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Vers un monde sans armes nucléaires ?

Avec Michel Rocard, ancien premier ministre français, Alain Richard, ancien ministre de la Défense, et le général Norlain, qui a exercé de hautes responsabilités dans notre armée de l’air, j’ai récemment signé un appel au désarmement nucléaire. Ce geste a pu surprendre de la part d’un responsable politique se réclamant du gaullisme… car nul n’a oublié la ténacité avec laquelle le général de Gaulle a œuvré, dans les années 1960, pour que la France accède au rang de puissance nucléaire.

Le dernier Livre blanc sur la défense française, approuvé en 2008 par le président de la République et le gouvernement français, réaffirme par ailleurs avec force que la dissuasion nucléaire demeure la garantie suprême des intérêts vitaux de notre pays. Il va de soi que je respecte notre héritage historique et que j’adhère pleinement à cette doctrine. Faut-il pour autant s’interdire de rêver d’un monde où les armes nucléaires auraient disparu ?

Il y a, selon moi, au moins deux raisons de s’engager dans cette voie. La première est morale : pour la première fois de son histoire, l’humanité s’est dotée d’armes de destruction massive qui lui donnent le pouvoir de se détruire et de détruire totalement la planète. Peut-on se résigner à une telle aberration ? 

La deuxième raison est simplement géopolitique : le monde a profondément changé depuis deux décennies. Certes, pendant la guerre froide, « l’équilibre de la terreur » entre les deux pôles hégémoniques, les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique, a pu permettre d’éviter des conflits du type des deux guerres mondiales qui ont ravagé la planète au XXe siècle. De ce point de vue, l’arme nucléaire a bel et bien servi la paix.

Or, nous n’en sommes plus là. Le monde est devenu multipolaire : outre les cinq grandes puissances nucléaires, et malgré les dispositions du Traité de non- prolifération (TNP), de nouveaux États –  Israël, l’Inde et le Pakistan – se sont dotés d’armes nucléaires, et la Corée du Nord et l’Iran sont sans doute en voie de le faire. Par ailleurs, la communauté internationale s’inquiète à juste titre devant le risque de terrorisme nucléaire : en effet, nous ne sommes nullement à l’abri d’un détournement de matières fissiles au profit de groupes extrémistes susceptibles de faire peser de terribles menaces sur nos populations. D’ailleurs, à cet égard, les chefs d’État de 47 pays réunis à Washington viennent de s’engager à prendre des mesures tangibles et importantes pour assurer la sécurité de leurs stocks de matières fissiles. Cela illustre bien la prise de conscience du fait que désormais, l’armement nucléaire est devenu un facteur d’instabilité internationale et de risque majeur pour la sécurité et la paix.

Nous devons par conséquent nous donner pour objectif de l’éradiquer de la planète. Nul doute que la route sera longue.

Le récent accord signé entre Moscou et Washington dans la foulée des traités START va dans la bonne direction. On aurait bien sûr souhaité qu’il fût plus ambitieux et ne laissât pas subsister des dizaines de milliers de têtes nucléaires dans l’arsenal des deux superpuissances atomiques. Toutefois, il donne le signal qui s’impose à la veille de l’ouverture de la prochaine conférence d’examen du Traité de non-prolifération, qui sera un moment de vérité pour la communauté internationale. Saurons-nous affirmer une volonté politique assez forte, trouverons-nous des moyens réellement efficaces pour que ce traité soit enfin pleinement respecté ?

La question qui se pose dans l’Hexagone et incite nos autorités à la prudence est de savoir si la pression internationale ne s’exercera pas en premier lieu sur les puissances nucléaires de second rang, à commencer par la France.

Celle-ci affirme pourtant depuis des années sa détermination à contribuer au désarmement général. C’est ainsi que nous avons signé et ratifié le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE), démantelé en toute transparence notre site d’essais nucléaires dans le Pacifique, nos installations de production de matières fissiles à des fins explosives et les missiles sol-sol de la composante terrestre de notre force de dissuasion ; nous avons réduit du tiers le nombre de nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et de moitié le nombre de nos têtes nucléaires, qui ne dépasse plus 300. Nous appliquons le principe de stricte suffisance, c’est-à-dire que nous restreignons notre arsenal au minimum tout en tenant compte du contexte stratégique.

Aujourd’hui, avec nos partenaires européens, nous formulons des propositions essentielles à la réussite de la conférence d’examen du TNP : nous invitons tous les pays – y compris la Chine et les États-Unis, qui l’ont signé en 1996 – à ratifier le TICE, à démanteler tous leurs sites d’essais nucléaires, et à promouvoir sans délai la négociation d’un traité d’interdiction de production de matières fissiles visant la fabrication d’armes nucléaires, ainsi qu’un traité interdisant les missiles sol-sol de portée courte et intermédiaire. Nous demandons à tous d’adhérer, comme l’a fait la France, au Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques, et de le mettre en œuvre.

La France doit-elle s’engager plus avant sur la voie de l’exemplarité en matière de nucléaire ? Deux conditions préalables devraient, à mon sens, être remplies.

D’abord, que la communauté internationale soit parvenue à mettre en place un mécanisme visant à stopper la prolifération nucléaire. Tel est l’enjeu de la prochaine conférence d’examen du TNP. Ensuite, que les puissances détentrices de l’essentiel des ogives nucléaires et des missiles balistiques qui leur sont associés aient très nettement progressé dans la réduction de leurs arsenaux respectifs.

Tel est, selon moi, le sens de l’appel que j’ai mentionné au début de cet article. Nous y exprimons « le vœu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d’en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités. »

Je crois de tout cœur à ce combat, sans sous-estimer sa complexité ni la progressivité qui devra s’appliquer. L’ampleur de l’entreprise ne doit pas faire perdre de vue l’aspect crucial de cet enjeu.

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