Économie

La crise européenne vue par John Major, ancien premier ministre du Royaume-Uni

John Major aborde la récente campagne électorale. Il parle aussi de ces forces conservatrices toujours bien vivantes, de la crise financière, qu’il ne faudrait pas attribuer selon lui à une déréglementation débridée, et des turbulences prévisibles qui balaient actuellement l’eurozone.  

Celui qui fut premier ministre du Royaume-Uni de 1990 à 1997 n’est pas surpris de ces tiraillements opposant les économies du Sud de l’Europe à celles du Nord – lire de l’Allemagne. C’est exactement le genre de confrontation qu’il appréhendait lorsqu’il a décliné l’invitation de substituer l’euro à la livre sterling. Et pendant que la sortie de crise et la réglementation financière accaparent l’agenda des gouvernements, ces derniers ne voient pas cette vague en provenance de l’Est qui se prépare à déferler sur les économies dites « matures ». Le successeur de Margaret Thatcher en est convaincu : pour les économies développées, le plus grand défi sera de s’assurer qu’elles pourront demeurer concurrentielles face aux nouvelles économies.

Avez-vous été surpris par le ton et l’allure de cette campagne électorale en Grande-Bretagne ?

Non. Il était inévitable que le principal thème soit l’état de l’économie et l’ampleur de la dette britannique. Toutefois, j’ai été quelque peu surpris de voir que d’autres enjeux n’ont pas été sérieusement abordés au cours de cette campagne. Je pense aux enjeux sociaux, qui n’ont pas retenu l’attention des politiciens, car probablement éclipsés par les enjeux économiques.

Un gouvernement de coalition peut-il relever les défis économiques auxquels fait face le Royaume-Uni ?

D’importantes décisions devront être prises par le gouvernement, ne serait-ce qu’en regard de la lourde dette que nous avons au Royaume-Uni. Un gouvernement majoritaire, formé par un seul parti disposant de la majorité, aurait été le mieux placé pour prendre ces décisions difficiles, qui sont, à mon avis, inévitables.

Que pensez-vous de ces forces de gauche qui émergent un peu partout sur la planète ? Doit-on y voir un désaveu du pouvoir conservateur, une sanction contre le libéralisme et le libre marché ?

Le libre marché n’est aucunement en danger. Je voyage autour du monde, partout, tout le temps. En Asie de l’Est comme ailleurs, le libre marché demeure la philosophie économique dominante. J’observe toutefois que les gens prennent leurs distances par rapport au concept de libre marché absolu, au néolibéralisme, ou au libéralisme du 19e siècle. Nous pouvons nous attendre à une réglementation plus stricte et à une protection renforcée des consommateurs. Nous pouvons également anticiper des politiques conduisant à une capitalisation adéquate des grandes institutions financières. Avec tous ces garde-fous, le libre marché poursuivra essentiellement sur la même voie pendant encore quelque temps.

Que dire de cette image montrant des clients de la Royal Bank of Scotland faisant la file, anxieux de récupérer l’argent qu’ils y avaient déposé ?

C’est une image dérangeante. Jamais je n’aurais imaginé voir au Royaume-Uni des clients d’une grande institution craignant de perdre leur dépôt. Ce sont des circonstances que je ne pensais jamais connaître. Je suis heureux que cette crise soit passée, tant au Royaume-Uni qu’ailleurs.

D’où vient cette crise ?

Au cours des quelques années précédentes, les banques disposaient d’une grande masse de liquidités. Elles se sont appuyées sur cet excès de liquidités pour créer toutes sortes de produits, dont, comme nous le savons, les subprimes. Des instruments financiers de piètre qualité ont donc circulé et ont été échangés, laissant dans le bilan des banques beaucoup d’actifs « toxiques ». Cela a très peu à voir avec la déréglementation. Cela a plutôt à voir avec cette concurrence excessive entre les banques, qui se sentent contraintes de rentabiliser chaque dollar puisque celles qui n’agissent pas ainsi sont souvent critiquées et sanctionnées par les marchés financiers pour avoir été moins rentables. C’est donc le concept lui-même, selon lequel les banques devraient produire sans cesse des résultats en hausse et des rendements toujours plus élevés à un rythme trimestriel, qui est à l’origine de cette crise.

Le gouvernement britannique, sous Margaret Thatcher, n’a-t-il pas été le premier à jouer la carte de la déréglementation des institutions financières ?

