Société

Revoir le système d’accès à l’éducation

Pour sortir de la crise économique, il faut des idées, de la créativité. Tous les peuples en sont pourvus. Mais une société peut s’organiser pour réprimer la créativité et les idées, du moins pendant un certain temps. C’est ce que font les dictateurs. Ils savent la menace que représente pour eux la liberté de penser des citoyens. Une démocratie efficace tire sa force dans l’acceptation du désaccord essentiel à l’émergence de nouvelles idées. Là réside l’intelligence de la démocratie. Le droit à la libre expression libère l’ingéniosité des sociétés.

Pour sortir de la crise économique, il faut des idées, de la créativité. Tous les peuples en sont pourvus. Mais une société peut s’organiser pour réprimer la créativité et les idées, du moins pendant un certain temps. C’est ce que font les dictateurs. Ils savent la menace que représente pour eux la liberté de penser des citoyens. Une démocratie efficace tire sa force dans l’acceptation du désaccord essentiel à l’émergence de nouvelles idées. Là réside l’intelligence de la démocratie. Le droit à la libre expression libère l’ingéniosité des sociétés.

Mais il arrive aussi que les démocraties étouffent les idées et la créativité. C’est ce qui se produit à l’heure actuelle. Pensez à notre époque dominée en partie par une théorie économique axée sur la nature inévitable de notre évolution. Toute chose considérée comme inéluctable suppose le rejet de l’imagination. J’ai parlé, dans de précédents numéros, de la prison dans laquelle nous nous enfermons en refusant de réfléchir à la dette et en en devenant plutôt l’esclave. Et de la sottise de vouloir sortir de la crise économique en tablant sur l’austérité. Voilà deux exemples de démocraties qui musellent la mémoire. Et sans mémoire, pas d’imagination possible. Pourquoi la mémoire ? Par exemple, si vous observez l’évolution de l’histoire humaine sur plusieurs milliers d’années, vous constaterez que nous ne sommes jamais parvenus à la prospérité en imposant des souffrances et des privations ou en soumettant à l’austérité une société aux prises avec une crise économique. Les dirigeants sensibles aux idées devraient se demander pourquoi ils appliquent des mesures inefficaces. Pourquoi donc ceux qui nous gouvernent ne se posent-ils pas cette question ?

Est-il possible que leur éducation et, partant, la nôtre, fasse partie du problème ? J’ai réfléchi à la question pendant que je suivais le long déroulement des manifestations étudiantes au Québec. Une chose est sûre : la colère des étudiants ne porte pas vraiment sur l’augmentation des frais de scolarité. On peut plutôt supposer qu’elle exprime un rejet de l’assertion selon laquelle en payant l’éducation plus cher, on l’améliore, qu’il existe un lien entre son coût et sa qualité. Là encore, l’Histoire laisse peu de place au doute. La démocratie canadienne s’est bâtie parallèlement au système public d’éducation. Ces deux concepts ont été progressivement appliqués à partir du début des années 1840. Notre société, très pauvre, ne pouvait pas s’offrir un système public d’éducation et pourtant, elle l’a tout de même mis en place. Pourquoi ? Parce que les dirigeants canadiens et leurs électeurs croyaient qu’un système de ce type était de nature à former des citoyens actifs et concernés. Le but n’était pas la formation, mais une idée plutôt humaniste de l’éducation. C’est-à-dire, les connaissances et la capacité de se poser des questions. Dès 1900, on pouvait -compter sur un système éducatif relativement -complet qui offrait douze années d’instruction gratuite.

Le Québec avait pris du retard. Mais pas au début. Comme toutes les provinces, il avait mis sur pied son ministère de l’Éducation en 1867. Cela s’inscrivait dans les arrangements constitutionnels de la Confédération. C’est au cours des années 1870 que les nationalistes ultramontains ont acquis suffisamment de pouvoir au Québec pour faire abolir le ministère de l’Éducation et transférer à l’Église la charge de l’instruction. Pendant près d’un siècle, la province s’est imposé à elle-même un modèle éducatif qui tournait le dos à l’instruction publique, jusqu’à ce qu’un gouvernement libéral, et un homme en particulier, Paul Gérin-Lajoie, renversent la vapeur au début des années 1960, et que le Québec rattrape le temps perdu.

