Canada
International

Le Canada doit intensifier ses liens avec l’Asie

Dominic Barton, directeur général, McKinsey & Company

Le Canada est loin de déployer assez d’efforts pour profiter de l’extraordinaire ascension économique de l’Asie, déplore le grand patron de McKinsey & Company, Dominic Barton. Il serait pourtant très bien placé pour le faire.

Le Canada est loin de déployer assez d’efforts pour profiter de l’extraordinaire ascension économique de l’Asie, déplore le grand patron de McKinsey & Company, Dominic Barton. Il serait pourtant très bien placé pour le faire.

Dominic Barton ne s’explique tout simplement pas comment le Canada peut ne pas avoir d’ores et déjà établi des liens beaucoup plus étroits avec les nouveaux champions asiatiques. « Pour rester poli, je dirais que nous en sommes encore au début. La performance du Canada se situe bien en deçà de ce qu’il peut accomplir. Je suis convaincu que le prochain siècle sera celui du Pacifique et il est très important que les Canadiens en prennent conscience. »

Le commentaire vaut la peine qu’on s’y attarde, parce qu’il vient du directeur général de McKinsey & Company, la firme de consultants en gestion la plus prestigieuse au monde. Il dit « nous » lorsqu’il parle des Canadiens, parce que, bien qu’il soit né en Ouganda et qu'il dirige son entreprise depuis Londres, il est le fils d’un missionnaire anglican canadien et d’une infirmière de Lennoxville, dans l’Estrie, et il a passé presque toute sa jeunesse à Chilliwack, près de Vancouver. « J’ai fait une partie de mes études à l’Université de Colombie-Britannique et j’ai -commencé chez McKinsey, il y a maintenant 26 ans, à son bureau de Toronto. Nous avons encore une résidence au nord de la ville que nos enfants considèrent comme notre maison familiale, bien qu’ils aient vécu de nombreuses années en Asie », dit ce nouveau quinquagénaire.

Même si cela fait des années déjà que l’on parle de la révolution économique et sociale qui s’effectue dans des pays comme la Chine et l’Inde, bien des Occidentaux ont encore du mal à saisir l’ampleur et la vitesse des transformations en cours, estime Dominic Barton. « Je crois qu’on ne peut pas vraiment comprendre cela tant qu’on ne l’a pas vu de ses propres yeux, dit celui qui a travaillé presque dix ans en Corée et en Chine. Près de 1,2 million de personnes quittent la campagne pour la ville chaque semaine, toutes les semaines. C’est du jamais vu. Durant la Révolution industrielle, ce phénomène s’est étendu sur plus d’un siècle et a touché, tout au plus, un total de 20 millions de personnes. Ici, il s’agit de plusieurs centaines de millions. »

PLUS QUE DU PÉTROLE À VENDRE

Le Canada a plus que du pétrole et des matières premières à vendre à ces pays en pleine ébullition, dit-il. L’Asie a soif aussi de l’éducation que peuvent offrir les universités canadiennes et des leçons à tirer de ses systèmes juridique et bancaire. Les millions de membres d’une nouvelle classe moyenne souhaiteraient sans doute venir y faire du tourisme. La diversité culturelle du Canada constitue aussi un grand attrait pour les entreprises de ces pays. « Le Québec ressort du lot à ce chapitre. Nos clients indiens nous disent souvent qu’ils veulent s’y installer parce qu’il est plus multiculturel, plus bilingue, plus ouvert sur le monde. »

Mais pour profiter de cette manne fabuleuse, il faut consacrer beaucoup plus de temps et d’efforts que ce que les gouvernements et les entreprises canadiennes ont consenti jusqu’à présent, répète Dominic Barton. « L’Australie est loin devant. Je comprends qu’on a un voisin américain pour nous distraire, mais même les Pays-Bas ou la Suisse ont su tisser, avec l’Asie, des liens plus étroits que le Canada ! » Quelques grandes entreprises canadiennes font quand même meilleure figure que les autres, précise-t-il en citant en exemple Bombardier et Power Corporation. Mais on est tout de même loin du compte.

Le patron de McKinsey commencerait par fermer des consulats en Europe pour en ouvrir plus en Asie. « Il ne s’agit pas d’approfondir seulement nos liens politiques et économiques, mais aussi nos liens sociaux. » Il faudrait, par exemple, exposer les petits Canadiens à la culture asiatique. Il faudrait des programmes d’échange d’étudiants. « C’est lorsqu’on est jeune qu’on tisse des liens qui vont nous suivre toute notre vie. »

Il faut aussi comprendre, dit-il, que les grandes économies émergentes sont, avant tout, constituées de vastes ensembles urbains ayant chacun leurs caractéristiques. Au cours des 20 prochaines années, 600 villes compteront pour 60 % de la croissance économique mondiale. Dans ce nombre, il y aura 120 nouvelles villes qui pousseront principalement en Chine et en Inde, mais aussi au Vietnam ou en Indonésie. « Ces villes sont souvent plus importantes encore que les pays pris dans leur ensemble. Certaines comptent autant d’habitants que le Canada et elles peuvent être très différentes les unes des autres, tant du point de vue des habitudes de consommation, du type d’infrastructures ou même des valeurs. Il est parfois mieux de bien connaître le maire d’une de ces villes – ou son adjoint – que le gouvernement du pays. »

PRESTIGE ET INFLUENCE

McKinsey & Company est la firme de consultants la plus prestigieuse au monde, rappelait encore l’automne dernier le quotidien britannique Financial Times. Il est vrai qu’elle a de quoi impressionner, avec ses 17 000 employés, dont 9000 consultants, répartis dans 98 bureaux partout dans le monde, et un chiffre d’affaires estimé à 7 milliards de dollars.

