International

La longue marche

Il y a cinq cents ans, la Chine était la première puissance du monde. Après des siècles de recul, elle vient de remonter en deuxième place. S’il continue de progresser au même rythme, l’Empire du milieu retrouvera d’ici un quart de siècle la position qui était la sienne en 1500 : la première. Le poids mondial de ce géant sera alors incommensurable.

Actuellement, le revenu par habitant des Chinois n’atteint pas le dixième du nôtre. Il est facile d’imaginer ce que sera leur richesse collective quand ils gagneront autant que nous. L’Amérique et l’Europe réunies auront du mal à faire contrepoids.

Mathématiquement, cette hypothèse est plausible et même probable, puisqu’en moins de dix ans, la production chinoise a crû de 260 %. La Chine a ajouté 10 % par an à sa production de façon continue, fait sans précédent dans l’histoire de l’humanité. À un tel taux et « à intérêt composé », comme on dit, la courbe est exponentielle !

Ce phénomène peut évidemment s’arrêter ou ralentir. Un hiatus est toujours possible, surtout dans un pays de 1,5 milliard d’habitants au passé relativement tumultueux. Si les Chinois ont commis, comme tant d’autres, l’erreur communiste, alourdie de désastreuses particularités maoïstes telle la Révolution culturelle, ils sont capables d’en commettre d’autres. Toutefois, n’oublions pas par ailleurs que la Chine est le pays de la sagesse confucéenne, où l’on a inventé la poudre, la boussole et l’imprimerie.

Il est donc sensé d’être optimiste en envisageant le destin d’une humanité dont la première puissance parlerait le mandarin au lieu de l’anglais. D’ailleurs, sauf notre respect pour nos voisins Étasuniens, leur feuille de route de puissance monopolistique et d’unique gendarme mondial du dernier demi-siècle est loin de ne comporter que des épisodes brillants.

Les crises de la Corée, du Vietnam, de l’Irak et de l’Afghanistan auraient pu être mieux gérées dans une situation plus multipolaire, plus équilibrée sur le plan international. La concurrence, qui a indéniablement des vertus, aurait en ces circonstances pu fournir de ces conflits une vision plus diversifiée. Ce qui se profile à l’horizon n’est donc peut-être pas tant à redouter.

Quand la mondialisation, née dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale, est apparue quelques décennies plus tard comme un phénomène aussi majeur qu’inéluctable, des bien-pensants – au sens figuré, mais mal-pensants au sens strict – se sont déclarés « antimondialistes ». Leur analyse biaisée et erronée fit assez rapidement imploser leur mouvement, et l’on n’entendit plus parler d’eux. Heureusement, ils ont cédé la place aux altermondialistes, dont l’approche continue de fournir un éclairage précieux quant aux choix à opérer en vue d’un cheminement mondial le plus juste possible.

L’erreur principale des « anti » était de voir dans la mondialisation une conspiration de riches, essentiellement incarnée par des multinationales démonisées dont l’objectif était de s’enrichir davantage en exploitant les pauvres, à l’échelle des individus ou des pays.

Or, la mondialisation est un phénomène universel qui a des sources trop multiples pour relever d’un complot ourdi par des capitalistes dominés par les pays avancés et exclusivement motivés par leurs intérêts. Ce sont l’intelligence humaine, la science, la technologie, la longue marche vers la liberté, mais aussi la catastrophique Deuxième Guerre mondiale, qui ont lancé la mondialisation. On peut d’ailleurs définir celle-ci de façon concise comme étant le progrès de la liberté de circulation des biens, des services, des capitaux, des personnes, de l’information et des idées. L’Europe de l’après-guerre avait assez souffert pour comprendre que les rapports entre nations devaient être fondés sur ces bases modernes. Les grandes organisations internationales firent le reste.