Mais à l’échelle canadienne, on retient ceci : dans les années 1900, des études secondaires permettaient de décrocher des emplois presque analogues à ceux qu’on peut obtenir aujourd’hui avec un diplôme universitaire de premier cycle. Si de nos jours l’instruction de base des citoyens englobe les études universitaires de premier cycle, celles-ci devraient par conséquent être gratuites. Sinon, nous aurons fait marche arrière par rapport à notre idée originale de tendre vers une société égalitaire, ouverte à la diversité et centrée sur les citoyens.

Ce qui précède nous amène à nous poser la vraie question : pourquoi tous les gouvernements provinciaux du Canada montrent-ils un tel empressement à hausser les frais de scolarité ? Pourquoi est-ce également le cas de pratiquement tous les gouvernements occidentaux ?

Pour deux raisons. D’abord parce que leur modèle se fonde avant tout sur un système d’éducation privé. Pourquoi ? Parce que de nos jours, les gouvernements conçoivent l’instruction, même aux niveaux supérieurs, sous l’angle de la formation utilitaire. Les États-Unis sont à l’origine de cette « privatisation » de l’éducation publique. Nous vivons dans un monde dominé par la vision américaine de la réalité. Cette vision s’appuie sur des hypothèses liées à un système de classes archaïque dans lequel les élites paient le gros prix pour obtenir la meilleure éducation qui soit, et elle s’inscrit dans le modèle général des finances publiques qui s’est imposé en même temps que la mondialisation. Il ne s’agit pas d’un modèle international, mais bien, dans l’ensemble, d’un modèle américain.

L’autre raison a des racines beaucoup plus profondes. La primauté du modèle technocratique – le modèle de gestion – fondé sur des spécialisations étroites, a marqué l’histoire de tous les pays occidentaux. Aujourd’hui, ce modèle mine tant le secteur public que le secteur privé. Pourquoi menace-t-il également le secteur privé ? Parce que les entreprises gigantesques qui ont rétabli des oligopoles dans de si nombreux secteurs sont sourdes à l’imagination, au risque et au changement. Elles sont trop lourdes, trop lentes, trop bureaucratiques. Et de ce fait, elles appuient le virage utilitaire en matière d’éducation : on veut des gestionnaires efficaces et non des citoyens inventifs.
Pendant un demi-siècle, nous avons assisté à la bureaucratisation de l’idée même d’éducation, de plus en plus orientée sur la formation rentable et non sur la réflexion, et qui, de ce fait, constitue chaque jour davantage un obstacle à la créativité.

Les jeunes en ressentent les effets. Bien sûr, en partie, la contraction du marché des emplois intéressants et la multiplication des petits boulots si nombreux dans une économie de services alimentent leur insatisfaction. À cela s’ajoute le sentiment croissant de vivre dans une société déboussolée. Une civilisation qui se préoccupe avant tout d’argent, d’intérêts personnels et d’activités utilitaires ne peut pas mobiliser l’imagination des nouvelles générations. Pire encore, des dirigeants sans imagination, dépourvus d’idées, ont pris racine dans presque tous les pays occidentaux, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition. Il en résulte une résurgence du populisme dans ses formes extrêmes. On ne peut pas faire porter le blâme aux États-Unis. En raison de sa taille et de sa complexité, ce pays est à la fois l’une des sources du problème et le berceau d’une partie des élites les plus fécondes.

Entre-temps, les jeunes sont témoins des erreurs que les dirigeants accumulent à tous les niveaux. Prenez simplement la Grèce. Le pays a souffert de problèmes profonds de gouvernance. Pourtant, au lieu de se concentrer sur la résolution de ces problèmes, ceux qui tiennent les rênes du pouvoir à l’échelle internationale ont mis l’accent sur le châtiment économique. Résultat ? Un pourcentage important des électeurs ont opté pour les fascistes et l’extrême-gauche. Qu’est-ce que les dirigeants s’imaginaient accomplir en humiliant la population grecque ? En fait, ils n’y ont pas réfléchi. Ils ont manqué -d’imagination.

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