International
Économie

Europe : Les banques au cœur de la réforme

Entrevue avec le commissaire européen au Marché intérieur et aux services, Michel Barnier

« Là où l’inconscience et l’absence de responsabilité ont entraîné la crise, nous n’autoriserons pas un retour aux pratiques bancaires antérieures. » C’était la résolution qu’avaient prise les dirigeants du G20 à Pittsburgh le 25 septembre 2009. Mais aucun signataire ne s’y est tenu aussi fermement que l’Union européenne. De nouvelles règles en matière de capitalisation, de liquidité, de gouvernance, de rémunération et de liquidation ont été imposées aux banques ; de nouveaux organismes de surveillance ont été créés. Tout cela en trois ans à peine !

« Là où l’inconscience et l’absence de responsabilité ont entraîné la crise, nous n’autoriserons pas un retour aux pratiques bancaires antérieures. » C’était la résolution qu’avaient prise les dirigeants du G20 à Pittsburgh le 25 septembre 2009. Mais aucun signataire ne s’y est tenu aussi fermement que l’Union européenne. De nouvelles règles en matière de capitalisation, de liquidité, de gouvernance, de rémunération et de liquidation ont été imposées aux banques ; de nouveaux organismes de surveillance ont été créés. Tout cela en trois ans à peine ! Cette marche forcée vers la réforme bancaire a été orchestrée par un « général » déterminé, le commissaire européen au Marché intérieur et aux services, Michel Barnier. Magazine Forces : Monsieur Barnier, n’êtes-vous pas allé trop loin et trop vite ? Votre réforme n’était-elle pas trop ambitieuse ? Michel Barnier : Je ne le crois pas. Nous faisons simplement ce à quoi nous nous sommes engagés en septembre 2009. La crise financière de 2008 a été d’une violence inouïe. Elle a failli jeter à terre l’économie mondiale, et plusieurs pays développés en subissent encore les contrecoups. Il y avait urgence d’agir, d’autant que nous savions ce qui avait provoqué cette crise : manque de liquidité, manque de supervision ou faillite de la supervision, manque de transparence, comportement irresponsable de certains banquiers, rémunération injustifiable, produits toxiques. Et si la réforme est ambitieuse, c’est qu’elle doit s’attaquer à tous ces maillons faibles et qu’en plus elle s’applique au système financier international. MF : Mais n’est-ce pas un cas où le mieux est l’ennemi du bien ? Ainsi, parce qu’elles devront augmenter leur capital pour respecter ces nouvelles règles, les banques resserrent le crédit et freinent la reprise en Europe. MB : C’est la question qui me préoccupe jour et nuit que de trouver le bon calibrage entre la nécessité d’imposer des règles prudentielles et celle de stimuler la croissance. Mais ces nouvelles règles de capitalisation des banques, elles ont été décidées par le G20 et par le Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board) et font maintenant partie des directives du comité de Bâle. Je dois donc les mettre en œuvre ! Pour atténuer le plus possible leur impact négatif sur la croissance, nous avons décidé d’étaler leur introduction jusqu’en 2019, mais je reconnais que c’est une tâche délicate. MF : Que pensez-vous de la proposition de Christine Lagarde de créer un fonds européen de recapitalisation des banques qui leur prêterait les sommes requises pour se conformer aux nouvelles règles ? Cela leur donnerait une marge de manœuvre pour se remettre à prêter et ainsi soutenir la croissance ? MB : Il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs. Nous devons d’abord appliquer les décisions du G20 et démontrer aux citoyens, aux marchés et aux investisseurs que nous sommes sérieux, que nous allons faire ce qu’il faut pour éviter la répétition d’une crise financière. Ensuite, nous pourrons travailler à la mise en place d’un fonds commun européen. MF : Parlons maintenant de la taxe sur les transactions financières. Cette idée a été très populaire après la crise, mais depuis, les Britanniques s’y sont opposés, et les Français et les Allemands sont prêts à aller de l’avant seuls. Où en est-on au juste ? MB : Pour l’instant, on ne s’est entendu sur rien du tout. Nous avons proposé une taxe sur une base très large avec des taux très faibles, mais elle n’a pas été retenue. C’était une bonne taxe, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique. Car