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Où vont nos syndicats ?

Anne-Marie Voisard

Les temps sont durs. Le monde du travail est fortement secoué, tout comme, par le fait même, les syndicats qui défendent les salariés. Au Québec, en l’espace de cinq ans, les fermetures d’entreprises dans le secteur manufacturier ont causé la perte de 130 000 emplois. Où vont donc nos syndicats dans un tel contexte ? 

    « C’est plus que lors des grandes récessions », constate Henri Massé, président de la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec), évoquant les vagues de licenciements. Aussi bien dans le domaine des pâtes et papiers que dans ceux de l’agroalimentaire ou du textile, les mises à pied se multiplient. Des villes entières, comme Huntingdon, se retrouvent en mauvaise posture.

    Dans une usine de vêtements, une femme se lève au cours d’une assemblée syndicale : « J’ai passé ma vie à travailler dans la couture. » Elle pleure. À son âge, elle sait qu’il est illusoire de chercher à se replacer ailleurs. « On oublie ce qu’était le Québec, il y a trente ou quarante ans », dit François Vaudreuil, président de la CSD (Centrale des syndicats démocratiques), témoin de la scène.

    Les exemples sont nombreux, depuis Whirlpool à Montmagny – anciennement les poêles Bélanger – qui a décidé, en 2004, de transférer sa production aux États-Unis. Du coup, 600 personnes perdaient leur job. Lorsque, à force de pressions, les syndicats réussissent à maintenir les emplois ou à retarder l’échéance, les conventions collectives sont de plus en plus souvent signées à rabais.

    C’est ce qui est arrivé à Val d’Or. La relance de la scierie Domtar de Val d’Or implique une diminution des salaires, que la CSN (Confédération des syndicats nationaux) évalue à 10 %.
Le scénario est le même chez Exceldor, à Saint-Anselme. Les 350 employés, syndiqués à la CSD, ont toutefois eu la promesse que l’abattoir serait, en retour, modernisé.

Sauver les meubles

    « Quand le feu est dans la cabane, on sauve les meubles », illustre Yvon Charbonneau, qui fut président de la CEQ (devenue la CSQ – Centrale des syndicats du Québec), avant d’être élu député libéral à Québec et à Ottawa, puis nommé ambassadeur à Paris. Il se présente comme un survivant. De fait, il est le seul des trois chefs syndicaux emprisonnés lors des grèves du premier front commun des centrales en 1972 qui puisse encore en témoigner. Les deux autres étaient Marcel Pepin (CSN) et Louis Laberge (FTQ), aujourd’hui décédés. « Nous, les 210 000... On demandait 100 dollars par semaine... Il y avait radicalisation du discours... C’était une phase plus idéologique. »

    Les priorités ont changé. La mode n’est plus à la « contestation systématique », signale François Vaudreuil. Il y a
plus urgent. Les emplois se perdent alors même que « tous les indicateurs économiques renvoient l’image d’une économie pétante de santé ». C’est le grand paradoxe. Le taux de chômage a chuté à un niveau inégalé depuis 33 ans, soit 6,1 % au Canada et 7,2 % au Québec en avril.

Changement de paysage

    « Il y a mutation », explique Claudette Carbonneau, présidente de la CSN. La déroute du secteur manufacturier, conséquence de la mondialisation des échanges, coïncide avec une hausse des emplois dans le secteur des services. Or, les salaires y sont en général plus bas, parce que le taux de syndicalisation y est plus faible. Jacques Rouillard, historien du travail et professeur à l’Université de Montréal, suit de près l’évolution des statistiques. Dans le domaine de la finance et des assurances, le taux de syndicalisation, en 2006, se limitait à 8,3 %, alors que pour l’ensemble des travailleurs québécois, il atteignait 37 %.

    Les centrales syndicales situent, quant à elles, le pourcentage de syndiqués autour de 40 %. L’écart vient du fait que leurs calculs incluent des personnes non syndiquées, mais assujetties au contrat de travail. Quoi qu’il en soit, « il y a un recul assez important dans le monde », observe Henri Massé, qui siège à diverses instances, dont la Confédération syndicale internationale. Aux États-Unis, la proportion de syndiqués est passée de 30 % à la fin des années 1960 à seulement 13 %.

