Économie

Le temps de l'Afrique

J’ai lu avec beaucoup de plaisir et d’intérêt le livre qu’Olivier Ray et Jean-Michel Severino, qui vient de quitter la direction générale de l’Agence française de développement (AFD), ont récemment publié : Le Temps de l’Afrique. Leur thèse est simple : le XXIe siècle sera celui de l’Afrique. C’est une conviction que je partage depuis longtemps.

Certes, les raisons de douter sont nombreuses et ont un certain poids ; le plus souvent, quand on évoque le continent africain, on commence par dresser la liste des handicaps qu’il doit surmonter. La pauvreté, en premier lieu, y reste un fléau : de nombreux pays africains figurent parmi les moins avancés au monde et n’atteindront pas les « objectifs du millénaire » que s’est fixés la communauté internationale. En second lieu, la violence, dont l’Afrique n’a certes pas le monopole, sévit sur le continent sous plusieurs formes, entre autres des guerres civiles allant jusqu’au génocide et des conflits de voisinage dans la mosaïque d’États dont l’ancien colonisateur a tracé les frontières au cordeau, souvent au mépris des réalités humaines.

Pour ne prendre qu’un exemple, le rapport que vient d’établir le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme met en évidence les abominables massacres perpétrés en République démocratique du Congo, de 1993 à 2003 au moins. Autre forme de violence, le terrorisme n’épargne pas certaines régions, et l’arc de crise qu’on trace habituellement du Pakistan au Proche-Orient s’étend désormais aux confins du Sahel, de la Somalie au Mali.

Il faudrait encore ajouter la fragilité de beaucoup d’États minés par la corruption ; les grandes pandémies ; le pillage des ressources naturelles opéré par de multiples prédateurs, intérieurs ou extérieurs ; l’hémorragie des talents qui ne résistent pas aux mirages de l’émigration ; sans oublier les changements climatiques, notamment la désertification de la zone sub-saharienne, qui provoque déjà des migrations climatiques, et les conflits qui en résultent, par exemple au Darfour.

Toutefois, une autre réalité s’impose peu à peu à quiconque observe l’évolution de l’Afrique sans préjugés : le continent s’éveille à la croissance, à un rythme souvent méconnu. C’est ainsi qu’entre 2003 et 2008, les économies subsahariennes ont progressé en moyenne de plus de 6 %, comparativement à moins de 5 % pour l’Amérique latine et moins de 2 % pour la zone euro.

La crise et la contraction des échanges mondiaux qu’elle a provoquée n’ont, bien sûr, pas épargné l’Afrique. Mais les atouts qu’elle a dans son jeu lui promettent un bel avenir.

Sa principale richesse sera sans aucun doute le nombre des hommes et des femmes qui la peuplent. Si l’on s’en tient à la fourchette basse des prévisions démographiques, il devrait y avoir 1,8 milliard d’Africains en 2050, peut-être 2 milliards. Plus que de Chinois, plus que d’Indiens, trois fois plus que d’Européens !  

On m’objectera que ce sera un lourd fardeau, car il faudra nourrir, loger, former, employer cette immense population.

Mais ce sera aussi une formidable chance : une population jeune – d’ores et déjà, deux Africains sur trois ont moins de 25 ans – est un facteur de dynamisme économique, social et culturel sans pareil. Il y a peu d’exemples, dans l’histoire, de nation en forte croissance démographique qui n’ait connu une embellie générale. Inversement, le déclin démographique amène avec lui le déclin tout court. Je m’inquièterais donc plus volontiers pour le Japon, la Russie ou plusieurs États européens menacés d’une chute de leur population que pour l’Afrique, en forte progression démographique.

D’autant que ces nouveaux Africains, jeunes par définition, sont de mieux en mieux formés, en réseau avec les meilleures universités de la planète, polyglottes, connectés avec le monde, à l’aise au sein de la mondialisation, ouverts à l’esprit d’entreprise, et débarrassés des vieux complexes qui hantaient parfois leurs parents : deux sur trois au moins n’ont pas connu la colonisation ! C’est avec eux qu’il nous faut travailler au développement de leurs pays, comme nous essayons de le faire à Bordeaux en organisant cet automne une conférence intitulée « Nouvelles générations. Regards d’avenir sur l’Afrique ». C’est ce que fait aussi notre chambre de commerce et d’industrie en tenant des rencontres entre gens d’affaires du Nord et du Sud.