Mais ce qui fait sa renommée, c’est la réputation de rigueur, d’expertise et de franchise qu’elle a acquise depuis sa création en 1926. On dit qu’elle n’engage que la crème des diplômés des meilleures écoles. Dominic Barton a lui-même été récipiendaire de la fameuse bourse Rhodes et a étudié l’économie à Oxford. Il a aussi publié deux livres et plus 80 articles. « On investit plus de 500 millions de dollars par année en recherche et développement, dit-il. Je dirais que cela fait de nous le plus grand laboratoire de recherche sur la gestion au monde. » La firme se targue aussi d’être la « plus grosse fabrique de dirigeants de grandes entreprises au monde ». Elle compte en effet plus de 180 anciens employés aujourd’hui à la tête d’entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard de dollars.

McKinsey fournit du conseil stratégique dans toutes les sphères d’activité des entreprises privées, mais aussi des pouvoirs publics. Ces derniers compteraient pour plus du cinquième de ses revenus, une part qu’on dit en rapide croissance. « Le monde se complexifie à une vitesse toujours plus grande, dit ce grand patron. Notre rôle est d’aider nos clients à garder une vision claire de tous les enjeux importants. La condition absolue de notre succès – et même de notre existence – est de produire des résultats. Nous devons aider nos clients à faire mieux, davantage, et plus vite. Contrairement aux cabinets d’avocats ou de comptables, nos clients ne sont pas obligés de faire appel à nos services, et nous coûtons beaucoup trop cher pour qu’on nous engage seulement pour bien paraître. »

LEÇON D’HUMILITÉ

Sa firme n’a toutefois pas connu que des succès. L’affaire Enron, par exemple. Lorsque éclate le scandale, il y a dix ans, Enron est une cliente de McKinsey et est dirigée par l’un de ses anciens consultants, Jeff Skilling. Son pire choc est toutefois survenu il y a un an, avec l’arrestation de l’un de ses principaux associés, Anil Kumar, accusé d’avoir livré à un gestionnaire de fonds spéculatifs, Raj Rajaratnam, des renseignements confidentiels recueillis auprès de clients. L’un de ses anciens patrons, Rajat Gupta, a aussi été accusé d’avoir livré le même genre de secrets, mais après avoir quitté la firme, dans le cadre de ses fonctions au sein de conseils d’administration. Dominic Barton ne cherche pas un instant à éviter la question. « Ce fut une très dure leçon d’humilité. Ça nous a rappelé qu’il ne suffit pas d’avoir une forte culture d’intégrité. On ne s’est pas privé d’aller chercher de l’aide extérieure pour resserrer nos mécanismes de contrôle. Beaucoup de changements ont déjà été apportés, et ce n’est pas terminé. »

Sa firme n’est pas la seule qui doive reconnaître ses erreurs et changer. La terrible crise financière et la Grande Récession qui s’en est suivie ont aussi profondément remis en cause le fonctionnement du capitalisme, écrivait l’an dernier le chef de McKinsey dans la Harvard Business Review. Cette crise a notamment montré l’urgence, pour les entreprises privées, de se libérer de la « tyrannie » des résultats trimestriels et de se mettre au service de l’ensemble des parties prenantes plutôt que des seuls actionnaires. Elle a aussi mis en relief l’importance d’avoir à leur tête des dirigeants qui se comportent comme si elles étaient leurs propres compagnies et pas simplement des occasions de faire beaucoup d’argent très vite avant de partir refaire le même coup ailleurs.

« Des choses commencent à changer, observe M. Barton. Les entreprises n’ont pas le choix, parce que, si elles ne font rien, les gouvernements le feront à leur place, et pas nécessairement à leur convenance. Le phénomène le plus dangereux est la montée des inégalités. Les entreprises privées doivent revenir à ce qu’Adam Smith disait être aussi leur rôle, dans sa Théorie des sentiments moraux, au XVIIIe siècle, c’est-à-dire se soucier de l’état de la société dans son ensemble. »

UNE ÉPOQUE GRISANTE

Resté simple et accessible, Dominic Barton a dû se battre pour se tailler une place au début de sa carrière chez McKinsey. On raconte même que cette firme, qui estime que les seuls bons employés sont ceux qui savent s’imposer et grimper les échelons, est passée bien près de l’inviter à poursuivre sa carrière ailleurs parce qu’on avait du mal à reconnaître la valeur de son approche moins flamboyante et plus consensuelle. Il a fini, malgré tout, par rester et y faire son chemin.

Récemment reconduit à la tête de McKinsey & Company pour un deuxième mandat de trois ans, Dominic Barton a le sentiment de se trouver au meilleur endroit au meilleur moment. « Je crois que nous vivons une étape importante de l’histoire humaine. De pouvoir être mêlé – bien modestement – à ce processus historique est une expérience fantastique. Souvent stressante et fatigante, mais grisante. »

McKinsey & Company en bref

≡ Chiffre d’affaires estimé à 7 G$
≡ 500 M$ par année en R&D
≡ 17 000 employés
≡ 98 bureaux à travers le monde
≡ Les 2/3 des entreprises du palmarès Fortune 1000 sont des clients
≡ 180 anciens employés à la tête d’entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 1 G$
≡ La firme de consultants la plus prestigieuse au monde selon le Financial Times

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.