La percée de Wal-Mart

    Ce n’est pas pour rien que l’important syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) s’est tourné vers le Québec lorsqu’il a voulu faire une percée chez Wal-Mart. Il venait de mener une grève de quatre mois et demi dans le Sud de la Californie, rappelle Jacques Rouillard. Cette grève réagissait à la concurrence provoquée par l’ouverture de supermarchés Sam’s Club, propriété de Wal-Mart.

    L’aventure de Jonquière a avorté. La succursale fut fermée, sous prétexte qu’elle n’était pas assez rentable. On en a ouvert une autre à Arvida. Présentement, un seul Wal-Mart en Amérique du Nord est doté d’un syndicat : celui de Saint-Hyacinthe. L’organisme Human Rights Watch accusait récemment la chaîne de « bafouer le droit des travailleurs américains à la liberté syndicale ».

    Reste qu’au Québec, ce n’est pas l’entreprise privée, mais bien le secteur public qui sauve la mise pour ce qui est du taux de syndicalisation. Car les salaires, eux, n’ont pas suivi. L’Institut de la statistique évalue à 15 % « le retard qui, déplore Claudette Carbonneau, ne cesse de se creuser par rapport au privé ».

    La négociation de 2005, qui s’est soldée par un décret annonçant un gel de la rémunération pendant deux ans suivi d’une augmentation de 2 % par an jusqu’en 2010, a laissé un goût amer. Une récente décision du Bureau international du travail apporte toutefois un adoucissement. L’organisme condamne le geste du gouvernement et prie ce dernier « d’éviter à l’avenir le recours à des interventions législatives imposant des conditions de travail, sans qu’il y ait eu de consultations franches et approfondies avec les parties impliquées ». « C’est la décision la plus claire que j’ai vue dans ma carrière », note la présidente de la CSN, qui signale qu’il y a poursuite devant les tribunaux.

    Ce n’est pas la première fois que les employés de l’État sont soumis à un décret. En 1982, en pleine récession, fort des gains enregistrés depuis le « boum » de la Révolution tranquille, le front commun syndical s’est engagé dans une série de débrayages. Yvon Charbonneau s’en souvient. Il venait d’être réélu président de sa centrale. Les enseignants sont retournés dans leurs classes la mine basse, leur paye amputée de 20 %. Le négociateur patronal s’appelait Lucien Bouchard.

Les moppes et balais

    Hier locomotive, le secteur public et para-public est donc à la traîne. Les services se détériorent. Manque de personnel à l’hôpital pour s’occuper des « moppes et balais ». D’où les maladies nosocomiales, indique Claudette Carbonneau. « Et ils nous parlent de diminuer les impôts alors que l’eau coule des toits sur la tête des enfants à l’école. »

    Mais ça ne signifie pas, on le sait, que le privé s’en tire bien. Globalement, les salaires stagnent. C’est ce que montre Jacques Rouillard, dans son essai sur Le syndicalisme québécois (Boréal, 2004). Il y a même eu détérioration, si on tient compte de l’inflation, au moment où la richesse collective augmente. Le problème, c’est que cette richesse est mal distribuée. Statistique Canada nous apprenait en mai que l’écart entre riches et pauvres s’est considérablement élargi. Les familles à faible revenu ont perdu 8 %. En revanche, les plus fortunées voient leurs gains accrus de 24 %.

    Les causes ? La mondialisation qui amène « la concurrence féroce, la course à produire pour moins cher », aux yeux du président de la FTQ. « Il faut mettre un peu de social là-dedans », ajoute Henri Massé. Les centrales sont unanimes, au point d’utiliser le même langage : « On lamine. » Les marchés sont ouverts, les communications faciles. « Est-ce qu’on veut donner 64 cents l’heure, comme en Chine ? » demande Claudette Carbonneau. À Montréal, Gildan a fermé deux usines qui fabriquaient des t-shirts. L’entreprise a procédé de la même manière au Mexique, afin de regrouper sa production en Amérique centrale, où les coûts défient toute concurrence.