C’est vrai. Mais la déréglementation de Margaret Thatcher ne s’est pas étendue aux États-Unis ; pourtant, ces deux pays ont connu des situations similaires. Je ne crois donc pas qu’elle ait contribué de façon notable au problème.

Il y aurait tout de même nécessité de revenir à la réglementation ?

En effet, nous évoquons une nouvelle réglementation. Celle-ci devrait avoir deux formes. Premièrement, une réglementation qui visera à s’assurer que les banques sont capitalisées adéquatement, pour que les gens n’aient plus à se préoccuper de la sécurité de leur dépôt. Deuxièmement, une réglementation visant à restreindre certaines activités des banques. Tout n’est pas encore clair, mais la réglementation sera renforcée. Je doute cependant qu’elle soit excessive. Il y aura beaucoup de débats, de discussions, mais aucun gouvernement ne souhaitera imposer à ses banques un désavantage concurrentiel.

Êtes-vous en accord avec l’approche « too big to fail » ?

Je ne crois pas que des banques seront démantelées. Certaines sources faisant autorité ont suggéré que les banques représentant un risque systémique puissent être morcelées, divisées en fonction de leurs activités de banque d’affaires et de celles de banque commerciale recueillant des dépôts. Je serais toutefois surpris que cela se produise. Ce serait techniquement possible, mais cela nuirait à la compétitivité de l’économie. Il faut imaginer toutes les possibilités, mais celle-ci me semble invraisemblable. Une fois les contrecoups immédiats de la crise passés...

Vous êtes l’héritier de Margaret Thatcher. Que reste-t-il de cet héritage ?

Les gens ont appelé cela le thatchérisme. C’est actuellement une forme de libéralisme, avec un grand L, qui fut inspiré par (William Ewart) Gladstone, penseur du 19e siècle, et qui continue de constituer la fibre du conservatisme britannique. Au Royaume Uni, le libre marché demeure un élément fort, mais il n’est plus l’élément principal d’une philosophie moderne.

Les économies sont de plus en plus intégrées ; tout est interrelié. Quels défis pose cette intégration aux gouvernements, et plus spécifiquement au Royaume-Uni ?

Les défis qui se posent aux gouvernements de l’Occident sont ce qui se passe à l’Est. Je consacre six mois par an à voyager autour du monde, dans une large mesure en Asie de l’Est et au Moyen-Orient. En général, dans les économies dites « matures » de l’Occident, comme l’Amérique du Nord, l’Europe et la Grande-Bretagne, on n’a qu’une faible idée de la puissance de la vague de concurrence qui viendra nous frapper de Asie de l’Est. De tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés à l’heure actuelle, le plus grand défi sera de s’assurer que les vieilles économies, soumises à de lourdes dépenses sociales, puissent demeurer concurrentielles face à ces nouvelles économies, lesquelles, reposant sur une population plus jeune et ayant des dépenses sociales moindres, ont des niveaux de taxation plus faibles. C’est un grand défi pour le Royaume-Uni et pour l’Europe, peut-être un peu moins pour les États-Unis et le Canada. Je pense que les pays qui connaîtront les plus grandes difficultés sont ceux de l’Europe continentale. L’économie de la Grande-Bretagne n’y échappera toutefois pas. Nous sommes une nation exportatrice, nous devons demeurer concurrentiels.

En quoi cette intégration modifie-t-elle les équilibres, les leaderships des grandes économies ?

Le principal effet, que les gens n’ont pas encore ressenti, vient du fait que les prérogatives qui permettaient aux gouvernements de contrôler leur économie ne tiennent plus dans un marché global. Par exemple, ils ne peuvent plus exercer de contrôle sur les échanges ni sur le crédit. Et si leur niveau de taxation dépasse les limites, les capitaux vont simplement se déplacer ailleurs. Le marché global impose aux gouvernements un certain degré d’uniformité, ce à quoi ils n’étaient pas habitués dans le passé. Et le marché devient graduellement plus puissant qu’un gouvernement pris seul, ce qui s’est reflété dans plusieurs événements au cours des récentes années, ainsi que dans la réaction des gouvernements aux divers mouvements économiques.

Cette intégration doit-elle être encadrée, chapeautée d’une superstructure politique ? Par exemple, le G20 ?

