Économie

Twit ou Twitter - L’indomptable génération C

Photographe: Maxyme G. Delisle

Les « natifs du numérique » – concept introduit en 2001 par Marc Prensky (Digital Natives, Digital Immigrants) –  arrivent sur le marché du travail. Mais qui sont-ils ? Âgés de 12 à 24 ans, ils forment la toute première génération à avoir grandi dans l’univers des technologies numériques.
Carburant aux marques de commerce, fervents utilisateurs multitâches, ils remettent en question certains fondements de notre société ainsi que des industries bien établies.

Avant l’âge de 18 ans, ces jeunes qui n’ont pas connu un monde sans Internet et qui jonglent avec les ordinateurs, les baladeurs et les caméras numériques ont joué pendant plus de 10 000 heures à des jeux vidéo, parlé durant 10 000 heures au téléphone cellulaire et échangé plus de 250 000 courriels et textos – sans compter les 20 000 heures de télévision qui les ont exposés à plus d’un demi-million de messages publicitaires. 

La fracture est évidente entre ces jeunes et leurs prédécesseurs uniquement façonnés par la télévision, ces « immigrants » du numérique qui privilégient des valeurs comme le respect de la vie privée, alors que les jeunes de la génération C n’hésitent pas à tout révéler d’eux-mêmes sur des blogues ou dans les réseaux sociaux qui pullulent sur Internet, comme Facebook et Twitter, que ce soit pour communiquer avec un ami à l’autre bout de la rue... ou de la planète, leur terrain de jeu.

Mark Prensky affirme que les natifs du numérique assimilent et consomment l’information très rapidement, préférant schémas, images et contenus plurimédias aux simples textes. Ils sont nombreux à vouloir intégrer un côté ludique à leur emploi, et accordent une grande importance à la collaboration et au réseautage.

Michel Cartier, professeur en communications à la retraite de l’UQAM, voit des aspects positifs au phénomène : selon lui, les natifs du numérique ont une culture beaucoup plus homogène que leurs parents, les différences entre enfants des villes et des campagnes, de milieux aisés ou modestes, se trouvant aplanies. Seule règne en maître la culture numérique : « T’es branché ou pas ? »

Une sociologue se prononce

Selon la sociologue Diane Pacom, de l’Université d’Ottawa, qui s’intéresse depuis près de 30 ans à la jeunesse dans le monde contemporain, les nouvelles technologies ont bouleversé la socialisation chez la génération des natifs du numérique. Celle-ci, d’un simple point de vue philosophique, a une autre conception du monde. 

« Alors que leurs aînés concevaient le temps de façon linéaire, avec un passé, un présent et un avenir bien définis, les “natifs”, eux, vivent physiquement dans le présent, tout en existant simultanément dans plusieurs espaces spatiotemporels. »

À la simple évocation d’un événement passé, ils font aussitôt une recherche en quelques clics afin de voir et de vérifier. Cette espèce d’immédiateté du réel est enivrante. « Ce désir de reconstituer le passé, d’archiver cette mémoire à l’aide d’outils en ligne comme YouTube, les blogues et les réseaux sociaux me fascine chez ces jeunes », dit la sociologue.

Selon elle, cet état de fait exige une révision de nos modes d’enseignement. Car cette capacité à emmagasiner l’information, à immobiliser l’instant présent et à le documenter modifie entièrement le rapport des jeunes à l’apprentissage. Comme le temps, l’espace se trouve métamorphosé, explique Diane Pacom. Le leur est éclaté, ouvert à tous mais aussi intime, alors que le nôtre était bien circonscrit. « Ces jeunes sont le fruit de la mondialisation. Ils sont devenus “nomades” à la fois par goût et par nécessité. »

Et ils savent communiquer…

En effet, ces jeunes maîtrisent formidablement les outils de communication, mais aussi la communication elle-même. Selon Diane Pacom, « les natifs du numérique vivent dans l'éphémère. Ils ont intégré l'insécurité du système à leurs comportements ». Diane Pacom estime que les jeunes doivent être considérés non pas comme des adultes potentiels, mais comme une catégorie de citoyens ayant leur univers propre.