Presque tous les pays ont profité de ce phénomène, mais les réussites les plus spectaculaires – ce qui réduit à néant la thèse d’un complot de riches – sont précisément celles des pays dont les populations avaient naguère peine à se nourrir. Quelles sont les vedettes de cette prodigieuse croissance ? L’Europe, les États-Unis et le Japon ? Non, le fameux BRIC : Brésil, Russie, Inde et Chine. Et l’on parle d’y ajouter un second « I », celui de la populeuse Indonésie. Même l’Afrique donne certains espoirs, certes encore faibles, avec de nouveaux projets dont la gestion, assurée par les Chinois, serait nettement meilleure que celle des Occidentaux à l’ère coloniale…

Outre d’avoir donné tort aux « anti-mondialisation », les développements actuels consacrent la pertinence de l’analyse des « alter ». Quels sont en effet les principaux périls liés à la mondialisation? L’injustice sociale et l’exploitation des pauvres, le massacre de l’environnement, l’homogénéisation culturelle.

De ces points de vue, ce qui se passe en Chine est assez édifiant. Par exemple, le syndicalisme s’y est répandu très rapidement. Certes, pas d’une manière aussi libre et démocratique que la nôtre, mais avec des résultats de plus en plus impressionnants. Les employés des cent trente-cinq magasins de Walmart de Chine sont syndiqués. C’est mieux qu’au Québec !

Les Chinois ont d’ailleurs compris que cette croissance à laquelle ils tiennent de façon obsessionnelle ne pourrait être soutenue dans un contexte d’injustice sociale par trop indéfendable. L’écart scandaleux entre les riches et les pauvres devient rapidement explosif dans un pays d’une telle taille à la culture égalitaire bien ancrée. Le grand portrait de Mao domine toujours la place Tiananmen ! Le travailleur chinois n’a pas besoin du Petit livre rouge pour être convaincu que si son patron est milliardaire, il a lui aussi droit à sa part. La répartition de la richesse et du pouvoir d’achat, dans un pays aussi populeux, est une recette infaillible de croissance et de prospérité. Le plus modeste vendeur de cravates peut rêver d’être milliardaire si le consommateur a les moyens de lui acheter sa marchandise.

Quant à l’environnement, la pollution atmosphérique insupportable a dispensé les Chinois de bien des campagnes de sensibilisation écologique. Ils ont vite compris qu’il en allait de leur survie que d’agir, et vite. La situation est déjà grave, même si la Chine demeure un beaucoup moins gros pollueur que le Canada à l’égard du pourcentage par habitant. Si jamais elle nous rattrapait, la vie n’y serait simplement plus possible, ni ailleurs du reste. Toutefois, le fait que la Chine diplôme 250 000 nouveaux ingénieurs chaque année peut nous rassurer sur la capacité de ce pays à comprendre l’ampleur du problème et à le régler.

Ce qui se déroule en Chine et dans les pays émergents représente donc beaucoup plus d’espoir pour l’humanité que certains pessimistes ne le croient. Même notre vie de tous les jours est enrichie par le réveil de la Chine. Comment Obama financerait-il sa relance si les Chinois n’avaient pas acheté massivement les bons du Trésor américains ? Sans eux, les débouchés du minerai de fer seraient-ils aussi prometteurs à Sept-Îles? Quant au prix de l’or, il ne serait surement pas au niveau qui fait monter la pression à Malartic.

Par ailleurs, même au delà des avantages matériels que peut avoir pour nous le réveil de l’Empire du milieu, n’est-il pas humainement réconfortant de savoir que le niveau de vie de centaines de millions d’êtres humains dont la faim était encore récemment le principal problème se rapproche peu à peu du nôtre ?

Cette évolution pave la voie à une nouvelle justice planétaire, même s’il reste un long chemin à parcourir. Après la guerre, l’Europe nous a démontré en offrant une liberté de circulation exemplaire des biens et des personnes que la solidarité était la meilleure garantie de paix. De même, avec le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Indonésie, qui représentent la moitié de l’humanité, il est clair qu’il faut cultiver la coopération sous toutes ses formes plutôt que de prendre le moindre risque d’alimenter le ressentiment ou l’agressivité.

Marco Polo le savait déjà : il vaut beaucoup mieux faire du commerce que faire la guerre…

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