International
Économie

S’il est minuit en Europe

Par Ferry de Kerckhove

Deux événements importants font de ce livre du Commissaire européen aux affaires économiques et financières de l’Union européenne, Pierre Moscovici, un ouvrage essentiel et plus pertinent encore aujourd’hui : d’une part, l’entrée en vigueur de l’accord Canada-Europe, et surtout, d’autre part, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, qui donne raison aux cris d’alarme de l’auteur contre le mensonge populiste.

Ce livre commence par un « cauchemar » de l’auteur : portée par une vague europhobe, Marine Le Pen emporte l’élection présidentielle française. Moscovici rejoint ceux qui soulignent que le rapport entre gouvernants et gouvernés est miné par la perte de confiance causée tant par la croissance vertigineuse des inégalités que par l’indifférence envers les perdants de la mondialisation, suscitant « un divorce entre l’Europe et ses citoyens ». L’auteur consacre d’admirables pages au déficit démocratique européen, à la contradiction entre la vision des fondateurs ouest-européens d’une Union transcendant les nationalismes et celle des nouveaux membres est-européens attachés à reconquérir, fût-ce au sein de l’UE, leur nationalisme étouffé par l’URSS. Il souligne l’insuffisance de leadership européen et insiste beaucoup sur le couple franco-allemand, oubliant peut-être qu’une inclusion coégale de la Grande-Bretagne dans cette « avant-garde de l’Europe » aurait peut-être pu changer les choses.

Moscovici contraste une vision périmée d’une Europe chrétienne avec celle d’une Europe politiquement humaniste et demande une réflexion nouvelle sur le sens à donner à un patriotisme européen, et surtout sur la construction d’une « Union de la sécurité », notamment économique, avec un rejet du protectionnisme, l’adoption d’une politique de concurrence « offensive » avec l’aide d’une véritable diplomatie européenne au service d’un commerce axé sur l’innovation. Frontière externe poreuse et absence de véritable politique commune en matière d’asile et de migrations grèvent l’européanisation. Face à une Europe axée sur ses finances et non sur ses valeurs, Moscovici se demande comment « l’histoire nous jugera ». À ceux de l’extrême droite qui affirment qu’il vaut mieux de s’occuper des chômeurs et des sans-abri, il rétorque : « Je refuse toute concurrence des détresses » et propose une série de mesures concrètes : mesures accrues de contrôle des armes à feu, répression des complices des terroristes et, surtout, un véritable partage européen de l’information et du renseignement dans une véritable « Europe de la défense ».

Son analyse de la mouvance de l’extrême droite décrit un phénomène identitaire passablement proche de l’électorat du président Trump – les laissés-pour-compte ruraux et périurbains, pauvres, patriotes primaires et conservateurs durs, sensibles « au rejet des élites », à « l’exaltation du peuple » et la « mythification d’un âge d’or industriel aujourd’hui révolu ». Moscovici dénonce le référendum, « créature monstrueuse », « instrument fruste », à la merci des mensonges.

L’auteur propose ensuite un véritable programme de démocratisation de l’Europe. Parfois plus technique, cette profonde analyse tant des rouages que des influences d’une organisation très complexe – une des causes de la désaffection – propose aussi une façon concrète d’impulser un « sursaut » à l’Union européenne par la transparence, l’exemplarité (Barroso passant chez Goldman Sachs tout en étant l’opposé), une distinction entre ce qui relève des services de l’administration européenne et ce qui appartient au pouvoir politique, pour mettre fin à l’image d’une bureaucratie omnipuissante et rendre sa voix au citoyen européen. Mais il s’insurge aussi contre le « double-langage » où Bruxelles se voit blâmé pour tout. Il évoque – phénomène désormais actuel aux États-Unis – le travail essentiel des équipes de vérification des faits des grands quotidiens européens, comme « Décodeurs » et « Désintox ».

Enfin, l’auteur aborde les problèmes économiques fondamentaux de l’UE, dont la division croissante entre les états prospères et les retardataires – le fameux déséquilibre macro-économique et les problèmes de discipline dans l’exécution des décisions. Son mandat est clair : viser l’excellence tout en réduisant les inégalités. Défendant brillamment l’Euro, au cœur du progrès de l’Europe, il dénonce les velléités de sortie.

Au chapitre des enjeux migratoires, Moscovici avait esquivé la dialectique « assimilation plutôt qu’intégration ». De même, il évite de mettre l’accent sur l’impérieux besoin d’une véritable politique fiscale et monétaire commune pour l’Europe, préférant évoquer un recours à une « capacité budgétaire » renouvelée.

Remarquablement clair et instructif, cet ouvrage, loin d’être rédigé à coups de slogans, est profondément inspirant par sa foi en une Europe unie dont le monde a grand besoin, comme le rappelait le premier ministre Justin Trudeau.

S’il est minuit en Europe, de Pierre Moscovici, Grasset, Paris, 2016

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