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Le Canada, pays du diamant équitable

Gérard Bérubé


Le diamant canadien ne s’est jamais aussi bien porté. Absent de l’échiquier diamantifère il y a dix ans, le Canada est devenu aujourd’hui le pays le plus prospecté. Le portefeuille de propriétés, constitué présentement de trois projets en exploitation, devrait s’enrichir au rythme d’une nouvelle mine par an d’ici 2010, année probable de l’entrée en scène du Québec dans un marché trop longtemps dominé par la sud-africaine De Beers et qui tente de s’éloigner de plus en plus du blood diamond.

L’environnement de ce marché annuel de 400 millions de carats est on ne peut plus favorable. La croissance économique demeurant vigoureuse, la demande est grandissante pour les applications industrielles. On retrouve, par exemple, des diamants dans les machines-outils de précision, tels les équipements de forage, de sciage, de meulage et de polissage. Le diamant est également de plus en plus utilisé dans le secteur de l’automobile, et on lui trouve de nouvelles applications dans les industries de haute technologie, plus précisément en optique. Sans oublier l’enrichissement collectif, qui ne manque pas d’alimenter une demande constante en joaillerie.

Derrière ces données économiques se profile une préoccupation éthique et une sensibilité plus grande à la diversification des sources d’approvisionnement. L’élargissement de l’offre, combiné à l’ouverture de nouvelles mines, a pour effet d’éviter un déséquilibre qui aurait pour conséquence une flambée des prix.

Les « diamants de sang »

Dans la documentation du ministère des Ressources naturelles et Faune du Québec, on met en exergue la période de changements qu’a traversée l’industrie du diamant. « On a observé qu’une grande quantité de diamants bruts était vendue en dehors des marchés contrôlés par la compagnie De Beers », y lit-on. L’hégémonie de la sud-africaine appartient au passé. Sa domination, quasi totale il y a vingt ans, a été diluée. Son monopole lui a longtemps permis de contrôler l’offre, de fixer les prix et de dicter les règles du jeu. De Beers assure désormais 60 % de la production mondiale.

« On a également noté une tendance à garantir la provenance et la qualité des diamants par l’introduction de certificats ou d’accords de commercialisation. Une des préoccupations de l’industrie est d’empêcher l’entrée sur le marché des diamants dits “de sang”, qui servent à financer des guerres », peut-on lire dans les documents du Ministère.

Jusqu’en 1896, l’Inde était la seule zone de production de diamants. Depuis, l’offre s’est déplacée et provient essentiellement de l’Afrique. À la fin de 1999, les deux tiers des diamants provenaient de ce continent. On admet aujourd’hui que cette concentration a été à l’origine de plusieurs coups d’État et de guerres, comme les conflits du Sierra Leone et de la République démocratique du Congo, qui avaient pour principaux enjeux le contrôle des gisements, également sources de financement de ces mêmes conflits.

La dynamique diamantifère s’est largement nuancée depuis. L’ajustement – politique mais surtout économique – est notamment venu de nouvelles normes en matière de certification. « L’adoption du système international de certification, ainsi que les projets de loi portant sur l’importation des diamants bruts et polis aux États-Unis et au Canada, auront des répercussions sur les pratiques d’affaires de l’industrie mondiale du diamant », affirme-t-on dans les documents officiels. Les États- Unis, qui comptent pour 50 % de la demande planétaire de diamants, et le Canada, qui s’est hissé au troisième rang mondial de la production diamantifère, peuvent désormais exercer une influence certaine sur la suite des choses.

Un marché solide

Selon Alain Bernard, directeur du Centre canadien de la valorisation du diamant (CCVD), il faut relativiser la sensibilité au « blood diamond » : « Même lorsqu’il y a diffusion de films, de documentaires ou de manchettes dans les médias faisant référence à ces diamants dits “de sang”, on ne voit pas de répercussions directes et immédiates sur les ventes ; l’effet est négligeable », observe l’expert.

Vue sous un autre angle, la diversification de l’offre repose d’abord sur des fondements économiques. Ainsi, on ne peut dénoncer un opportunisme canadien visant à capitaliser sur un tel ressentiment envers les diamants de la guerre. D’après Alain Bernard, « on ne lance pas ce genre de projets miniers si le fondamental économique est absent, s’il n’y a pas de potentiel de rentabilité ». Au passage, ce dernier trouverait dommage qu’on en arrive à un boycott qui risquerait de s’élargir à tous les diamants sortant d’Afrique : « Les ouvriers des mines du Sierra Leone ont besoin de leur travail ! » souligne-t-il.

Mais la donne a changé, et l’impact des changements structurels qui se sont produits dans l’industrie a été particulièrement ressenti dans notre pays. En peu de temps, le Canada a mis sur pied une filière du diamant articulée autour d’une stratégie d’accélération de la mise en valeur du potentiel du diamant. Cette approche comprend quatorze mesures couvrant tant l’exploration que l’exploitation, la taille et le polissage, et la joaillerie.

