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Pourquoi il faut faire la guerre au réchauffement climatique

Alain Contant


Au début d’avril 2007, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) rendait public à Bruxelles un Résumé pour les décideurs de la deuxième partie de son quatrième rapport. Après avoir établi la réalité du réchauffement climatique et ses liens avec l’activité humaine, le GIEC lève maintenant le voile sur les conséquences probables du phénomène.

Malgré les énoncés très conservateurs, nécessaires pour obtenir l’accord unanime des pays participants, le Résumé prévoit que le réchauffement climatique aura des effets majeurs dans toutes les régions du monde, particulièrement dans les pays pauvres : augmentation du nombre des victimes d’inondations, de canicules et de tempêtes, disparition d’espèces animales et végétales, famines et pénuries d’eau touchant des milliards de personnes.

Pourtant, en dépit de leurs fondements scientifiques incontestables, les rapports du GIEC semblent avoir du mal à infléchir les décisions prises au plus haut niveau. Sans doute est-ce dû à des arguments qui ne coïncident pas avec les paramètres économiques auxquels sont habitués les grands décideurs des secteurs public et privé.

À cet égard, la Stern Review: The Economics of Climate Change, publiée en octobre 2006 par le ministère des Finances du Royaume-Uni, parle un langage qui leur est plus familier. Cette analyse économique évalue le coût des dommages qui seront causés par le réchauffement climatique, ainsi que les investissements qui seront nécessaires pour le freiner et s’y adapter.

« Coût de chaud »

Les nombreuses catastrophes naturelles des récentes années nous donnent une idée de l’envergure des dommages que peut causer le réchauffement climatique. Des pertes humaines et économiques. En plus de causer 280 000 morts et de laisser plus de 1,5 million de personnes sans abri, le tsunami qui a frappé l’Asie du Sud en décembre 2004 a entraîné des dommages évalués à plus de 10 milliards de dollars.

Plus près de nous, en 2005, l’ouragan Katrina a causé à la Nouvelle-Orléans et aux régions avoisinantes des dégâts estimés à plus de 100 milliards de dollars, soit l’équivalent de la dette du Québec.

Les événements climatiques extrêmes sont de plus en plus fréquents et nombreux. En décembre dernier, l’île de Vancouver était ravagée par des vents violents et, en avril, New York recevait des précipitations record. S’appuyant sur des modèles économiques reconnus, la Stern Review estime que le coût du réchauffement climatique pourrait atteindre annuellement entre cinq et vingt pour cent du PIB mondial.

On parle ici de sommes colossales : entre 2 600 et 10 400 milliards de dollars chaque année. Dans le pire des scénarios, cela signifie qu’un être humain sur cinq travaillerait exclusivement à la réparation des dommages causés par le réchauffement climatique.

Il s’agit là du coût estimé de l’inaction, mais le rapport évalue également les coûts des mesures qui pourraient être prises afin de freiner le réchauffement climatique : environ un pour cent du PIB mondial, soit 520 milliards de dollars par an.

Les investissements requis sont certes d’envergure, mais il faut les mettre en perspective. Ils représentent environ la moitié des revenus des grandes pétrolières ou quatre fois leurs profits annuels. Ils correspondent aussi à la moitié de ce que coûte aux États-Unis la guerre en Irak.

En soulignant dans son rapport l’écart important qui existe entre les coûts des mesures et les coûts de l’inaction, l’économiste britannique Nicholas Stern a touché la corde sensible de nombreux décideurs. Ainsi, par exemple, lors de sa présentation du Plan vert du gouvernement fédéral du Canada, le ministre John Baird a indiqué que l’effort canadien se chiffrerait à quelque huit milliards de dollars, mais que le coût d’une inaction éventuelle serait beaucoup plus élevé.

Les mesures à prendre

Il a été clairement démontré que le réchauffement climatique est directement lié à l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre (GES). La solution passe donc par une réduction des émissions de ces gaz.

De toutes les activités humaines responsables des émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie est de loin la plus importante – que celle-ci soit utilisée pour produire de l’électricité ou pour alimenter les véhicules automobiles. Dans un cas comme dans l’autre, les mesures à prendre doivent d’abord viser une amélioration de la performance énergétique : il s’agit à la fois de consommer moins et de produire plus efficacement.

Dans le domaine de la production d’électricité, il faut encourager encore davantage le recours aux énergies renouvelables qui contribuent peu aux émissions de gaz à effet de serre. À cet égard, le Québec est privilégié par des conditions géographiques qui lui permettent de miser sur le développement complémentaire de l’hydroélectricité et de l’éolien.