Récepteurs avides d’information, ces jeunes sont aussi émetteurs : sensibilisés aux problèmes sociaux, à l’environnement et à la politique, ils critiquent les médias traditionnels et tentent de les contourner. Ils sont également conscients du pouvoir incroyable que leur donnent ces nouveaux outils de communication pour exprimer leur frustration, ce dont de nombreuses entreprises de vente au détail ont fait les frais.

Toutefois, c’est dans le monde du travail que les natifs du numérique risquent de tout bouleverser. « Ces jeunes ont déjà appris à négocier avec leurs parents. Pour eux, l’interaction est essentielle. » Et, contrairement à leurs parents, ils ne veulent pas se définir par le travail ; celui-ci est plutôt un moyen d’arriver à leurs fins, une expérience d’une durée limitée qu’ils veulent vivre dans un environnement agréable, avec un horaire adapté. Ce qui fait voler en éclats le concept de loyauté envers l’employeur.

Rencontre avec Emmanuelle Erny-Newton

L’utilisation des technologies a complètement modifié les bases de la socialisation des natifs du numérique. Et il en va de même des relations avec leurs parents.

Emmanuelle Erny-Newton est une spécialiste du Réseau Éducation Médias, un organisme canadien qui fournit aux adultes les outils nécessaires pour informer les jeunes sur le fonctionnement des médias et les effets de ceux-ci sur leur façon de vivre. Cet organisme vise également à faire prendre conscience aux gens de la qualité de l’information dont ils disposent en tant que citoyens et consommateurs.

Comment décririez-vous les jeunes de cette génération, leur relation face aux technologies et leurs différences marquantes par rapport à leurs parents ?
L’idée d’opposer les « natifs » aux  « immigrants » du numérique est aujourd’hui controversée. La puissance de cette métaphore avait certes frappé l’imaginaire collectif. Cependant, il n’existe pas d’études concluantes permettant d’affirmer qu’il y ait des différences cognitives entre la génération C et les autres ; le clivage se situe davantage entre les utilisateurs et les non-utilisateurs du numérique.

Étant donné que les jeunes utilisent les nouvelles technologies tous azimuts, leurs parents les considèrent souvent à tort comme des experts en la matière, alors que, selon Sonia Livingstone, leur maîtrise de ces outils est « productive mais limitée ». Une telle conception n’encourage pas les parents à  encadrer leurs enfants sur Internet ; or, les parents ne doivent pas oublier qu’ils ont une longueur d’avance sur leur progéniture en matière de pensée critique, et que c’est dans l’évaluation des contenus en ligne qu’ils peuvent l’aider.

Quels comportements trouvez-vous sains face à l’appropriation par les jeunes des outils technologiques ?
En fait, à l’inverse, je crois surtout qu'il faut présenter les nouvelles technologies comme une valeur ajoutée à la vie de nos enfants, un élément qui leur permet d’être des utilisateurs actifs, des créateurs de contenus, sans oublier le réseautage et le partage des connaissances, plutôt que de « diaboliser » Internet et les nouvelles technologies. Par exemple, suite à la psychose sur les « prédateurs sexuels sur Internet », les millions de dollars dépensés ont abouti, en deux ans, à la condamnation de… 89 individus sur l’ensemble du territoire canadien.

Pendant ce temps, combien a-t-on dépensé pour une éducation aux médias saine et efficace ?
Passé un certain âge, l’idée de protection me paraît incompatible avec celle d’éducation, et les systèmes employés compliquent la tâche aux enseignants qui souhaitent utiliser les nouvelles technologies dans leurs classes.

Comment parents et employeurs peuvent-ils communiquer avec les « natifs » ?
À ce jour, rien ne prouve que les « natifs du numérique » possèdent un développement cognitif différent de celui des générations précédentes. Si nos enfants et nous communiquons différemment, c’est parce que les moyens de communication sont différents. Et l’utilisation de ces nouvelles technologies se fait autant par adaptation que par exaptation, c’est-à-dire par la découverte créative de nouvelles avenues pour les différents types de communication en ligne.

