Économie

Dettes pour débutants

Je tâcherai d’être le plus simple possible dans l’espoir que les grands pontes de l’économie et des marchés, égarés dans les méandres d’une campagne autodestructrice, parviendront à me comprendre.

La radiation de la dette grecque à hauteur de 50 % ne fait que consacrer les mauvaises règles, celles-là mêmes qui sont à l’origine de la crise. La radiation aurait dû atteindre au minimum 75 %. Ou mieux encore, 85 % ou 90 %.

Je tâcherai d’être le plus simple possible dans l’espoir que les grands pontes de l’économie et des marchés, égarés dans les méandres d’une campagne autodestructrice, parviendront à me comprendre.

La radiation de la dette grecque à hauteur de 50 % ne fait que consacrer les mauvaises règles, celles-là mêmes qui sont à l’origine de la crise. La radiation aurait dû atteindre au minimum 75 %. Ou mieux encore, 85 % ou 90 %.

Les pays occidentaux sont en passe de s’auto-infliger la même logique stupide – et je pèse mes mots – qu’ils ont imposée à l’Afrique dans les années 1980 et 1990. Dans ce dernier cas, ils ont pratiquement détruit un continent avant de finalement radier sa dette. C’était beaucoup trop peu, beaucoup trop tard.

La pensée économique contemporaine est affligée d’une tare cruelle : l’amnésie. Dépourvue de mémoire, elle est incapable de faire le tri entre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, et associe aux ententes et contrats une espèce de moralisme religieux. Or, les dettes et les contrats en matière financière ne tiennent pas compte de facteurs moraux. C’est bien pour cela que le chapitre onze de l’Accord sur le commerce extérieur a été rédigé. L’idée qu’il faille associer une rigueur irréaliste au paiement de dettes impayables à une rigueur dans les réformes des pratiques financières d’un pays est un parfait exemple de ce moralisme religieux présenté comme politique économique. Si vous voulez convaincre un pays ayant de mauvaises pra-tiques financières de se réformer, il faut lui offrir quelque chose en contrepartie – par exemple, une réduction réaliste de ses dettes. Au lieu de cela, nos autorités commencent par punir le pays coupable en lui imposant des arrangements draconiens sur la dette, puis insistent sur une réforme des pratiques. Or si un pays sait qu’il sera puni de toute manière, les réformes économiques et sociales ne risquent pas de l’intéresser !

À cela, j’ajouterai que la mesure consistant à imposer la règle de l’équilibre budgétaire est profondément antidémocratique, en Europe comme en Amérique du Nord. Tout gouvernement digne de ce nom a le droit de s’endetter. La capacité d’emprunter et de s’endetter représente le pivot même des pouvoirs que rois, prélats et aristocrates ont cédés aux représentants élus. Sans ce droit fondamental, tout pouvoir réel – c’est-à-dire la capacité à composer avec les aléas du présent et de l’avenir – tombe entre les mains du secteur privé. Et alors, les droits des citoyens sont foulés aux pieds.

Il est ridicule de croire que les citoyens devraient faire d’énormes sacrifices pour protéger les banques, de peur que celles-ci ne soient plus en mesure de prêter et que cela ne provoque une dépression. Nous n’avons jamais vu autant d’argent – des sommes astronomiques produites sous une myriade de formes, sans aucun lien avec une activité réelle d’aucune sorte. On pourrait réduire largement la quantité d’argent en circulation et le nombre de banques sans que cela n’ait le moindre effet sur la capacité de prêter dans un but un tant soit peu utile. La question n’est pas de savoir s’il existe suffisamment d’argent pour soutenir une économie active, mais si l’on accepte de prêter suffisamment d’argent.

En fait, notre problème découle largement du fait qu’au cours des quarante dernières années, nous nous sommes engagés comme jamais auparavant sur la pente savonneuse de l’inflation financière, une inflation presque impossible à chiffrer.

L’histoire abonde d’enseignements à ce sujet : nous avons 2 500 ans d’expérience en la matière. Il faut faire place nette et repartir de zéro.

Le pire est d’entretenir l’illusion de la continuité ou du succès alors que la catastrophe se profile. Une économie saine n’a rien en commun avec une pyramide de Ponzi. Une économie saine se passe de leurres.

En entretenant ces illusions, on ne fait qu’institutionnaliser le problème – ou plutôt l’échec. Cela revient à normaliser l’échec et à en faire porter les conséquences aux innocents.

Assurément, le délestage des dernières années sur les comptes publics d’une dette essentiellement privée ayant atteint des sommets inégalés constitue probablement la fraude légalisée la plus colossale de notre histoire.

Qui plus est, cette dette que l’on demande aux fonds publics d’assumer devient un dangereux fardeau pour les démocraties. Et, dans une sorte de pas de deux remarquablement insolent, ceux qui ont directement ou indirectement créé la dette commencent par s’en défausser sur les comptes publics pour ensuite, sans hésiter ou si peu, s’indigner de l’état de ces même comptes publics et demander qu’on les dépouille des programmes sociaux qui constituent le poumon de la démocratie, les mécanismes de justice sociale et d’équité. Par ces appels à l’austérité, une large part de l’élite responsable au premier chef de cet échec tente de balayer le gâchis dans la cour des citoyens ordinaires.

Autrement dit, après quarante ans, sous le credo d’une idéologie qui promettait la création et le partage de richesses, l’écart entre les riches et les pauvres n’en finit plus de s’élargir à la vitesse grand V. C’est le retour des clivages sociaux ; on se sert de cette crise non seulement pour justifier ces disparités, mais pour les accentuer.

Pour terminer, permettez-moi de revenir sur les leçons élémentaires de l’histoire en ce qui a trait aux dettes ingérables : une dette ingérable doit être mise au rebut. On « secoue le fardeau », comme l’a annoncé Solon au moment où il a pris le pouvoir à Athènes, au 6e siècle avant J.-C., pour libérer les citoyens du poids insupportable qui pesait sur leurs épaules. Et ce faisant, il a permis l’éclosion de l’Athènes que nous admirons tous. Il ne faut pas entretenir l’illusion qu’il sera possible de rembourser une dette qui grève indûment la société et qui freine la croissance, l’innovation et la création de richesses partagées par le plus grand nombre. Citons encore une fois Solon : [Il a] déterré les pierres enfouies de la dette et libéré les champs mis en esclavage.

Il est possible d’opter pour la solution ordonnée du « défaut géré », à l’instar de Solon et d’Henry IV. Ou encore, on peut attendre la chute, comme la Grande-Bretagne au moment de la bulle spéculative des mers du Sud, ou les États-Unis, qui l’ont fait plusieurs fois entre la guerre civile et 1929.

Les gens avisés optent pour la solution ordonnée. Effrayés, les soi-disant spécia-listes, déboussolés, tentent de se rassurer en rassurant la planète et persistent dans l’erreur, créant des fardeaux insoutenables. Ils sont prêts à tout plutôt que d’affronter la réalité et assumer leurs responsabilités à l’égard de la crise actuelle. Nous assistons à une tentative désespérée de camoufler l’échec des théories économiques institutionnalisées des quatre dernières décennies et la faillite des élites qui ont cru en elles.

Il faut repartir sur de nouvelles bases, délibérément et sans tarder, de façon ordonnée, pour que les économies occidentales reprennent énergiquement les rênes et s’engagent dans une voie nouvelle.

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