Je voudrais ajouter à ce rapide passage en revue des atouts de l’Afrique le mouvement d’urbanisation rapide qui s’y produit. Pour l’instant, 35 % de la population totale seulement vit en ville. Ce chiffre devrait atteindre 50 % dans un avenir proche. On compte déjà 38 villes de plus de un million d’habitants sur le continent. Comme souvent, ce phénomène est ambivalent. Je ne sous-estime pas les problèmes colossaux que doivent affronter les gestionnaires de ce que j’appelle parfois les « villes-monstres », telles Le Caire ou Lagos : logement, adduction d’eau, collecte et traitement des déchets, circulation et transports, sécurité…

Cependant, dans l’histoire, l’urbanisation a toujours été synonyme de libération des routines et des archaïsmes, de socialisation, d’intensification des échanges culturels et intellectuels, de développement de l’esprit d’entreprise et de l’économie de marché. C’est en ville que se constituent ces classes moyennes qui sont, en quelque sorte, le terreau du développement.

Enfin, il faut rappeler l’incroyable richesse de la terre africaine en ressources naturelles de toutes sortes. Sans doute sont-elles inégalement réparties. Sans doute excitent-elles la convoitise de clients plus soucieux de se les approprier pour satisfaire leurs propres besoins que d’investir sur place, dans des infrastructures ou des installations de production qui profiteraient aux économies locales. Mais les responsables africains ont bien compris que l’économie de rente ne préparait pas l’avenir. L’Afrique attire de plus en plus les investisseurs.

À l’occasion d’une rencontre organisée par l’Institut Aspen France, les participants, dont j’étais, se sont interrogés sur la meilleure façon d’optimiser les chances de l’Afrique tout au long de la décennie qui vient. Parmi les nombreuses pistes qui ont été tracées, notamment pour mieux articuler la construction d’un marché intérieur et la mondialisation, j’en ai retenu trois principales :

- D’abord, et c’est l’affaire des Africains eux-mêmes, bâtir l’État stable et efficace sans lequel le développement économique et social reste bridé. Barack Obama déclarait justement au Ghana, en juillet 2009 : « La bonne gouvernance constitue le changement qui peut débloquer le potentiel de l’Afrique… mais elle relève de la seule responsabilité des Africains » ;

- Ensuite, progresser sur le chemin de l’unité, tant dans le domaine économique que politique. Encore aujourd’hui, les échanges commerciaux Nord-Sud sont nettement plus intenses que les échanges Sud-Sud. Or, seule une intégration régionale plus poussée peut donner au marché africain une dimension suffisamment attractive. Sur le plan politique, l’Union africaine doit continuer à s’affirmer, en renforçant notamment son organe de paix et de sécurité. Et l’Afrique devra faire entendre sa voix sur la scène internationale dans le cadre de la réforme, toujours annoncée et jamais engagée, du Conseil de sécurité des Nations unies ;

- Enfin, l’Afrique a besoin de partenaires qui l’accompagnent dans son ascension. Désormais, et c’est bien le signe que « l’Afrique s’éveille », les candidats se bousculent. À commencer par la Chine, avec ses crédits, ses entreprises, ses hommes. C’est tant mieux pour l’Afrique, si elle sait orienter l’aide chinoise vers ses propres priorités. Mais l’Inde, le Brésil et beaucoup d’autres sont présents. Les États-Unis d’Amérique et le Canada sont traditionnellement très actifs.

On me permettra de terminer cet article en souhaitant que la France ne se fasse pas trop discrète. Sa politique africaine a souvent été critiquée, chez nous comme chez nos partenaires. Aujourd’hui recadrée pour tenir compte des réalités nouvelles, elle doit rester une priorité pour l’action extérieure de la France. Les liens d’histoire et de culture, avec leur bilan naturellement contrasté, la présence de nombreuses communautés africaines en France et françaises en Afrique, les relations économiques étroites qu’entretiennent nos entreprises, nos intérêts stratégiques communs, et le partage, avec un nombre croissant d’Africains, de la même langue, tout cela nous commande de rester en première ligne et d’œuvrer à entraîner la communauté internationale tout entière aux côtés de l’Afrique.

C’est l’intention qu’a manifestée le président Sarkozy en s’adressant aux ambassadeurs de France réunis à Paris pour leur traditionnelle conférence annuelle. Évoquant le programme de travail de la prochaine réunion du G8, qui se tiendra sous présidence française, il a notamment déclaré : 

« L’autre grand thème du sommet (après la discussion des principaux dossiers politiques) sera le partenariat avec l’Afrique, puisque le G8 représente à lui seul 80 % de l’aide mondiale. Vous ne serez pas surpris que la France, deuxième donneur d’aide publique au monde, attache une importance toute particulière à ce partenariat…  Le G8, plus que jamais, doit rester engagé aux côtés de l’Afrique. »  

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