    Le dollar canadien, qui a atteint son plus haut niveau depuis trente ans, est à son tour pointé du doigt. Mais que faisait-on lorsqu’il était faible ? « C’était le moment de moderniser les usines. À la place, les actionnaires ont profité de généreux dividendes », proteste Claudette Carbonneau, accusant les entreprises de « s’être comportées en cow-boys de la gestion. » Goodyear, à Valleyfield, a abandonné la fabrication de pneus à cause d’une « technologie désuète », mentionne Henri Massé.

Bois brûlé

    Dans le domaine du bois, où de nombreux travailleurs sont syndiqués à la FTQ, les équipements souffrent également de vétusté. « On a perdu des parts de marché aux mains des Allemands, alors qu’ils sont mieux payés que nous », continue le président, pour qui il est essentiel d’innover. Selon lui, il ne faut plus se centrer sur la coupe d’arbres, mais couper moins de bois et tirer un meilleur profit des coupes en optant pour des activités de deuxième et troisième transformation, telles la fabrication de composantes de maison. Les Contrats d’approvisionnement et d’aménagement forestier (CAAF) posent aussi problème. Par les CAAF, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune attribue le bois des forêts du domaine de l’État aux titulaires de permis d’usines de transformation du bois. Les contrats permettent de récolter chaque année, sur un territoire donné, un volume de bois rond d’une ou de plusieurs essences pour assurer le fonctionnement des usines. Les titulaires des CAAF sont donc les entreprises. Lorsqu’elles ferment une usine et déménagent, elles conservent le CAAF et continuent d’exploiter la forêt. C’est ce qui fait qu’à Champneuf, en Abitibi , les travailleurs au chômage en sont réduits à regarder passer le bois. L’usine Bowater, à Saint-Félicien, achetée depuis peu par Abitibi-Consolidated, est confrontée aux mêmes difficultés. Soucieux de conserver les emplois, les syndicats demandent que le CAAF se rattache désormais à une usine en particulier.

    Pour ces raisons, les centrales réclament un Sommet sur le secteur manufacturier au Québec. Quand une entreprise met la clé sur la porte, des drames se vivent. Ceux qui le peuvent se hâtent de retourner sur le marché du travail. Plus souvent qu’autrement, ils aboutissent dans le secteur tertiaire, non syndiqué. C’est chacun pour soi. Un tiers de la main-d’oeuvre occupe un emploi atypique (sur appel, temporaire, surnuméraire ).

    L’idéal, pour les chefs de centrale serait de pouvoir réunir tout ce monde. Claudette Carbonneau appelle cela une politique de « la main tendue vers les travailleurs plus mal pris ». Sa grande fierté est d’avoir réussi à syndiquer les éducatrices dans les Centres de la petite enfance, qui ont ainsi vu leur revenu bondir de 35 % en quatre ans. Mais tout n’est pas gagné, loin de là. L’individualisme a de nombreux adeptes. L’avenir inquiète.

Les centrales syndicales réclament un Sommet sur le secteur manufacturier au Québec. Quand une entreprise met la clé sur la porte, des drames se vivent. Ceux qui le peuvent se hâtent de retourner sur le marché du travail. Plus souvent qu’autrement, ils aboutissent dans le secteur tertiaire, non syndiqué. C’est chacun pour soi : un tiers de la main-d’oeuvre occupe un emploi atypique.

Portrait des centrales syndicales
Fédération des travailleurs du Québec (FTQ)
550 000 membres, dont 160 000 femmes
et environ 150 000 jeunes de moins de 35 ans.
Elle regroupe quarante grands syndicats, au Québec, au Canada et aux États-Unis, auxquels se rattachent
5 000 unités locales.

Confédération des syndicats nationaux (CSN)
300 000 membres, répartis à part égale entre les secteurs public et privé.
La plus grosse fédération, celle de la Santé et des Services sociaux, compte 105 000 membres.

Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
Environ 100 000 membres, si l’on exclut les enseignants retraités. Rappelons que la CSQ a connu un schisme
important en 2006 : neuf syndicats, regroupant
27 000 membres ont claqué la porte, dont l’Alliance
des professeurs de Montréal.

Centrale des syndicats démocratiques (CSD)
70 000 membres, dont 40 % dans le secteur manufacturier. Deux tiers sont des hommes, un tiers des femmes.
La centrale est née en 1972, à l’issue d’une scission
dans les rangs de la CSN.

