Énergie

Le pétrole: un choix de société, mais à quel prix ?

Ce matin du 8 août 2010, Christophe de Margerie enchaînait les entrevues. Il arrive en coup de vent, La Presse sous le bras, me montre la première page. Il fulmine. En très gros plan, un pélican englué par le pétrole de la marée noire du golfe du Mexique. En plus petit, dans la colonne de gauche, Fernando Alonzo et son bolide : nous sommes à deux jours du Grand Prix. « Sur l’image de droite, c'est pas bon, mais sur celle de gauche, c'est bon ! Dans les deux cas, c'est du pétrole. Le défi de l'industrie pétrolière est un défi d'image ! » 

Votre principal défi serait-il de refaire l'image de l’entreprise ?

Oui. Et le seul moyen est de parler, d'essayer de montrer les incohérences des positions que soutiennent nos opposants. On ne peut pas réclamer la fin de la production de pétrole ou de l'exploration des mers tout en continuant à rouler à l’essence, à se chauffer au mazout et à utiliser des matières plastiques ! Si nous produisons du pétrole, c'est que les gens en ont besoin. C'est toute la société qui est responsable de la consommation de pétrole, pas seulement les pétrolières.

Justement, d'aucuns prétendent que la demande est telle que les réserves de pétrole sont en train de s'épuiser. Est-ce vrai, selon vous ?

Vous parlez du « peak oil », le moment où il n'y aura plus assez d’or noir pour faire face à la demande. Or, il ne suffit pas d'évaluer les réserves, l'offre potentielle de pétrole, il faut aussi considérer la demande. La véritable question est la suivante : y a-t-il assez de pétrole pour faire face à la demande des consommateurs ? Si l'on croit que l'économie va vraiment redémarrer malgré les soubresauts actuels, que les pays émergents vont continuer à croître de façon importante, alors, non, ce ne sera pas le cas, malgré les gains d'efficacité et les contraintes à la consommation.

C'est mon sujet de préoccupation numéro un, car aujourd'hui, de plus en plus d'obstacles naturels, politiques ou environnementaux nous empêchent de développer les ressources qui existent pour répondre à la demande. Et les ressources, il y en a davantage qu'on ne le pense, grâce aux nouvelles technologies qui nous permettent d'explorer de plus en plus profond, sous l'eau et sous la terre, et aux nouvelles méthodes d’exploitation des schistes (et un jour on parlera aussi des schistes bitumineux) ; bref, les perspectives sont considérables.

Oui, mais ces ressources coûteront de plus en plus cher à exploiter.

Et leur exploitation aura des retombées sur l'environnement. Et si on veut réduire cet impact au minimum, les coûts seront encore plus élevés. Jusqu'où veut-on aller, et qui décidera de ce qui est acceptable ou pas ?

Cela fait partie des obstacles environnementaux que vous avez évoqués plus tôt, mais vous avez aussi dit qu'il y avait des obstacles politiques à l'exploitation des ressources énergétiques. Selon vous, les gouvernements tenteront-ils de réduire la demande et donc la consommation de pétrole, imposeront-ils des règles environnementales plus strictes tant pour l'exploration que pour l'exploitation pétrolière ?

Les gouvernements sont partagés. Avec les préoccupations environnementales, la crise européenne et celle de l'euro, les problèmes s'accumulent, et ils doivent établir des priorités. Selon moi, les priorités sont l'environnement, car c'est une question de vie, et l'énergie, car sans énergie il n'y a pas de vie possible.

Dans cet ordre ?

L'un ne va pas sans l'autre. Placer en priorité seulement l'énergie ou seulement l'environnement, c’est faire fausse route. On a toujours utilisé des sources d’énergie pour vivre, on a toujours produit des émissions de gaz à effet de serre. Sont-elles devenues trop importantes ? Cette question ne peut être résolue qu’à l’échelle mondiale. Et même sur un problème aussi important, on n'y arrive pas... 

À la Conférence de Montréal, les politiques de lutte contre les déficits ont dominé les discussions ; une seule personne m'a demandé où nous en étions avec le problème du réchauffement climatique. Il y a un an, on n’aurait parlé que de Copenhague ; une année après, c’est fini. C'est terrible, parce que l'environnement est une priorité, et les priorités ne changent pas ; une chose ne peut pas être prioritaire un jour et pas le lendemain. Et si de plus, l'environnement, c'est la vie, comme cela a été dit à Copenhague, la vie, elle, ne se discute pas ! Elle ne peut pas devenir une « deuxième priorité ». 