Ce n’est toutefois pas le cas de nos voisins canadien et américain. Dans une perspective globale, le développement des ressources renouvelables du Québec peut permettre, grâce à l’exportation, de réduire les émissions de centrales utilisant des hydrocarbures. Par ailleurs, il est certain que l’énergie éolienne a un potentiel très important en Amérique du Nord, et que l’énergie solaire pourra s’imposer si la technologie continue de s’améliorer.

Dans le domaine du transport, avec l’émergence rapide des technologies de motorisation hybride et tout électrique, l’électricité pourrait également faire une percée majeure et réduire notre dépendance envers le pétrole.

Alimenté par des réseaux efficaces s’appuyant sur des énergies propres, un parc automobile utilisant l’électricité contribuerait grandement aux efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Droits d’émission

Pour stimuler la lutte contre le réchauffement climatique, des mécanismes économiques comme les Bourses de carbone sont mis en place afin de permettre l’échange des droits d’émission. Quel en est le principe ? En vertu d’accords internationaux, chaque pays établit son niveau d’émissions de carbone et redistribue ses quotas d’émission aux entreprises de son territoire. Les détenteurs de quotas d’émission ou de crédits compensatoires peuvent ensuite les échanger sur une Bourse de carbone.

Ainsi, une entreprise qui réussit à réduire ses émissions peut vendre ses droits à une autre afin que cette dernière puisse respecter ses engagements malgré une moins bonne performance. En théorie, ce mécanisme permet d’intégrer le coût des émissions de gaz à effet de serre au processus de gestion d’une entreprise.

Le Danemark et le Royaume-Uni ont été les premiers pays à mettre en place des systèmes d’échange de droits d’émission en 2001 et en 2002. Depuis 2005, c’est un organisme multinational qui gère les échanges de droits entre les vingt-cinq États de l’Union européenne.

Chez nos voisins du Sud, sept États du Nord-Est des États-Unis ont adopté en 2006 des règles d’échange de droits d’émission dans le cadre de la Regional Greenhouse Gas Initiative. Au Canada, l’échange de droits d’émission se limite pour l’instant à peu de choses : des consultations et des programmes d’essai volontaire.

Il faut dire que les Bourses de carbone connaissent des ratés de taille. Sur l’important marché européen, la tonne de CO2 s’échangeait au prix de 25 £ au début de 2006. Un an plus tard, en février 2007, le cours avait chuté à 1,25 £, ce qui a limité considérablement l’efficacité du système d’échange de droits d’émission.

Une guerre d’un type nouveau

Pour certains, le Protocole de Kyoto constitue un plan d’action bureaucratique qui ne correspond pas à la réalité actuelle. Pour d’autres, le Plan vert du Canada est une imposture et une honte nationale.

Malgré les controverses et les problèmes d’application des mécanismes, une chose est certaine : la guerre contre le réchauffement climatique est bel et bien commencée. Même les États-Unis commencent à reconnaître la réalité du problème. L’Oscar du meilleur documentaire n’a-t-il pas été décerné au film d’Al Gore, Une vérité qui dérange ? Qu’il s’agisse d’opportunisme politique ou de conviction profonde, la croisade de Gore contre le réchauffement climatique témoigne d’une préoccupation grandissante des populations.

Longtemps confinée au sein de groupes environnementaux ou d’équipes d’experts scientifiques, la problématique du réchauffement climatique préoccupe maintenant les chefs d’entreprise. Comme le soulignait Al Gore dans une entrevue accordée à la BBC : « On voit de plus en plus d’entreprises reconnaître que leurs intérêts financiers à long terme, ainsi que ceux de leurs actionnaires, reposent sur une intégration complète de l’environnement, de l’éthique, de l’avis des parties prenantes et des autres facteurs de viabilité de leur comportement d’affaires. »

Plusieurs auteurs de science-fiction ont imaginé une mobilisation entière de la planète dans une guerre contre des envahisseurs extraterrestres. Aujourd’hui, l’ennemi commun est connu, et la planète se mobilise. C’est une guerre d’un type nouveau pour laquelle il faut définir de nouveaux paradigmes stratégiques. Les hésitations et les erreurs seront inévitables. Heureusement, l’ennemi progresse lentement et d’une manière relativement prévisible.

Et, pour la première fois de lùeur histoire, les êtres humains ont un projet de société commun.
 





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