Autres syndicats

- Fédération autonome du collégial
Créée en 1988, lors d’une vague de désaffiliation à la CSN.
- Fédération autonome de l’enseignement
Nouveau regroupement formé des 27 000 membres
qui ont quitté la CSQ en 2006.
- Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec
La Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ) a ainsi changé son nom pour s’ajuster à la loi 30,
qui modifie les unités de négociation dans le réseau
des affaires sociales. Le nombre de ses membres
est passé de 45 000 à 57 000, aux dépens de la CSD.

Les mots qui fâchent
   
    Cols bleus, cols blancs, fonctionnaires... « C’est du mépris ! » Bernard Arcand, anthropologue, lance un appel en faveur de la revalorisation des métiers. Il juge « désastreuse » cette coutume que nous avons de fondre tout le monde dans le même moule.

    Un spécialiste de l’émondage des arbres n’est pas un col bleu. Un éboueur n’est pas un robot. « Ce n’est pas si simple, ce travail », observe le citoyen tout en invitant à mieux apprécier les services donnés. « C’est ça qui rend les gens gentils. » Parlez-en à la téléphoniste à qui on demande d’être de bonne humeur toute la journée. Bernard Arcand, dont la carrière s’est déroulée dans l’enseignement à l’Université Laval, s’avoue incapable d’en faire autant. Aussi plaide-t-il en faveur du respect.

    Conférencier invité au 25e congrès du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ), le plus gros que compte la centrale – avec quelque 100 000 membres à lui seul –, il a d’abord prié les militants, réunis à Québec, de se regrouper sous un nouveau nom. Fonction publique, fonctionnaires, ronds de cuir... L’appellation ouvre la voie aux commentaires péjoratifs.

    En entrevue, Bernard Arcand a tenu à préciser que les employés de l’État ne détiennent aucun monopole là-dessus. Prenant à témoin son propre milieu de travail, il a montré l’humiliation qui se profile derrière l’expression « employé de soutien ». S’agit-il d’un électricien ou d’une secrétaire ? Qu’on le dise. « Les correctrices d’épreuves, qui maîtrisent le français, se font traiter d’”employées de soutien” par un doyen qui ne sait pas écrire un texte sans faire trois fautes. »

    De la même façon, un fonctionnaire peut être un ingénieur, un agronome... « Reconnaissons-lui sa compétence », plaide Bernard Arcand. Il incite à faire une distinction entre un informaticien, qui doit constamment s’adapter au changement, et une infirmière, dont le savoir-faire s’acquiert lentement. Cela n’a pas été fait lorsque, à son avis, pour des raisons budgétaires, les hôpitaux se sont vidés de leur personnel d’expérience.

    L’anthropologue pense que la fierté du métier retrouvée influera sur la suite des choses. Les militants se font du souci, a-t-il constaté, parce que les nouveaux membres semblent davantage préoccupés de leur propre bien-être que de la mission sociale de leur organisation. Le syndicat gagnerait à s’engager dans des projets à long terme plutôt que de s’en tenir à l’immédiat, « ce que les gouvernements font de moins en moins, parce qu’ils sont orientés vers les élections ».

    Depuis Louis Laberge, qui a tenu les rênes pendant 27 ans, jusqu’à Henri Massé, l’actuel président, la FTQ a l’habitude de garder longtemps ses chefs. Tout comme la CSN, avec Marcel Pepin et maintenant Claudette Carbonneau. Le temps est un allié. Raison de plus pour porter loin les regards. «Être tournés vers l’avenir », comme le voulait le thème du récent congrès du SCFP.

« Mais ce n’est pas vraiment ce qui se passe », constate Bernard Arcand. Les gens lui paraissent centrés sur l’immédiat, l’œil fixé sur les clauses de la convention collective. « C’est devenu une gestion de bureaux d’avocats ; les jeunes trouvent ça plate. »

Un jour à Vallée-Jonction

    Vallée-Jonction, en Beauce. Village pittoresque de 3 500 habitants, avec son église et, juste en face, le pont qui traverse la Chaudière. La route, à gauche, mène droit chez Olymel, l’abattoir de cochons, théâtre d’un psychodrame l’hiver dernier.