les contribuables, qui ont sauvé les banques, doivent avoir le sentiment que tous fournissent leur part à l’effort. Quan d je vois les rémunérations insensées, les bonis absolument injustifiables que certains banquiers touchent, je ne peux m’empêcher d’établir un lien avec la montée des extrémismes en France, en Finlande, aux Pays-Bas et partout en Europe. Ces réactions de protectionnisme, de peur, d’inquiétude, de colère sont une réponse aux abus des financiers et au sentiment qu’ont les citoyens qu’ils sont seuls à écoper. La première victime de ces extrémistes, c’est le marché unique, c’est le projet européen. MF : Parlant de protectionnisme, nous sommes préoccupés chez nous de cette proposition de « réciprocité dans les contrats publics » que vous avez déposée devant la Commission européenne. S’agit-il d’un « Buy European Act » ? MB : Non, ce n’est pas une proposition pour fermer nos contrats publics aux étrangers, mais pour ouvrir les leurs aux Européens. Depuis 20 ans, nous avons joué la carte de l’ouverture ; pour constater quoi ? Qu’une partie des contrats publics américains nous sont toujours fermés, 75 % des contrats japonais, 100 % des contrats chinois ! Pourtant, hormis la Chine, tous ces pays ont signé, comme nous, l’accord multilatéral sur les marchés publics (Agreement on Government Procurement, ou GPA) qui les oblige à accorder aux entreprises étrangères le droit de soumissionner sur leurs contrats gouvernementaux. Mais plusieurs pays réservent à leurs seules entreprises des contrats dans certains secteurs ou certains territoires. Nous avons cessé d’être naïfs et allons dorénavant exiger la réciprocité avant d’ouvrir nos contrats publics. MF : Mais cette proposition vous permettra d’exercer des représailles avant même que les mécanismes de règlement des différends n’aient été mis en branle. Est-ce qu’elle ne va pas trop loin ? MB : L’Europe ne fait que reproduire ce que font les autres pays du monde – le Canada, les États-Unis, le Japon... Le temps de la naïveté est révolu. MF : Est-ce que cela va mettre en péril la négociation du traité de libre-échange avec le Canada ? MB : Je ne le crois pas, si on maintient le climat de confiance mutuelle dans lequel nous sommes depuis plus de deux ans. Car cette négociation d’un accord de libre-échange avec le Canada est la seule que nous menons actuellement avec un pays développé et nous y tenons. (Voir l’encadré ci-dessous) MF : On est moins optimiste du côté canadien. On me dit que la négociation piétine, entre autres que la proposition que vous avez déposée sur l’ouverture du marché des services aux entreprises canadiennes est plutôt mince. MB : C’est de la négociation, tout ça. Du côté européen, on pense exactement la même chose des propositions canadiennes. Vous savez, nous venons tout juste de renégocier l’accord sur les marchés publics (GPA), qui touchait un nombre beaucoup plus grand de pays. À plusieurs reprises nous avons pensé échouer, tant nos positions respectives étaient éloignées. Au final, nous sommes parvenus à un accord intelligent. Il en sera de même avec le Canada. MF : Parlons maintenant de la situation économique en Europe. Situation pénible, car l’Europe peine à retrouver le chemin de la croissance, recalée constamment par les mesures d’austérité adoptées par ses gouvernements. N’est-ce pas incompatible ? MB : Non, c’est une question de calibrage. Les mesures d’austérité sont nécessaires, car plusieurs pays ont été mal gérés depuis 20 ou 30 ans. Leurs gouvernements, de droite comme de gauche, ont dépensé plus qu’ils ne gagnaient, tirant des chèques en blanc sur les générations futures. Plus personne ne veut leur prêter, ou n’y consent qu’à des taux exorbitants. Ils n’ont pas le choix, ils doivent mettre de l’ordre dans leurs finances publiques. Le réveil est brutal mais salutaire. Et d’une certaine manière, cette remise en ordre est une clé de la croissance, car elle contribuera à rétablir la confiance. En plus, nous sommes parvenus à nous entendre sur un pacte fiscal qui nous engage tous à suivre dorénavant des politiques fiscales et budgétaires rigoureuses. C’est un progrès énorme ! Personne n’aurait parié que nous y arriverions il y a deux ans. (Voir l’encadré ci-contre.) Mais le moment est aussi venu de lancer une initiative de croissance