Je ne crois pas que l’on puisse répondre par une structure politique ; toutefois, j’accueille favorablement la formation du G20. Je crois celui-ci plus pertinent que le G7, qui ne reflétait pas les grandes puissances industrielles mondiales. Le G20 est plus représentatif et vient élargir la réflexion. Cela le rend plus influent, mais pour l’heure, il reste à savoir comment il exercera cette influence. À mon avis, il est appelé à devenir une structure importante et puissante. En fin d’année, après les prochains sommets, au Canada puis en Corée, nous aurons une meilleure idée de ce potentiel d’influence du G20.

Vous n’avez jamais été partisan de la monnaie unique européenne. Au contraire, vous étiez contre l’idée de voir le Royaume-Uni se joindre à la zone euro. Votre opinion a-t-elle changé ?

Non, aucunement. Et les problèmes que connaît présentement l’eurozone, avec la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie, confirment mes préoccupations. Les raisons pour lesquelles je ne voulais pas voir l’euro se substituer à la livre sterling n’ont rien à voir avec des considérations économiques. Ce n’est pas non plus une question de souveraineté ni d’attachement sentimentale à la livre. Je n’ai tout simplement jamais cru que toutes les économies européennes pouvaient atteindre le degré d’efficacité de l’Allemagne. Or, celles qui ne le peuvent pas sont susceptibles de connaître des difficultés. Je pense que c’est ce que traverse la Grèce en ce moment. C’est l’exemple classique des pays qui affichent une devise surévaluée : aujourd’hui, ils sont dans le marasme et le reste de l’Europe doit les renflouer. C’était le genre de difficulté que je pressentais en 1991 lorsque j’ai décliné l’invitation à joindre l’eurozone. Et je pense que mon jugement était le bon.

Les difficultés de la Grèce nous montreraient les limites du modèle ?

En temps normal, tous les pays de la zone devraient présenter le même degré d’efficacité. Lorsque c’est le cas, une monnaie unique devient une entité viable. Par exemple, une monnaie unique entre la France et l’Allemagne ne présenterait aucun problème. Mais lorsque les pays ont un niveau d’efficacité inférieur à celui de l’Allemagne, de sérieuses difficultés surgissent.

Quel avenir voyez-vous pour l’union monétaire européenne ?

Plusieurs croient que l’euro éclatera. Je ne le pense pas. Je pense que les économies plus faibles au sein de l’eurozone vont connaître des difficultés, mais la crédibilité politique attachée à la naissance de l’euro est telle que les gouvernements européens vont le soutenir, quelles que soient les difficultés économiques. Donc, je pense que l’euro est là pour durer malgré les difficultés évidentes de la Grèce, qui risquent de s’étendre à d’autres pays.

Mais ces tensions sociales, ces pressions exercées sur les gouvernements ne peuvent-elles pas avoir raison de cette belle unanimité politique ?

Ces pressions sont réelles. À l’heure actuelle, la moitié sud de l’Europe n’a pas l’efficience du Nord. Et les Allemands disent actuellement qu’ils sont efficaces, qu’ils ont épargné davantage et qu’ils sont moins endettés que les autres. Les Allemands disent qu’ils prennent leur retraite, en moyenne, à l’âge de 70 ans, et qu’ils ne sont pas enthousiastes à l’idée de renflouer les Grecs qui, eux, prennent leur retraite à 55 ans. Il est très facile de comprendre les réticences des Allemands. Ils ont travaillé à restreindre leur niveau d’endettement alors que d’autres pays ne l’ont pas fait, ont été moins rigoureux dans leur gestion économique.

Croyez-vous que le Royaume-Uni se joindra un jour à la zone euro ?

Je ne le crois pas. Je pourrais voir une seule circonstance qui inciterait la Grande-Bretagne à rejoindre l’euro. Si, pendant un certain temps, les taux d’intérêt britanniques se maintenaient, disons, à 4 ou 5 points de pourcentage au-dessus de ceux de l’eurozone. Presque chaque famille en Grande-Bretagne a une hypothèque. Alors, si le taux sur cette hypothèque pouvait être abaissé de 5 points de pourcentage, cela ferait une grande différence quant à la capacité à dépenser des ménages. Donc, si nous étions dans cette position, je crois qu’on pourrait voir la Grande-Bretagne se joindre à l’eurozone avec l’appui des Britanniques. Mais je ne pense pas que nous assistions à cela dans un proche avenir. Je serais très surpris si la livre se fondait à l’eurozone au cours des dix prochaines années.

John Major sera présent à la Conférence de Montréal.

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