Énergie

Un choc pétrolier est « imminent » : Nobuo Tanaka, directeur exécutif de l’AIE

Nobuo Tanaka plaide pour un développement durable des ressources. FORCES s’est entretenu à Paris avec le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, qui participera en juin à la Conférence de Montréal.

Avec la prochaine flambée des prix du pétrole, le monde se dirige résolument vers une nouvelle crise pétrolière qui frappera d’abord les économies asiatiques. Les gouvernements doivent mettre les bouchées doubles afin de développer au plus tôt de nouvelles sources d’énergie renouvelable et d’envisager leur développement dans une perspective durable.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) existe depuis plus de 35 ans. Comment son rôle a-t-il évolué ?  L’Agence a été créée en 1974 pour faire face à la crise du pétrole et à l’embargo décrété par les pays producteurs. Les pays consommateurs voulaient se donner une stratégie commune d’urgence. C’est toujours la même coalition aujourd’hui, mais le mandat de l’Agence est désormais plus large. Beaucoup de pays tentent de diversifier leurs sources d’énergie ; il nous faut maintenant prendre en compte la sécurité de l’approvisionnement en gaz, en charbon, en hydroélectricité et en énergies renouvelables.

L’Agence regroupe 28 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui constituaient, à l’époque, les plus importants consommateurs d’énergie. Avec la demande croissante dans les pays asiatiques, l’AIE est-elle appelée à élargir le cercle de ses membres ? Bien sûr, il reste encore beaucoup de questions juridiques, politiques et diplomatiques à régler. Mais pour maintenir la mission de l’agence, il nous faudra collaborer davantage avec des pays consommateurs comme l’Inde et la Chine afin de développer des technologies d’économie d’énergie et de production d’énergie propre, ainsi que d’assurer la sécurité des approvisionnements. 

L’an dernier, votre agence lançait un cri d’alarme : « Le sauvetage de la planète ne peut attendre ! » Êtes-vous déçu des résultats de la conférence de Copenhague sur les changements climatiques ?  Certes, nous espérions de meilleurs résultats. Mais depuis, de nombreux pays ont adopté des objectifs chiffrés de réduction des gaz à effet de serre. Nous recommandions de réduire les émissions de dioxyde de carbone (CO2) à 450 parties par million (PPM). C’est ce que nous appelons le « scénario 450 ». Les pays ont plutôt opté pour un objectif de 550 PPM d’ici 2020. Cela aura pour conséquence une augmentation de la température moyenne de la planète de 3 degrés Celsius au lieu du maximum de 2 degrés que nous souhaitions. Chaque pays doit faire un effort supplémentaire et signifier clairement aux entreprises privées qu’elles doivent investir dans des énergies non carboniques. Copenhague marque une étape importante dans la bonne direction ; toutefois, nous devons faire davantage. 

Votre organisme estime que 10 500 milliards de dollars seront nécessaires au cours des vingt prochaines années pour réaliser le « New Deal de l’énergie propre » que vous souhaitez. Si nous différons ces investissements, cet objectif risque-t-il d’être bientôt hors de portée ? Le vrai problème est celui du temps. Chaque année de retard ou d’inaction gonfle de 500 milliards de dollars supplémentaires les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs de départ. Nous devons agir rapidement si nous ne voulons pas manquer cette occasion. 

Le Canada est l’un des plus gros producteurs d’énergie parmi les pays membres de l’OCDE. Il est aussi l’un des plus grands émetteurs de CO2. Dans ce contexte, doit-il poursuivre l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta ? Les sables bitumineux constituent une source d’énergie très importante pour la sécurité du pays. Ils représentent la deuxième réserve au monde d’hydrocarbures. Toutefois, leur exploitation présente plusieurs défis environnementaux. Il faut absolument trouver une manière d’exploiter cette ressource de façon durable, et cela nécessite des investissements considérables. Nous ne pouvons pas attendre que la technologie de captage et d’entreposage du carbone soit tout à fait au point. Or, le gouvernement Harper me semble sérieux dans sa volonté de développer cette technologie. C’est sans aucun doute un pas dans la bonne direction.

Le Canada s’est engagé à abaisser ses émissions de CO2 de 17 % par rapport au niveau de 2005, et ce, d’ici dix ans. Ces objectifs vous semblent-ils suffisants ? Le cas du Canada est particulier au sein de l’Agence. C’est un pays qui possède d’immenses ressources, qui est un grand producteur de gaz et de pétrole et qui possède un vaste potentiel en matière d’énergie nucléaire et hydroélectrique. Le défi stratégique est le suivant : comment produire cette énergie de façon durable ? Nous apprécions les objectifs canadiens de réduction des émissions de 17 %, d’ailleurs comparables à ceux du voisin américain. Mais pour atteindre ces objectifs, le Canada devra économiser l’énergie, recourir à des énergies renouvelables et éviter celles liées au carbone. Si les gouvernements fédéral et provinciaux y parviennent, ce sera une très grande contribution à la réduction des gaz à effets de serre. 
Dans votre dernier bilan annuel, vous rappelez que 1,5 milliard d’habitants de la terre n’ont toujours pas accès à l’électricité. À ce propos, vous avez déjà affirmé que « l’accès à l’énergie moderne est un préalable au développement humain ». Doit-on s’attaquer au plus tôt à l’électrification de ces régions ? On estime que le cinquième de la population mondiale n’a actuellement pas accès à l’électricité. Et cette proportion ne semble pas vouloir diminuer notablement, à moins d’investissements importants. Nos calculs montrent que les investissements nécessaires pour mettre en place les infrastructures ne sont pas aussi importants qu’on pourrait le croire. L’ensemble de la communauté internationale doit agir sérieusement pour aider ces populations, notamment en Inde. Nous y travaillons avec l’Organisation des nations unies (ONU) et nous pensons pouvoir proposer des objectifs dès l’automne 2010. 