Ce n’est donc pas l’âge, mais l’état d’esprit qui compte : natifs ou immigrants, nous sommes tous, potentiellement, des pionniers du numérique.

La Génération C en chiffres

Génération C : Le CEFRIO publie une étude sur les « natifs » québécois lors de son colloque sur le sujet

Qui sont ce million et demi de jeunes Québécois nés entre 1984 et 1996 et qui ont grandi avec les micro-ordinateurs et Internet, et comment s’adapter à eux ? Afin de comprendre les membres de cette génération C, qui Communiquent, Collaborent et Créent comme jamais, le CEFRIO organise les  20 et 21 octobre 2009 le plus important colloque sur les natifs du numérique, où sera dévoilée une vaste étude dont FORCES a obtenu en exclusivité les résultats. 

Site du colloque organisé par le CEFRIO
http://generationc.cefrio.qc.ca

Étudiants

L’ordinateur est un outil de travail omniprésent en dehors des heures de cours et durant les cours. Son utilité pour faciliter les travaux scolaires fait presque l’unanimité. De fait, Internet est utilisé par 90 % des étudiants comme source d’information. Par ailleurs, seulement 35 % des jeunes sont d’avis que la plupart des professeurs disposent des connaissances adéquates pour les accompagner dans leur apprentissage des technologies. 

TI

La grande majorité des jeunes possèdent un ordinateur (85 %), un lecteur de type MP3 (84 %), un téléphone cellulaire (62 %) ainsi qu’une console de jeux vidéo (60 %), et ont accès à une connexion haute vitesse à la maison (91 %).   
La moyenne hebdomadaire d’utilisation d'Internet est de 19 heures (jusqu'à 36 heures chez les 21-24 ans).
Les activités les plus populaires sont la recherche d’information, la messagerie électronique, la fréquentation de sites de réseautage, la messagerie instantanée ou la discussion en direct, et l’écoute ou le téléchargement de musique.
Les jeunes semblent à l’aise avec les moteurs de recherche et les logiciels de traitement de texte, mais le sont un peu moins face à des tâches plus spécialisées telles la création et le montage de vidéos et de pages Web. 
Naviguer sur Internet est l’activité numéro un de fin de semaine, presque à égalité avec la télévision. L’écoute de musique occupe le troisième rang, et le sport se classe bon quatrième.

Travailleurs

Internet occupe une place importante dans les stratégies de recherche d’emploi : 45 % des jeunes internautes utilisent les sites d’emploi, 33 % se rendent directement sur le site des employeurs convoités, et 40 % privilégient les offres publiées dans les journaux.

Citoyens

La grande majorité des jeunes de 18 à 24 ans (88 %) disent avoir déjà voté aux élections, et un jeune sur trois affirme qu’il voterait plus souvent s’il pouvait le faire en ligne sur son ordinateur ou son cellulaire. Les sources d’information les plus consultées lors des campagnes électorales sont les médias généralistes et les parents ou amis.
Un peu plus du tiers des jeunes disent s’engager dans une cause à caractère social, et environ un jeune sur trois a déjà pris position sur Internet à propos d'enjeux à caractère politique ou social. Enfin, 93 % des jeunes ont visité un site gouvernemental au cours de l'année, notamment pour chercher un emploi ou pour s'informer sur les prêts et bourses ou sur le permis de conduire.

Consommateurs

La moitié des jeunes de 16 à 24 ans effectuent des  achats sur Internet, qu'ils perçoivent comme étant sûrs et économiques. Toutefois, 60 % vérifient la réputation du vendeur.
Les produits de divertissement arrivent au premier rang, suivis des vêtements, bijoux et accessoires. Au moment de faire un achat, la source d’information jugée la plus crédible par les jeunes est leur entourage.
Par contre, seulement 10 % préfèrent Internet aux autres médias pour regarder des films, et 16 % pour lire un journal ou une revue.

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