    Rien n’y paraît. Les activités se déroulent normalement. Filet sur la tête, les hommes sortent, le temps d’une pause, fumer une cigarette. Les bêtes attendent en grognant dans des camions stationnés devant l’entrée. Celui qui tue les bêtes est appelé “saigneur”.

    Rendez-vous à la cafétéria avec Gino Provencher, président du syndicat. Sur le mur, une offre d’emploi. « Nous embauchons des étudiants à Red Deer, Alberta [...] Pour un été tout à fait western. » Olymel possède cette usine qui abat 9 000 porcs par jour, et plusieurs autres au Québec, dont celle de Saint-Simon-de-Bagot (anciennement Olympia), qui vient de fermer. L’entreprise est une filiale de la Coopérative fédérée. Son nom est un amalgame d’Olympia avec Turcotte & Turmel, ex-propriétaire à Vallée-Jonction.
   
    Olymel a des antennes partout. C’est la plus grosse entreprise de son secteur. Pendant de longues minutes, Gino Provencher s’applique à démêler l’écheveau. De l’abattage à la transformation, on va d’usines en usines qui se déplacent, fusionnent, disparaissent… et parfois renaissent. C’est arrivé à Princeville, mais au prix de concessions importantes. Les deux syndicats, affiliés à la CSN, font désormais cavalier seul. Les allégeances sont complexes. Les trois centrales, Fédération des travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC-FTQ), CSD et CSN ont des syndiqués chez Olymel.

    Mais revenons à la cafétéria de Vallée-Jonction, où défilent tour à tour Yvan Croteau, Gabriel Bourbonnais et Bernard Corriveau, employés de l’usine. Chacun à sa façon raconte l’humiliation et les insultes. Choqués de se faire dire que « ça prend juste un secondaire cinq pour gagner 28 dollars de l’heure ». « Moi, j’ai trois diplômes d’études professionnelles », proteste Yvan Croteau, qui ne se prive pas d’ajouter qu’« il y a des bacs chez Olymel, parce qu’il n’ont pas trouvé d’ouvrage ailleurs. » « Dans la Beauce, il y avait une tradition d’entraide. Aujourd’hui, on se jalouse. Comme si on ne méritait pas notre salaire », déplore Gino Provencher.

    Il aura fallu cinq votes en assemblée générale pour que les travailleurs acceptent, « le couteau sur la gorge », les nouvelles conditions de travail : 531 ont dit oui, 322 non et huit se sont abstenus. C’était ça ou ils perdaient leur emploi. « On ne parle plus à son voisin, note Yvan Croteau, on ne sait pas ce qu’il a voté. » Quoi qu’il en soit, tous affirment avoir été victimes de désinformation et nient que le salaire horaire ait été de 28 dollars. Ce chiffre comprenait les avantages sociaux. À partir du 1er octobre, leur revenu brut annuel sera amputé de 12 000  dollars.

    Qu’il y ait crise dans l’industrie porcine au Québec, ils en conviennent. « Personne n’est indifférent », dit Gabriel Bourbonnais, entré chez Olymel il y a dix ans, comme étudiant, avec deux diplômes d’études collégiales, en informatique et en sciences humaines. « J’avais des dettes. » Une blonde. Une maison. Deux enfants. Il est resté.

    Bernard Corriveau est boucher. Il habite Breakeyville, ce qui l’oblige à parcourir 500 kilomètres par semaine. C’est le salaire qui l’a attiré. « On est tous ici pour ça », admet Yvan Croteau. Sur quelque 1 000 employés, ils ne sont que 80 à habiter Vallée-Jonction.

    Leur travail est dur, quelle que soit la tâche. « À l’abattage, c’est chaud. L’hiver, on est bien, mais pas l’été. Le lendemain, on découpe. Il fait entre 6 et 8 degrés. C’est comme si on passait la journée au frigidaire. » Les carcasses défilent sur une chaîne. Les mouvements sont répétitifs. Les coupures et les bursites nombreuses. Mais le pire, à les entendre, c’est le climat à l’intérieur des murs. Et aussi les commentaires lorsqu’ils s’arrêtent au dépanneur. Tel celui d’une infirmière : « Vous autres, vous tuez des animaux. Nous, on soigne des gens. »
 





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