Le « peak oil », c'est maintenant qu'il faut l’envisager, pas quand il n'y aura plus de pétrole ou que son prix aura atteint 150 dollars le baril.

Donc, si les gouvernements imposent des mesures pour limiter la consommation de pétrole, vous allez les appuyer ?

Ils le font déjà : les taxes sur l'essence sont là pour limiter la consommation. Aujourd'hui, les prix de l'essence dépendent plus des taxes que du prix du pétrole lui-même ! Dans les années 1970, le prix du pétrole avait fortement monté ; quand il est redescendu, après 1984, les gouvernements ont maintenu une politique de prix élevés qui visait officiellement à éviter que la consommation n’augmente trop. Le message était environnemental.

Souvent, ce sont les crises qui amènent les gouvernements à bouger. En 1973, c'était l'embargo de L'OPEP pour appuyer les pays arabes dans leur lutte contre Israël ; aujourd'hui, c'est la marée noire dans le golfe du Mexique. BP en subit déjà les contrecoups. Quel sera l'impact de cette catastrophe sur l'industrie dans son ensemble ? Notamment, sur les normes de sécurité et sur le prix du pétrole ?

En Amérique, vous voyez les choses de manière différente de l’Europe. Ici, quand on suppose, par exemple, qu’à la suite de la marée noire dans le golfe du Mexique, les normes de sécurité pour l'exploration pourraient être renforcées et que donc les pétrolières seraient amenées à investir davantage dans la sécurité, c'est perçu comme un geste positif. Tandis que dans beaucoup de pays de l'autre côté de l'Atlantique, quand vous admettez que vous êtes disposé à dépenser plus, on vous dit : vous voyez bien que vous étiez responsables !

Ce débat existe bel et bien ! Et quand on dit que les pétrolières ne sont pas transparentes, il faut bien comprendre que tout ce qu'elles disent et font risque de miner leur défense juridique... Nous ne sommes pas dans un monde d'enfants de chœur ! Par exemple, pour stopper la marée noire, BP a pris des mesures qui n'ont pas marché du premier coup, et on le lui a reproché. Mais si elle n'avait pas pris ces mesures, on le lui aurait reproché aussi !

Les normes de sécurité pour l'exploration seront-elles rehaussées après le désastre du golfe du Mexique ?

Oui. Mais est-ce qu'on va nous imposer les bonnes normes? Pas forcément. Les pétrolières doivent faire partie du débat, afin de ne pas se laisser imposer de normes inutiles et d’éviter de dépenser de l'argent pour rien. C'est le même débat que celui sur le CO2 et l'environnement. Certaines mesures sont utiles pour réduire les émissions, mais on a déjà fait tellement en Occident que même si on ajoute des milliards, l'impact sera minime. Par contre, si on investit ces milliards en Afrique ou dans des pays émergents, là, cela aura un impact considérable. Encore faut-il que les gouvernements reconnaissent que l'argent qu'on dépense là-bas a autant de retombées que celui qu'on dépenserait ici, puisque le CO2 n'a pas de frontières.

Je dois reconnaître toutefois que la question de sécurité des normes d'exploration est un peu différente, car dans ce cas, la pollution est territoriale, on le voit bien avec la marée noire dans le golfe du Mexique. Mais, comme dans le cas du CO2, il faut fixer des normes « intelligentes ».

Mais ne peut-on pas présumer que si le président Obama édicte de nouvelles règles, elles s'appliqueront partout ?

Elles s’appliqueront aux États-Unis. Et, à mon avis, les règles qui régissent la mer du Nord sont déjà très strictes.

Plus strictes que dans le golfe du Mexique ?

Certaines sont plus contraignantes. Malheureusement, on apprend souvent des catastrophes. Dans ma jeunesse, on disait que la guerre avait suscité des innovations, même dans le civil ; de même, nous allons apprendre de la catastrophe de BP.

Donc, il y aura des retombées, car cette catastrophe va susciter une réflexion sur les normes en vigueur partout dans le monde. Toutefois, chaque pays demeurera libre de prendre les engagements qu'il voudra. Par exemple, ce qu'Obama décidera ne s'appliquera pas nécessairement à la Chine, qui a plutôt tendance à avoir sa propre politique. Et ce n'est pas un hasard si je donne cet exemple !

