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Entre Adam Smith et Karl Marx

Ces deux puissants esprits sont sans doute ceux qui ont le plus influencé le destin socio-économique contemporain de l’humanité.

Le premier, un Écossais, intitula son œuvre maîtresse La richesse des nations. Il fonda ainsi le libéralisme, qui allait marquer profondément la civilisation occidentale. Sa fameuse « main invisible » façonna bien des destins, pour le meilleur et pour le pire…

Ces deux puissants esprits sont sans doute ceux qui ont le plus influencé le destin socio-économique contemporain de l’humanité.

Le premier, un Écossais, intitula son œuvre maîtresse La richesse des nations. Il fonda ainsi le libéralisme, qui allait marquer profondément la civilisation occidentale. Sa fameuse « main invisible » façonna bien des destins, pour le meilleur et pour le pire…

Karl Marx, au siècle suivant, développa une approche radicalement différente. Selon lui, la « main » n’était pas invisible, et ses adeptes en firent finalement une main de fer. Il vaut de noter que Smith n’a jamais connu la révolution industrielle, ni Marx, les sociétés par actions ; ni l’un ni l’autre n’avaient évidemment la moindre idée de ce que serait la mondialisation ! Cela confirme qu’aucune doctrine ne peut survivre à l’épreuve du temps sans adaptation. Il reste que créer de la richesse demeure un devoir incontournable… tout comme celui de la répartir équitablement.

Le procès du communisme est bel et bien terminé depuis quelques décennies. Trahissant l’idéalisme qui l’inspirait, il a fait des ravages qui commandent un verdict sans appel. Des nations totalisant des milliards d’être humains, après avoir vécu sous des régimes d’inspiration marxiste, se sont ensuite tournées vers Adam Smith. Parfois brutalement, ce qui a causé d’importants dommages collatéraux.

Aujourd’hui, en cette période de graves turbulences, c’est le capitalisme libéral qui est à son tour au banc des accusés. Ses excès font souffrir, à des degrés divers et sous des formes différentes, des milliards d’êtres humains partout dans le monde, comme le fit le marxisme en son temps. Peu de régions de la planète sont épargnées. Que ce soit en Afrique, en Islande, au Michigan, en Grèce ou même en Californie, le ciel est gris comme jamais, et pour un bon moment. La « main invisible », loin de l’efficacité qu’on en attendait, s’est plutôt taillé une réputation de « main sale » – de nombreux exemples en témoignent –, ces dernières années plus particulièrement.

Curieusement, le Québec s’en tire mieux que la plupart. Se pourrait-il que cela soit attribuable – horresco referens : (traduction libre : « j’ose à peine le mentionner ») – à notre modèle particulier, façonné dans les années 1960 et qui, dès lors, s’est démarqué du capitalisme ultralibéral (sauf depuis 2003) ? Toujours pour rendre justice au modèle québécois, rappelons qu’en 1960, quand un Ontarien gagnait 100 dollars, un Québécois en gagnait 60. Aujourd’hui, le Québécois est à 92 dollars, et notre modèle lui assure un niveau de vie supérieur. N’en déplaise aux sceptiques, nous avons rendu la « main invisible » plus fraternelle, tout en lui conservant son efficacité.

Pour en revenir à l’ensemble de la planète, quand Barack Obama, Nicolas Sarkozy et « Lula » Da Silva s’entendent pour entreprendre de profondes réformes, il faudrait être extrémiste pour penser qu’elles ne sont pas nécessaires. Les tenants de cette opinion ont d’ailleurs une crédibilité inversement proportionnelle à leur scandaleuse exploitation des failles du système…

Les déboires et les catastrophes ne peuvent que susciter une remise en cause du credo ultralibéral. Le principal danger actuel réside dans l’amnésie, en particulier celle des acteurs financiers déjà repartis à la poursuite de l’enrichissement indu que procurent les sur-profits d’affaires, les primes, la spéculation, ou tout cela à la fois.