européenne. D’adopter des mesures de relance économique de court terme avec des interventions plus volontaristes des institutions européennes, comme le fait déjà la Banque centrale européenne (BCE) en maintenant faible son taux directeur et en offrant des facilités de crédit aux banques. La Banque européenne d’investissement (BEI) doit emboîter le pas et augmenter son soutien aux projets d’investissement dans le numérique, l’énergie ou les transports propres. Les fonds structurels européens qui financent des projets régionaux aussi. À moyen terme, l’Europe doit redevenir plus compétitive, et cela implique des changements importants pour augmenter le capital de risque, accélérer le développement du commerce électronique et des technologies vertes, faciliter l’inscription des brevets. Vous rendez-vous compte qu’il en coûte dix fois plus à un Européen pour enregistrer un brevet qu’à un Américain. C’est insensé ! MF : Beaucoup des changements que vous venez d’évoquer n’auraient pas été possibles sans l’impulsion du couple franco-allemand. Ce couple survivra-t-il à l’élection d’un président français socialiste ? MB : J’en suis convaincu. Et si vous étiez dans mon bureau, vous -compren-driez pourquoi. Sur les murs j’ai deux photos : l’une représente le général de Gaulle serrant la main du chancelier Adenauer sur le perron de l’Élysée. J’avais 14 ans quand cette poignée de main a été photographiée et elle est à l’origine de mon engagement gaulliste et européen. Juste à côté, il y a la photo d’une autre poignée de main, celle de François Mitterrand, président socialiste, et d’Helmut Kohl, devant le monument aux morts de Verdun. Cela prouve bien que la coopération franco-allemande va au-delà des couleurs politiques, qu’elle a des racines profondes. Notre défi, c’est d’étendre cet esprit de -coopération aux vingt-sept pays membres, car nous ne sommes plus six mais vingt-sept. *** Qui est Michel Barnier ? ≡ Diplômé de l’École supérieure de Commerce de Paris (ESCP) en 1972 ≡ Élu député de Savoie en 1978 à l’âge de 27 ans, le plus jeune député de l’Assemblée nationale. ≡ Membre de divers cabinets à titre de ministre de l’Environnement (1993), des Affaires étrangères (2004), de l’Agriculture et de la Pêche (2007). ≡ Commissaire européen à la politique régionale et ad personam des réformes institutionnelles de 1999 à 2005 et, depuis 2010, commissaire au Marché intérieur et aux services. La Commission européenne La Commission européenne est en quelque sorte le gouvernement de l’Union européenne. Ses 27 commissaires sont nommés par leurs gouvernements respectifs. Ils sont chargés d’élaborer des propositions législatives qui seront soumises au Parlement européen, composé de députés élus, et au Conseil de l’Union européenne, composé des ministres des États membres concernés par la proposition législative. Elle est actuellement présidée par José Manuel Barroso. L’enjeu des marchés publics dans la négociation du traité de libre-échange Canada–Union européenne Les marchés publics sont les contrats octroyés par les gouvernements. Selon l’accord sur les marchés publics (GPA), les gouvernements signataires ont l’obligation d’autoriser les entreprises étrangères à soumissionner sur leurs contrats quand ceux-ci excèdent un certain montant. Mais au -Canada, les contrats des gouvernements provinciaux n’y sont pas assujettis, et les Européens voudraient qu’ils le soient car ils représentent un marché de plus de 100 G$. De leur côté les entreprises canadiennes rêvent d’avoir accès aux 500 millions de consommateurs européens pour ainsi réduire leur dépendance au marché américain. Le gouvernement Harper soutient fortement la négociation de traités de libre-échange, car elle fait partie de sa stratégie pour accroître la productivité des entreprises canadiennes. Le pacte fiscal européen menacé Le 30 janvier dernier, tous les pays de l’UE, à l’exclusion du Royame-Uni et de la République tchèque, ont approuvé un Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance. S’il est ratifié, ce traité contraindra les gouvernements à limiter leur déficit structurel à 0,5 % du PIB sous peine de sanction. Mais François Hollande a promis en campagne électorale de rouvrir ce traité pour y inclure des mesures de croissance économique.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.