Aussi, si les nouvelles normes américaines exigent que l'on fore deux puits au lieu d'un quand on explore le golfe du Mexique, cela ne veut pas dire qu’il faille le faire ailleurs, simplement pour éviter de se faire dire « vous auriez dû le faire » s'il arrive quelque chose. 

En fait, nous, les pétrolières, appliquons, à peu de choses près, les mêmes règles partout, en mer du Nord, dans le golfe du Mexique ou en Afrique.

Justement, le puits de BP se situait à 1 500 mètres du fond de la mer. Or, Total a des puits jusqu’à 3 000 mètres de profondeur au large de l'Angola. Ce qui est arrivé à BP aurait-il pu arriver à Total ?

C'est une question piège ? Je ne peux pas dire que ça ne pourrait pas arriver à Total ! Par contre, il est évident que nous prenons tous les moyens pour que cela ne se produise pas. Nos projets de développement en Angola sont probablement les plus high-tech au monde. Ils sont souvent plus chers que ceux des autres, ce qui nous a même déjà été reproché, d'ailleurs. Or, la sécurité n'a pas de prix, et il est dangereux de jouer avec pour des questions d’argent. Par contre, il y a un risque de faire de la démagogie avec la sécurité, ce qui n’est pas mieux...

Je reconnais qu'il nous faut réévaluer nos pratiques en matière de sécurité. Toutefois, au départ, il faut distinguer l'exploration de l'exploitation. L'exploration, par définition, c'est un peu plus risqué. Il est certain que si je croyais qu'une marée noire comme celle qui a frappé le golfe du Mexique risquait de frapper l'Angola, je n'explorerais pas le sous-sol marin au large de ses côtes. Je ne peux pas dire que ce qui est arrivé à BP ne pourrait pas nous arriver, mais je peux dire que nous prenons tous les moyens pour que cela n'arrive pas.

Mais au fait, savez-vous quelle est la cause de l'explosion de la plate-forme Deepwater Horizon ?

Beaucoup de rumeurs entourent cette affaire. Les onze morts ne pouvant malheureusement pas témoigner, il y aura toujours une incertitude sur ce qui s'est passé véritablement. Ce qui m'importe, c'est de savoir pourquoi le BOP (blow out preventor), ce dispositif de fermeture automatique du puits, n'a pas fonctionné. C'est primordial ! Car de tels dispositifs existent sur tous les puits afin de corriger une erreur humaine, si d'aventure elle se produit.

On a beau multiplier les mesures de sécurité, vient un moment où on est obligé de faire confiance à la technologie. Le constructeur de la plateforme de forage de BP est reconnu comme étant un des meilleurs du monde ; alors si ça ne marche pas avec lui, on a un problème !

Est-ce qu'il faudrait forer deux puits au lieu d'un par mesure de sécurité ? C'est une bonne question. Peut-on toujours le faire, et comment le faire, sont aussi des questions à se poser. Est-ce que ça va coûter plus cher? Oui, de toutes façons, ne serait-ce que parce que les responsables de la sécurité seront beaucoup plus attentifs à tout et ne voudront prendre aucun risque. Cela va retarder les projets d'exploration et poser plus de problèmes. Mais on ne pourra jamais éviter l'intervention humaine, et par conséquent, le risque d'erreur humaine !

Des normes de sécurité plus sévères vont faire grimper les coûts d'exploration et, par conséquent le prix du pétrole. Est-ce que cela ne pourrait pas rendre relativement rentable l'exploitation de ressources qui ne le sont pas actuellement ?

Je vous ferai remarquer que les pétrolières ne sont pas les seules à rechercher la rentabilité ! J'aimerais bien qu'on m'explique en quoi des entreprises qui font des pertes servent une collectivité.

Bien sur. Mais je pensais aux sables bitumineux d'Alberta : est-ce qu'ils ne pourraient pas bénéficier indirectement de la catastrophe du golfe du Mexique, en devenant tout à coup plus attrayants ?

Depuis le début de la Conférence de Montréal, tout le monde me pose cette question. Les constructeurs, les ingénieurs, les professionnels, SNC Lavalin, tous ceux qui travaillent en aval de nous croient qu'il y aura moins de off shore et plus de on shore. Il faut rester réaliste. On ne va pas tout d'un coup remplacer le pétrole off-shore par les sables bitumineux. Il ne faut pas nier non plus que les sables bitumineux engendrent leurs propres problèmes environnementaux !