La demande en énergie connaît une croissance vertigineuse en Inde et en Chine. Dans la même région, les 10 pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN)1 consomment déjà autant d’énergie que le Moyen-Orient. Cette pression ne risque-t-elle pas de provoquer une nouvelle crise pétrolière ? Examinons quelques chiffres. Au cours des cinq dernières années, les dépenses pour l’importation de gaz et de pétrole représentaient en moyenne 1 % du produit intérieur brut (PIB) dans la plupart des pays. D’ici 2020 à 2030, on prévoit que ces dépenses atteindront 2 % en moyenne, mais 3 % en Chine et près de 6 % en Inde. Il s’agit d’une augmentation critique. Rappelons-nous que lors de la dernière flambée du prix du pétrole, le taux avait grimpé à 2,8 %. Il atteignait 3,4 % lors de la crise pétrolière des années 1970. Le choc pétrolier qui s’annonce dans un futur prévisible donne donc la chair de poule. Il aura des conséquences très graves dans ces pays. Ceux-ci souffriront beaucoup de la volatilité du prix du pétrole, qui nuira à leur croissance économique. 

Certains lobbys soutiennent que l’énergie hydroélectrique – et en particulier celle du Québec – n’est pas aussi « propre » qu’on le prétend. Compte tenu des sources d’énergie actuellement disponibles, le recours à l’hydro-électricité vous apparaît-il comme un choix responsable sur le plan de l’environnement ? L’hydroélectricité est l’une des plus importantes sources d’énergie de type « carbone zéro ». En attendant de développer les énergies solaire et éolienne, nous devons construire chaque année deux à trois grands barrages hydroélectriques dans le monde. Le Québec a un immense potentiel dont il peut tirer profit. Bien sûr, il faut se préoccuper des retombées environnementales de la construction des barrages. Mais pour faire face aux défis des changements climatiques et de la réduction des émissions de GES2, l’hydroélectricité doit jouer un rôle très important. 

Au Québec, le projet de construire un port méthanier, le projet Rabaska, est retardé faute d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié. Pendant ce temps, les Russes et les Canadiens se querellent pour contrôler le passage vers  l’Arctique et les ressources de cette région. Devrait-on mettre de côté les intérêts nationaux pour permettre à la planète d’avoir accès rapidement à cette source d’énergie ? Le gaz demeure une option importante pour de nombreux pays. C’est une énergie propre comparativement au pétrole et au charbon. Au cours de la prochaine décennie, il y aura surabondance de gaz sur le marché américain. Mais à long terme, nous aurons tous besoin de plus de gaz. En particulier si la recherche technologique en matière de captage et d’entreposage des gaz produits par les sables bitumineux ne donnent pas les résultats espérés. Le temps presse. Il faut investir davantage dans le gaz naturel.

L’accident sur la plateforme de forage de la pétrolière BP, au large de la côte de la Louisiane, risque-t-il d’avoir des retombées sur l’offre mondiale ? Concernant le catastrophique accident de la plateforme de forage Deepwater Horizon et la marée noire qui s’est ensuivie, l’AIE suit de près les développements dans la partie américaine du golfe du Mexique. De concert avec des représentants du gouvernement des États-Unis, nous surveillons les retombées de cet accident ; une enquête d’envergure est menée actuellement. Nous constatons que pour le moment, les réserves régionales de pétrole et de gaz ne sont pas touchées. Le gouvernement et les représentants de la compagnie pétrolière s’activent sur plusieurs fronts afin de stopper la fuite de pétrole. Les préoccupations sur les retombées environnementales de cette marée noire sur la région demeurent à l’ordre du jour ; les autorités étasuniennes mènent une enquête approfondie sur les causes de cet accident et se pencheront sur les mesures à prendre pour éviter qu’une telle occurrence ne se reproduise. À l’heure actuelle, il ne relève pas du rôle de l’AIE de spéculer plus avant sur d’éventuelles conséquences. 

Vous participerez en juin à la Conférence de Montréal. À titre de directeur général de l’AIE, quel message viendrez-vous livrer ? Le Canada a la chance d’accueillir en juin les sommets du G8 et du G20. On y discutera beaucoup de la sécurité énergétique et des énergies renouvelables pour le futur. Au sommet du G8, par exemple, on fera rapport sur une vingtaine de technologies, dont trois projets développés par le Canada. Je souhaite que le Canada en profite pour mettre de l’avant ses efforts de captage et d’entreposage du carbone. Nous aurons sûrement des discussions intéressantes là-dessus durant la Conférence de Montréal. J’aurai d’ailleurs moi-même l’occasion de faire une présentation sur ces enjeux cruciaux.

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