Le problème, c’est que le désastre risque de s’effacer des mémoires au fur et à mesure du rétablissement des économies. D’autant plus que les principaux artisans du désastre rêvent de passer l’éponge et de revenir au business as usual. Autant pour faire oublier leurs forfaits que pour se remettre à en commettre ! Certains responsables publics accompagnent leurs confessions pleines de repentir d’un vibrant plaidoyer en faveur du maintien du libéralisme intégral, invoquant toute la richesse que celui-ci a créée et pourrait encore créer. En d’autres termes, malgré ses vicissitudes, le libéralisme aurait fait beaucoup plus de bien que de mal…

Il serait certes intellectuellement malhonnête de ne pas reconnaître la création de la richesse, mais la question se pose : « Au profit de qui ? » C’est là l’essentiel de l’actuel drame économique étasunien, qui a vu, pendant des décennies, la stagnation des revenus de l’immense majorité des salariés, alors que bondissaient de manière scandaleuse ceux d’un tout petit nombre de privilégiés, ouvrant une voie royale au désastre. Un tel système ne peut conserver indéfiniment l’appui populaire, et les véritables démocraties ne peuvent se permettre d’ignorer la grogne qu’il suscite. C’est ce qu’ont compris Sarkozy et Obama, pour ne nommer que ceux-là.

Les États sérieux devront donc intervenir – la plupart ont d’ailleurs déjà commencé à le faire. Toutefois, dans le contexte planétaire actuel, qui nous a certes beaucoup aidé à diminuer les retombées de la crise, les indispensables mesures étatiques nationales ne seront pas gérables sans une coordination internationale efficace. Plus que jamais, nous devrons concilier la souveraineté des États, qui ne saurait être remise en question, et la nécessaire réglementation internationale, qui requiert une part de renonciation à ce principe. La relativement bonne gestion que fait l’OMC de ce défi perpétuel laisse entrevoir un certain espoir.

Quelques rencontres récentes du G20 ont permis d’amorcer l’ébauche d’un inventaire des problèmes et des solutions possibles. Le fait que le G8 a pratiquement été écarté de son ancien rôle et que le G20 nouvellement créé est maintenant le centre principal de la réflexion économique internationale constitue un réel progrès. En effet, il est évident que l’on ne peut réguler l’économie mondiale dans un cercle fermé d’une poignée de pays – système plutôt irresponsable – comme ce fut le cas pendant des années, sans inclure notamment les pays qui constituent aujourd’hui le BRIC.

Vingt, c’est déjà mieux que huit… mais le monde compte près de 200 pays indépendants ! Une réglementation efficace ne peut se permettre d’en laisser beaucoup à l’écart, sous peine de créer des effets de passoire aux retombées néfastes. Il faudra peut-être s’inspirer, sur le plan économique, de l’expérience du Tribunal pénal international (TPI), et ainsi traîner certains financiers voyous devant des instances en mesure de punir leurs forfaits sans égard aux frontières nationales.

À titre d’exemple, ceux qui, par leurs conseils et leurs méthodes comptables toxiques, ont conduit la Grèce au marasme ne sont pas des bords de la mer Égée ni de l’île de Manhattan, d’où ils opèrent essentiellement. Qui va enquêter objectivement sur ces crises, en juger les responsables en toute légalité et les punir par la suite ? Le droit civil permet une certaine latitude. Mais en droit pénal et en matière de châtiment, la législation mondiale n’est pas à la hauteur de l’état avancé de la mondialisation, sauf au chapitre des crimes de guerre.

Les temps sont donc extrêmement propices à l’apparition de grands penseurs socio-économiques comme d’autres siècles en ont vu naître. Ce sont toujours les idées qui mènent le monde. Il y a beaucoup plus d’universités, de chercheurs, et de moyens à leur disposition que du temps de Smith et de Marx, et de plus, les principales erreurs à éviter sont maintenant connues. Une fusion de la pensée de ces deux géants, qui serait guidée à la fois par l’intuition et le pragmatisme, constitue peut-être la véritable doctrine de l’avenir.

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