Certes, la situation peut raviver l'intérêt pour les sables bitumineux, lesquels, ces derniers temps, ont beaucoup souffert des attaques des Premières Nations et des environnementalistes : les émissions de CO2, la pollution de l'eau ont été pointés du doigt. De plus, les gouvernements ont augmenté les redevances, ce qui a décalé tous les projets, y compris les nôtres. Sans compter que les coûts d'exploitation sont très élevés. Travailler dans l'Athabaska, ce n'est pas travailler à Houston, il faut y transporter l'équipement, la logistique, la main d'œuvre, tout y coûte plus cher.

Sans doute la tragédie dans le golfe du Mexique crée-t-elle un attrait pour les sables bitumineux, d'autant qu'on a besoin de ceux-ci pour satisfaire la demande mondiale, mais il ne faut pas se leurrer : la pression pour protéger l'environnement va se maintenir, voire se renforcer. La pression créée par le désastre du golfe du Mexique va se transposer sur les sables bitumineux. Oui, les sables bitumineux vont prendre de l'intérêt mais il ne faut pas rêver ! (Voir l’encadré « Total au « Canada »)

Et c’est tant mieux, car qui veut d'un univers malsain ?

Notre rêve n'est pas de gagner de l'argent à n'importe quel prix, c'est au contraire de gagner de l'argent en étant respectueux de l'environnement, à la condition que les règles soient clairement établies. J'en parlais tout à l'heure avec des écologistes et je leur demandais : « Quel est votre objectif ? » Ils m'ont répondu que c'était d'émettre moins de CO2. Je leur ai demandé : « Combien en moins ? » Parce qu'on peut supprimer le CO2, mais alors le pétrole va coûter plus cher, et ce n'est pas nous, les pétrolières, qui allons le payer, c'est tout le monde ! Êtes-vous prêts à accepter cela ?

Le même raisonnement s’applique aux autoroutes. Est-ce qu'on est prêt à construire des autoroutes plus larges pour réduire le nombre d'embouteillages et d'accidents ? Si oui, les péages vont grimper sur ces autoroutes. Et pour cela, les gens sont d'accord ! Par contre, pour le pétrole, ça ne passe pas, les gens ne sont pas prêts à payer plus cher pour réduire les émissions de CO2 !

Et le principe du pollueur-payeur en vue de réduire les émissions de CO2, qu'en pensez-vous ?

Selon moi, cela s'apparente à un système de punition : si vous polluez au-delà d'une norme donnée, vous payez une taxe. Je n'y crois pas. À court terme, on peut tenter d'« éviter la taxe », mais à long terme un tel système ne crée pas de valeur. Pour créer de la valeur, il faut que ce soit logique : si on veut une économie plus propre, on paie pour cela.

Revenons au CO2. On sait le capter et le réinjecter ; c'est compliqué, la technique n'est pas encore parfaitement au point, ça coûte une fortune, mais on va y arriver. Mais si les règles sont les mêmes pour tout le monde, c’est-à-dire qu’il faut éliminer le CO2, allons-y et assumons les coûts que cela implique.

Ce n'est pas un problème pour les pétrolières, mais un problème social ?

Oui, protéger l'environnement implique des coûts que tout le monde doit assumer !

À propos de problèmes sociaux, j'aimerais aborder avec vous la question du Soudan. Au Canada, Talisman, dans lequel Teachers avait fortement investi, s'est finalement retiré du Soudan sous la pression des ONG canadiennes qui l'accusaient de cautionner le gouvernement soudanais. Mais Total y est resté. Pourquoi ?

Nous y sommes restés en espérant que les choses allaient vraiment s'améliorer et que nous allions pouvoir y travailler, mais nous n'y faisons rien. Il viendra un moment où si nous ne bougeons pas, notre permis d'exploitation nous sera retiré par les autorités locales. On voit toujours la pression du côté des pays de l'OCDE, comme s'il n'y en avait pas du côté des pays émergents. Eux aussi exercent des pressions : ils nous disent que si nous ne voulons pas exploiter la ressource, la porte est ouverte, nous n’avons qu’à partir !

Est-ce que ce sont vraiment des questions sociales qui vous ont fait reporter vos projets là-bas ?