Entre-temps, le Canada s’est doté d’une politique de certification parmi les plus rigoureuses. Le programme de certification développé par le CCVD, appelé MCP Canada, s’appuie sur la traçabilité de ce minéral et couvre tant l’extraction que la transformation, qui doit être effectuée au Canada. « Une entreprise privée propose également une autre certification, mais elle se limite à identifier le lieu d’extraction. Notre stratégie se veut pancanadienne, nous certifions aussi bien l’origine que le lieu de transformation », précise Alain Bernard, qui explique qu’auparavant, la confusion régnait entre les marques de commerce et la certification. « Il pouvait exister 32 marques de commerce utilisant le mot “Canada” et ses dérivés, ou empruntant un symbole – la feuille d’érable, l’ours polaire... – laissant croire que le diamant était d’origine canadienne. »

Label canadien

Ce label canadien, garant de la valeur du diamant produit et transformé au pays, est encore peu répandu. Le Canada abrite huit ou neuf tailleries, dont cinq d’importance, mais on n’y achemine que 5 % des diamants extraits localement. L’essentiel de la production canadienne est donc transformé ailleurs, en Inde ou en Thaïlande, par exemple, sans contrôle sur la qualité de la coupe. Une étape cruciale qui, retient-on généralement dans les études spécialisées, peut apporter une valeur ajoutée allant jusqu’à 10 %.

Il faut dire que, même si elle se développe à vitesse grand V, la filière canadienne du diamant est encore jeune. La mise en exploitation d’un deuxième gros gisement dans les Territoires du Nord-Ouest, en février 2003, permet aujourd’hui au Canada, absent du classement international il y a dix ans, de revendiquer le troisième rang planétaire avec 12 % du marché, derrière la Russie (2e, avec 18 %) et le Botswana (1er, avec 27 %) et devant l’Afrique du Sud (4e, avec 11 %). Ce classement, fondé sur la valeur – et non uniquement sur la quantité produite – exclut l’Australie et la République démocratique du Congo, gros producteurs de diamants de piètre qualité. Il ne tient pas compte non plus de la future contribution du Québec qui, espère-t-on, pourrait fournir son premier diamant à des fins commerciales autour de 2010. Les plus récents résultats en provenance des monts Otish – la principale zone d’exploration en sol québécois, située à 350 km au nord de Chibougamau – justifieraient un tel enthousiasme.

En mai dernier, la coentreprise, propriété de Stornoway Diamond Corp. et de la Société québécoise d’exploration minière (société d’État québécoise), a fait état de nouvelles données probantes. Parmi les derniers faits marquants du programme d’échantillonnage du projet Renard, dans le Centre-Nord du Québec, il faut retenir qu’un échantillon de 417 tonnes a fourni 624 carats de diamants.

On se réjouit également de la récupération de deux grosses pierres, de 7,78 et 6,09 carats, « les plus gros diamants découverts au Québec à ce jour », ont indiqué les promoteurs, ajoutant que « la teneur diamantifère cumulée à Renard 3 est de 18 % plus élevée que celle donnée par le précédent échantillonnage à grande échelle. » Les parties prenantes de ce projet se montrent encouragées « aussi bien par la taille que par la qualité des diamants extraits ».

Rendements

En guise de référence, on retient généralement que les gisements exploitables présentent une concentration de plus de 30 carats par 100 tonnes. Les résultats de mai 2007 du projet Renard font ressortir une teneur de 150 carats par 100 tonnes. Dans les quatre rapports précédents, couvrant la période de 2002 à 2005, on faisait état de teneurs de 126, 68, 153 et 134 carats par 100 tonnes, et le poids du diamant le plus gros allait de 0,73 à 4,3 carats suivant l’échantillon.

La valeur de ce minéral a été chiffrée à 88 dollars américains le carat, soit 10 % de plus que le prix moyen mondial. À titre d’illustration, la valeur du carat canadien est de 122 dollars américains, comparativement à 104 dollars pour le diamant produit au Botswana, 58 dollars pour le diamant russe et 90 dollars pour celui en provenance d’Afrique du Sud.

Les diamants dits « industriels », qui composent généralement entre 70 et 80 % des gisements, se voient attribuer une valeur comprise entre 0,50 et 5 dollars américains le carat. Pour sa part, le prix d’un diamant brut de qualité gemme, soit celle retenue en joaillerie et qui attire véritablement les prospecteurs, se situe autour de 230 dollars, en moyenne, l’Afrique du Sud étant particulièrement reconnue pour la qualité de ses diamants. La différence entre ces deux grandes familles est liée à la teinte, à la présence ou non d’impuretés, aux dimensions et à la forme établies par les normes de l’industrie de la bijouterie.

Selon les promoteurs du projet québécois, ces données, aussi prometteuses soient-elles, ne sont cependant pas suffisantes pour lancer la phase de commercialisation. On mènera en 2007 des études de pré-faisabilité afin de déterminer notamment si la quantité et la grosseur des diamants justifieront que l’on crée une mine. Au total, la coentreprise aura injecté 60 millions de dollars canadiens dans l’aventure des monts Otish pour savoir si l’exploitation du gisement peut être rentable.

