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Économie

Le fantôme du protectionnisme

Frontière canado-américaine: le pont Ambassador relie Windsor, en Ontario, à Détroit, au Michigan, un axe névralgique de commerce entre les deux pays

Le protectionnisme, même s’il agonise de-puis longtemps, a la vie dure. Il survit encore malgré plus d’un demi-siècle de labeur de la part du GATT puis de l’OMC et malgré la signature d’un grand nombre d’accords de libre-échange, régionaux ou autres. -Admettons néanmoins que les résurgences actuelles de frilosité commerciale sont généralement mineures, que peu sont virulentes, et que personne ne semble vouloir revenir au temps des entraves généralisées : aucune personne sérieuse ne pourrait préconiser une telle absurdité rétrograde.

Le protectionnisme, même s’il agonise de-puis longtemps, a la vie dure. Il survit encore malgré plus d’un demi-siècle de labeur de la part du GATT puis de l’OMC et malgré la signature d’un grand nombre d’accords de libre-échange, régionaux ou autres. -Admettons néanmoins que les résurgences actuelles de frilosité commerciale sont généralement mineures, que peu sont virulentes, et que personne ne semble vouloir revenir au temps des entraves généralisées : aucune personne sérieuse ne pourrait préconiser une telle absurdité rétrograde.

La théorie du libre-échange est connue depuis plus de deux siècles. L’écossais Adam Smith, dans son génial dialogue avec Ricardo, a bien établi que les nations avaient tout à gagner à mettre les « avantages -comparatifs » au centre de leur stratégie commerciale. À titre d’exemple, le Portugal était meilleur producteur de vin que l’Angleterre (quelle surprise !) mais il était aussi plus productif, quoique dans une moindre mesure, quand il s’agissait de fabriquer du « drap ». Conclusion : le Portugal avait intérêt non seulement à vendre du vin aux Anglais, mais aussi à acheter leur drap. Cela lui permettait de se consacrer davantage à sa principale spécialité tout en aidant les Anglais à payer leurs achats grâce à leurs ventes de tissus.

Tout est évidemment moins simple aujour-d’hui. Les avantages comparatifs se dé-placent, et vite, parfois. Les « économies d’échelle » permettent à ceux qui -fabriquent en grande quantité d’abaisser leurs prix. Même ceux qui ont un petit marché intérieur peuvent jouer de cette stratégie, à condition d’exporter. Ainsi, la vieille théorie, sans perdre de sa pertinence, se pratique d’autres façons, tout en demeurant le fondement de la spectaculaire progression de la mondialisation. Il faut dire aussi qu’une des barrières naturelles les plus immuables, la distance, a été elle-même fortement mise à mal par les révolutions technologiques du transport, dont la forte accélération entraînée par la Deuxième Guerre mondiale se poursuit. Au 17e siècle, il fallait trois mois aux navires français pour atteindre la colonie -d’Amérique. L’intendant de la Nouvelle-France, Jean Talon, se faisait une gloire de dire : « On fabrique ici de quoi me vêtir des pieds à la tête ». Aujourd’hui, la Chine et d’autres pays ont rendu caduques, on le sait, de telles affirmations ! La Chine nous a d’ailleurs fait perdre de nombreux emplois, dans le textile, précisément. N’oublions pas, toutefois, que dans ce secteur presque disparu, un travailleur gagnait en général 12 dollars de l’heure. Ce qui n’empêche pas qu’il faille s’occuper de la main-d’œuvre pénalisée par ces transformations. Mais en matière de salaire, il est plusieurs fois plus payant de travailler chez Bombardier, entreprise qui n’existerait évidemment pas si son marché se limitait au Québec. La cause est donc entendue partout, et, singulièrement, au Québec, espace économique de 8 millions d’habitants exportant 50 % de sa production et abritant plusieurs multinationales qui dominent le monde dans leur catégorie.

Même en agriculture, où le vent protectionniste est plus puissant, ici comme ailleurs, et pour des raisons souvent -compréhensibles, le Québec est assez bon -commerçant. Nous exportons pour environ 5 milliards de dollars de nos productions bioalimentaires. Le porc domine, évidemment, mais même le -sirop d’érable compte pour 4 % de ces exportations ! La moitié de nos ventes agricoles se font à l’extérieur du Québec. Étrangement, malgré cela, c’est toujours dans les milieux agricoles que les courants protectionnistes sont les plus forts. C’était déjà le cas lors des débats sur le libre-échange, auquel nos agriculteurs s’opposaient fortement à la fin des années 1980.

On peut les comprendre, d’ailleurs : l’agriculture, vulnérable à bien des égards, représente de loin le secteur le plus complexe de l’économie. S’ériger en chantre de la « souveraineté alimentaire » part d’une bonne intention, mais si tous nos clients tentaient de la pratiquer, bonjour les dégâts ! Cela ne veut pas dire qu’acheter québécois ne soit pas vertueux, à condition que le choix soit libre et dicté par les seuls critères de prix et de qualité.

Cela dit, la campagne présidentielle française a mis de l’avant un débat, intéressant et relativement modéré, sur une forme de protectionnisme justifiable, que l’on nomme « réciprocité » en langage sarkozien. Curieusement, c’est le nom que nous donnions à notre libre-échange avec les États-Unis de 1835 à 1865 (eh oui !), qui fut compromis par une tragique erreur du colonisateur britannique, qui avait pris le parti du Sud lors de la guerre de Sécession. Le Nord gagna et nous fit payer cher cette bourde politique. Wilfrid Laurier reprit le même vocabulaire en 1911, quand il chercha, sans succès, à rétablir la fluidité Nord-Sud.

Évidemment, ni Sarkozy, ni Hollande, ni aucun candidat sérieux ne remettent en cause la presque parfaite fluidité européenne. Mais ils sont pertinents lorsqu’ils affirment, à propos des pays émergents, et même de certains autres, qu’on ne devrait accepter leur production qu’à condition que, réciproquement, ils acceptent toutes les nôtres sans y opposer de barrières. On ne saurait pousser honnêtement et d’un seul coup le concept de réciprocité jusqu’aux conditions salariales. Les salaires chinois, qui augmentent assez vite, pourraient rejoindre les nôtres en quelques décennies, comme l’ont fait ceux du Japon après la Deuxième Guerre mondiale. En cette matière, il faut « donner du temps au temps ». Cela n’est donc pas vraiment en cause. Cependant, quant à l’environnement et aux normes sanitaires de certains produits, la réciprocité doit être implacable. Rendre des enfants malades avec des jouets toxiques est inadmissible. Polluer l’air ou l’eau à Shanghai, c’est polluer la planète qui nous appartient à tous. Les faibles normes environnementales occasionnent une forme de concurrence déloyale qu’il faut combattre.

Des pressions politiques, des poursuites à l’OMC et des représailles supervisées ne relèvent pas du protectionnisme, mais de la justice et du bon sens, dans notre intérêt comme dans celui des populations des pays émergents. Le même raisonnement vaut quand Sakorzy s’en prend, avec raison, au « Buy American Act » et brandit un éventuel « Buy European Act ». La première puissance du monde doit donner l’exemple, en particulier à la Chine, récemment devenue deuxième économie et en passe de devenir la première. Pour être crédibles, les Américains doivent être eux-mêmes -irréprochables.

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