’information.

Dans les années 1990, tout le monde a eu son magazine « officiel » jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’entre Time ou Business-Week et un magazine d’affaires sponsorisé par une multinationale, aussi bien fait soit-il, les dirigeants d’entreprises préféraient Time et BusinessWeek.

Aujourd’hui, la mode est au contenu sponsorisé, ou branded content. La crise économique qui frappe les médias aidant, il leur est devenu à peu près impossible de cracher sur la forme moderne de que l’on appelait autrefois avec dédain des « publireportages ».

L’écosystème des médias accepte désormais cette manière hypersophistiquée de communiquer des informations sur mesure sans passer par le filtre journalistique traditionnel à condition que le contenu sponsorisé soit facile, en théorie, à identifier par le lecteur moyen.

Or, si son effet sur la crédibilité des médias est peut-être nul, il est certain, à tout le moins, qu’il n’est pas positif.

Le journalisme citoyen

Et puis tomba du ciel Internet, suivi de ses plus récentes excroissances, Facebook, Twitter, Instagram. Jumelés à la multiplication des blogues, même si ceux-ci sont en perte de vitesse, les réseaux sociaux ont accentué le déclin du journalisme pépère qui ne se remettait en question que lors de congrès professionnels confiden-tiels, sans perdre l’arrogance de ceux qui savent…

Au tournant du millénaire, on a commencé à publier des essais portant sur l’avenir des médias traditionnels et sur l’avenir du journalisme dans sa forme classique.

Nous allions, heureux comme des veaux vers maman, disaient-ils, passer à l’ère du journalisme citoyen. Tous armés d’une caméra et d’une mini-enregistreuse, et, plus tard d’un téléphone intelligent, nous partirions, vaillants, à la recherche de ces faits qu’on nous cache, de ces nouvelles juteuses mais impubliables parce que souvent non vérifiables, de ces vérités nouvelles dépouillées de tout filtre idéologique, quitte à en sacrifier l’exactitude.

Lorsqu’on s’est mis à prédire la mort du journalisme aux mains – invisibles – d’Internet, la réaction des praticiens du métier fut de se poser en arbitres, en éditeurs. Pour s’y retrouver dans le déluge d’informations qui caractérise le XXIe siècle, disaient-ils, la population avait plus que jamais besoin de professionnels pour faire tri entre l’information de qualité et l’information dont il valait mieux se méfier.

Professionnels qui, ce faisant, envo-yaient le message que monsieur et madame Tout-le-monde ne possédaient pas les compétences et les connaissances pour s’y retrouver tout seuls. Ce qui n’est pas toujours faux… Mais qui aime se faire dire : « Tasse-toi, gnochon, je vais le faire à ta place » ?

L’enquête à la rescousse des faits

Meilleur argument en faveur des médias de masse, qui sont les seuls à pouvoir se le permettre, le journalisme d’enquête illustre bien où se trouvent les limites de l’auto-information. Qui a révélé la plupart des grands scandales de notre époque, à commencer par le Watergate ? Qui a mis les Québécois au parfum de la corruption qui gangrenait certaines de leurs institutions ? Qui a levé le voile sur le malaise au sein du SPVM ?

Les médias traditionnels, avec leurs méthodes traditionnelles.

Mais cela n’a pas rehaussé leur prestige pour autant, notamment en raison de leur incapacité à expliquer en quelques lignes ou en soundbites des phénomènes de plus en plus complexes, comme le terrorisme islamiste, à la satisfaction de gens plus intéressés par l’identification rapide des coupables que par la compréhension des faits.

L’un étant plus payant que l’autre. Devinez lequel.

L’usage de méthodes éprouvées de recherche ainsi que les codes de déontologie stricts qui encadrent le journalisme ne sont d’aucune utilité face à l’appétit actuel pour les théories du -complot. C’est grâce à Internet que des quidams, mus par la colère et par l’appât du gain, plus que par un désir sincère de faire émerger la vérité, ont réussi à convaincre des millions de personnes que le gouvernement américain était responsable de l’attentat du 11-Septembre.

Face à des photos truquées, des témoignages d’experts pervertis à la cause de l’anti-américanisme, de best-sellers internationaux écrits par des pseudo-intellectuels connus de personne, mais venus de loin, le journaliste du New York Times ou du Washington Post n’a que la réputation de son journal et son code déontologique pour assurer sa crédibilité.

Et maintenant?

Et ainsi vogue la galère du journalisme traditionnel depuis près de cinquante ans. Sans l’arrivée de Donald Trump à la présidence américaine, elle aurait continué son petit bonhomme de chemin sans autre but que son inévitable réinvention, poussée par les forces de la révolution numérique dont on discerne à peine la puissance.

Mais Trump, l’homme des solutions d’hier aux problèmes de demain, a compris qu’il pouvait exploiter la difficile période de transition que traverse le journalisme pour réinventer le langage médiatique à son avantage, avec des coups d’éclat telle la proclamation de l’existence de fake news, une technique vieille comme le monde qu’on appelait autrefois propagande, et le bannissement de certains médias « ennemis » des points de presse de la Maison-Blanche, mode de communication entre le pouvoir et les médias aussi archaïque que le bon vieux communiqué de presse.

C’est tapi au fond des tunnels obscurs qui mènent aux égouts du pouvoir que la presse a toujours réalisé ses meilleurs coups. Elle ne doit pas se laisser distraire par le clinquant de l’époque Trump ; elle doit continuer son travail de fond.

Bosser plus fort que les menteurs.

Il n’y a pas de solution miracle.

Mais certains jours, je me dis que d’allumer un ou deux lampions à saint François de Sales, le saint patron des journalistes, ne pourrait pas faire de tort.

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