Nos installations sont dans le Sud du Soudan et cette région n'est pas sûre, voilà pourquoi nous n'avons pas démarré nos projets. Des combats sporadiques s'y livrent entre Soudanais et à l'intérieur même de la région du Sud pour la prise du pouvoir. Mais c'est plus complexe que ce que rapportent les médias, qui donnent l'impression qu’il y a les « bons chrétiens » au sud et les « méchants musulmans » au nord. Au Canada comme en France, il y a une petite tendance à croire que les chrétiens sont meilleurs que les musulmans. Personne n'ose le dire tout haut, bien sûr. J'ai demandé à un philosophe français s'il valait mieux un musulman honnête ou un chrétien malhonnête. Je n'ai pas eu de réponse, mais je pense qu'il est troublé, et il n'est pas le seul.

En plus il y a une méconnaissance de la réalité soudanaise. Lorsque certaines ONG nous disent « Quittez le Soudan, mais restez au Soudan du Sud pour aider les chrétiens là-bas », je leur réponds qu’il s’agit d’un seul et même pays. Ce n'est pas simple, c'est vrai ! On nous conseille de partir, mais un jour, on va nous reprocher d'avoir laissé tomber le Soudan du Sud. Il faut bien que les gens comprennent que nous ne démarrerons pas un projet si notre code de conduite n'est pas respecté, ce qui n’est pas le cas actuellement, puisque nos équipes ne sont pas en sécurité pour travailler.

Par contre, je ne pense pas qu'il faille quitter tous les pays qui ont des problèmes ! Les ONG disent que nous cautionnons le gouvernement en place, mais nous ne cautionnons personne puisque nous ne disons rien ! 

La situation est compliquée à expliquer aux fonds d'investissement, alors que les ONG disent : « N'allez pas au Soudan », ce qui est leur droit. Mais après, qu'on ne vienne pas me dire qu'il n'y a plus assez de pétrole et qu'il faut aller uniquement dans l'Athabaska…   Le pétrole il est là où il est. Mais nous ne ferons rien qui soit incompatible avec l'éthique.

Je regrette pour nos amis de Teachers, c'étaient de bons partenaires ; ils ont été obligés de partir et il se peut qu'un jour ce soit notre cas, car même Total est soumis à des pressions.... mais à chacun de savoir où est sa morale, et le côté moralisateur bon teint, ça m'agace. Je comprends l'importance des contre-pouvoirs, il en faut dans une société et leur action nous a obligés à revoir nos pratiques en Birmanie, par exemple. Mais le contre-pouvoir n'est pas le pouvoir, et le pouvoir, en l'occurrence, c'est Total qui l'a et c'est à Total de décider.

Total s'intéresse aux énergies renouvelables, dont le nucléaire. On vous prête l'intention d'acheter AREVA, qui est dirigée par une société amie de Total. Est-ce dans vos plans ?

Non, parce qu'AREVA est un fournisseur d'équipements pour centrales nucléaires ; de même, nous ne serions pas intéressés à acheter SNC Lavalin. Nous serions davantage intéressés par l'exploitation de centrales que par la fabrication d'équipement.

Vous êtes le premier à la tête de Total qui ne soit pas polytechnicien. Qu’avez-vous que les autres n'avaient pas ?

C'est dans l'autre sens, qu'est-ce qu'ils avaient que je n'ai pas ?

Mais encore ?

Mon prédécesseur, qui a proposé ma candidature, était polytechnicien et ingénieur du corps des Mines, ça prouve qu’il n'y a pas tant de différences que ça entre nous ! C'est très franco-français, ces castes : ingénieur des Mines, polytechnicien… Cela tend à disparaître, et j'en suis la preuve ; les gens arrivent à la direction par leurs compétences et non en fonction des écoles dont ils sont issus. Après 36 ans chez Total, si j'ai été nommé président, c'est que le CA a jugé que j'étais le mieux placé pour succéder à Thierry Desmarest, tout simplement.