Des premières études sur la propriété Foxtrot – entamées en 1995 par le gestionnaire Mines Ashton Canada – jusqu’aux résultats de mai dernier, en passant par la première découverte de kimberlites et de diamants en 2001, douze années auront été nécessaires. Or, il peut s’écouler habituellement entre huit et quinze ans entre la conception d’un projet d’exploration de diamants et la mise en production de la mine.

Autres ressources

Le potentiel diamantifère du Québec se précise donc, avec une mine, au nord de Chibougamau, qui renferme potentiellement plus de 18 millions de carats de diamants, selon les estimations des promoteurs. Si cette zone abrite présentement le chantier le plus avancé, la cartographie d’ensemble du potentiel québécois se précise de plus en plus. Et ces perspectives ont attiré cette année des investissements de 50 millions de dollars canadiens dans l’exploration diamantifère au Québec, sur un total de 262 millions de dollars au Canada.

Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec rappelle qu’au début des années 1990, deux endroits retenaient particulièrement l’attention, à savoir le secteur sud du Témiscamingue et la région de Desmaraisville, en Abitibi.

À l’heure actuelle, les travaux d’exploration sont concentrés dans les secteurs des monts Otish et de la Grande-Rivière (Baie James). « Tous ces travaux ont permis de découvrir des cheminées et des dykes de kimberlite dans les secteurs du Témiscamingue, de Desmaraisville, des monts Otish, de la Baie-James et des monts Torngat (Baie d’Ungava) », se réjouit le Ministère.

On retiendra donc que le Nord du Québec est des plus prometteurs en matière de découverte de gisements de diamants. Ce vaste territoire présente plusieurs caractéristiques communes avec les cratons contenant des kimberlites diamantifères. On y retrouve des similitudes avec les kimberlites connues de l’Afrique, et l’épaisseur du craton (plate-forme du continent), qui assure la stabilité du diamant, s’apparente à celle des sites où se trouvent les gisements des Territoires du Nord-Ouest et de l’Ontario.

« Depuis les 10 dernières années, le nombre d’occurrences de dykes et de cheminées kimberlitiques au Québec a plus que décuplé », a ajouté le Ministère.

Toutefois, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus dans l’univers diamantifère : les kimberlites n’emprisonnent pas nécessairement des diamants. Des 4 000 kimberlites répertoriées dans le monde il y a dix ans, entre 500 et 1 000 seraient diamantifères, selon les documents du ministère des Ressources naturelles.

« Dans Renard 3, aux monts Otish, les derniers résultats sont plutôt impressionnants. Au Témiscamingue, on a assisté à une découverte récemment, du côté ontarien. On a déterminé des cibles, ce qui devrait conduire à des travaux de forage dès cet été », précise Jean-Pierre Thomassin. Le directeur général de l’Association de l’exploration minière du Québec chiffre à quatre ou cinq le nombre de joueurs particulièrement actifs au Québec présentement, dont la sud-africaine De Beers. « De Beers est ici, mais fidèle à son habitude, elle reste discrète », dit-il.

Au Canada, ce sont les Territoires du Nord-Ouest – où les mines Ekati (propriété de l’anglo-australienne BHP Billiton) et Diavik (propriété de Rio Tinto, également anglo-australienne) ont débuté leur production en 1998 et 2003 – qui ont relancé la ruée vers le diamant. S’est ajouté un troisième projet (Jericho), au Nunavut, en exploitation depuis un an. Ce sont ces trois mines qui confèrent le troisième rang mondial au Canada. À elle-seule, Diavik, qui a coûté 1,3 milliard de dollars, renfermerait environ 100 millions de carats.

Une quatrième mine devrait entrer en activité cette année, également dans les Territoires du Nord-Ouest, sous l’égide de De Beers. Le géant sud-africain pourrait récidiver, en 2008, avec le site Victor, en Ontario cette fois. De Beers prévoit la construction d’une mine à ciel ouvert qui aurait une durée de vie de douze ans et coûterait un milliard de dollars étalé sur trois ans. Mais après avoir été en butte aux objections des écologistes, ce projet est désormais tributaire de négociations sur les redevances à verser au gouvernement ontarien. « Disons que le dossier des redevances a refroidi l’ardeur de De Beers », commente Jean-Pierre Thomassin.

Le nom de la sud-africaine est encore à l’agenda avec une autre mine qui doit ouvrir en 2009, également dans les Territoires du Nord-Ouest. L’entrée en scène du diamant québécois, avec le lancement commercial de Foxtrot, est attendue pour 2010.

« De Beers était absente des premiers projets. Mais elle se rattrape », juge Alain Bernard. Le spécialiste rappelle qu’il revient à cette entreprise d’avoir provoqué la première fièvre du diamant au pays. C’était durant les années 1980, alors qu’elle venait sonder le sous-sol canadien. « Elle arrivait ici avec ses secrets industriels, notamment sa façon de détecter la présence de diamants. Elle a attiré l’attention. »

Puis un géologue canadien, avec ses travaux sur le mouvement des glaciers, a contribué à mieux circonscrire les zones potentielles. Résultat : « Aujourd’hui, le Canada est le pays le plus prospecté au monde en matière de diamants, et c’est au Québec que l’on trouve la plus grande surface d’exploration. »
 





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