-------------------------

Total en bref:
- Le cinquième groupe pétrolier intégré dans le monde. Fondé en 1924, il a atteint sa taille actuelle lorsqu'il a fusionné avec Petrofina (1999) et Elf Aquitaine (2000).
-La première capitalisation à la Bourse de Paris avec plus de 100 milliards d’euros, autant que L'Oréal, BNP Paribas et Saint-Gobain réunis. Total est également coté à Londres, à New York et à Bruxelles.
- 96 387 employés
- Présent dans plus de 130 pays.
- Trois grands secteurs d'activité :
- l'exploration et l'exploitation de pétrole et de gaz naturel ;
- le raffinage, la mise en marché et le transport de produits pétroliers ;
- la pétrochimie et les fertilisants.
- Total possède aussi des actifs dans le charbon, la production d'électricité et les nouvelles énergies, le solaire, la biomasse et le nucléaire.
- Un chiffre d'affaires de 131,3 milliards d’euros en 2009 et de 41,3 milliards d’euros au deuxième trimestre de 2010, une hausse de 31 % par rapport au deuxième trimestre de 2009.
- 540 000 Français détiennent des actions de Total.
- Parmi les actionnaires institutionnels, on compte le Groupe Bruxelles-Lambert, contrôlé conjointement par la famille Desmarais, de Montréal, et Frère-Bourgeois SA.

-------------------------

Christophe de Margerie
- Directeur général de Total depuis 2007, il en est devenu le président et directeur général en mai dernier, succédant à Thierry Desmarest, qui dirigeait le groupe depuis 1995.
- Diplômé de l'École supérieure de Commerce de Paris (ESCP Europe), il est le premier non-polytechnicien à diriger Total.
- Sa mère est l'un des huit enfants de Pierre Taittinger, fondateur des champagnes du même nom, mais Christophe de Margerie n'a pas travaillé dans l'entreprise familiale ; il est entré chez Total en 1974.
- Il a fait un passage remarqué à la direction de Total au Moyen-Orient, où il compte de très nombreux amis parmi les émirs et les cheikhs du Golfe persique.
- Il possède une mémoire remarquable et des qualités relationnelles exceptionnelles. Son carnet d'adresses fait l'envie de plusieurs.

-------------------------

Total et l'environnement

Total et le naufrage de l'Erika
Total a aussi à son actif une marée noire, moins grave toutefois que celle de BP.
Elle s'est produite le 12 décembre 1999, lorsque l'Erika, un navire affrété par Total, s'est cassé en deux, libérant 10 000 tonnes de fioul. Cette marée noire a souillé 400 kilomètres de côtes françaises, du Finistère à la Charente-Maritime.
Le 16 janvier 2008, le Groupe Total a été reconnu coupable de pollution maritime par les juges du Tribunal correctionnel de Paris. Total a porté ce jugement en appel.

Des suites à la catastrophe du golfe du Mexique
Lors de la publication de ses résultats pour le deuxième trimestre de 2010 en juillet dernier, Christophe de Margerie a mentionné que « Total [a] engagé une revue complète de toutes ses procédures existantes et opérations de forage, y compris des moyens à mettre en œuvre en cas d'accident. Plus généralement, le Groupe poursuit une politique particulièrement stricte, qui consiste à mettre les moyens nécessaires pour définir et appliquer des procédés rigoureux en mettant l'accent sur la formation et le management des équipes. »

Une décision d'autant plus pertinente que Total a annoncé de nouvelles découvertes au large des côtes de l'Angola et du Nigéria.

ENCADRÉ 4

Total au Canada
En juillet dernier, lors de l'annonce de l'acquisition de l'entreprise UTS Energy Corp de Calgary, le président de la division canadienne de Total s'est montré plus enthousiaste au sujet de l'avenir des sables bitumineux que Christophe de Margerie lors de notre entrevue.

Il a affirmé à FORCES que les sables bitumineux constituaient la deuxième réserve de pétrole du monde encore disponible pour les grandes pétrolières internationales. Il a souligné aussi que la hausse du prix du pétrole et la baisse des coûts de production consécutives à la récession de 2008 rendaient rentables des projets qui ne l'étaient pas auparavant. Et ce n'est qu'un début, car Total aurait l'intention d'investir près de 20 milliards de dollars dans les sables bitumineux au cours des 15 prochaines années.

Les investissements de Total au Canada comptent maintenant :
- 20 % dans Fort Hills, grâce à son acquisition de UTS Energy au coût de 1,5 milliard de dollars. Suncor est son partenaire dans ce projet.
- 50 % du projet Surmont (l’autre moitié est détenue par ConocoPhillips), qui couvre un territoire de 544 kilomètre carrés au sud-est de Fort McMurray.
- des participations dans les projets Joslyn et Northern Lights, qui n'attendent que les autorisations environnementales pour entrer en activité.

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.