International

La finance à la barre

Il y a quelques années, la finance s’est installée à la barre de la vie économique. Aujourd’hui, elle se retrouve au banc des accusés du tribunal de l’opinion publique…

Ce constat est évidemment ingrat pour les gens qui exercent le métier de financier avec compétence et honnêteté, comme c’est le cas de l’immense majorité. Toutefois, il ne sera jamais assez sévère pour la minorité de prédateurs dont l’incompétence ou la rapacité ont fait chavirer l’économie.

La tragédie tient largement au fait que le secteur financier, qui devrait être le serviteur de l’économie, est devenu son maître et l’a fait dériver vers une spéculation outrancière dont nous subissons aujourd’hui les effets néfastes. Il est révélateur que ce soit à Londres, place financière par excellence, que la contestation est la plus vive, au G20 comme dans la rue.

On a longtemps dit que la finalité de l’économie consistait à satisfaire quatre nécessités vitales : se nourrir, se vêtir, se loger et se déplacer. Cette approche rudimentaire est certes aujourd’hui dépassée, et la longue marche vers la liberté de l’humanité a engendré beaucoup d’autres besoins essentiels, dont la santé, l’éducation, la culture et les loisirs. Toutefois, il est clair que les fruits de la spéculation ne servent pas ces besoins et nuisent au contraire à l’intérêt général.

L’activité économique devrait servir le réel, et non l’appétit scandaleux de gains faciles et artificiels. L’économie concrète doit reprendre le dessus, et la finance doit reprendre sa place d’outil de création de richesse.

De brillants financiers

Naguère, les grands acteurs économiques étaient des entrepreneurs, des inventeurs ou des techniciens, tous plus préoccupés de la qualité du produit, de sa modernité et de son utilité que de la Bourse. Durant ma longue carrière, j’ai visité des milliers d’usines, petites et grandes. Il était émouvant d’y voir les dirigeants comme les travailleurs présenter fièrement leurs produits et leurs équipements, sans jamais évoquer la valeur des actions...

En vingt ans de présence au gouvernement, le plus souvent au sein de ministères économiques, j’ai vu évoluer la situation. Au début, mes interlocuteurs étaient aussi des entrepreneurs. Ils me parlaient de machinerie, de nouvelles usines, de nouveaux marchés, de bonnes relations de travail. Puis, de plus en plus souvent, j’ai eu en face de moi, comme dirigeants principaux, des financiers. Ils étaient généralement bien formés, souvent brillants, mais tenaient un discours de plus en plus éloigné des réalités de la production et de la satisfaction des besoins. Ils parlaient fonds, titrisation, produits dérivés, dans un langage presque aussi complexe que celui des physiciens nucléaires.

Leurs entreprises étaient maintenant presque toutes cotées en Bourse, et une part de plus en plus grande de l’énergie des gestionnaires était absorbée par l’observation des cours, la façon de les faire varier, les attentes de rendement et, très souvent, la spéculation.

Avec leur langage « financiarisé »,  certains d’entre eux semblaient considérer l’économie comme une science exacte. Bien évidemment, l’obsession du rendement à court terme et de ses retombées boursières avait tendance à primer sur la vision à long terme, l’innovation et l’investissement. On s’est mis à gérer les affaires en fonction d’horizons de trois mois, les quarters. Et on a vu de plus en plus de financiers à la tête des grandes entreprises. 

Le court terme : grand roi et maître

Le dogme du 15 % de rendement qui s’est imposé a rendu la vie pénible aux chefs d’entreprise qui s’intéressaient moins à la Bourse qu’à la véritable gestion. Ils ont dû mettre en balance les investissements, les emplois, les avantages sociaux et la recherche et le développement avec la séduction des actionnaires. Ainsi, souvent, des sommes ont été versées en dividendes au détriment des intérêts vitaux à long terme de l’entreprise.

Cette obsession du court terme qui a tué la vision et empêché l’industrie de s’adapter au monde contemporain n’est d’ailleurs pas étrangère à l’effondrement de l’ancien pilier de l’économie américaine : l’automobile.

Les spéculateurs ont profité à fond de cette souveraineté boursière et ne se sont pas gênés pour manipuler les marchés. Si tous ces milliers de milliards de dollars spéculatifs accumulés par des individus n’ayant jamais rien produit de concret étaient restés connectés au réel, il ne fait aucun doute que la face du monde en aurait été changée. Par exemple, une répartition plus équitable de la richesse entre dirigeants et salariés aurait créé de la prospérité en proportion inverse de la ruine que ces financiers à courte vue ont provoquée.

Et dire que pendant des décennies, avant ces excès, nous constations, malgré certains soubresauts, une croissance mondiale tout à fait acceptable, voire spectaculaire dans certains cas. Durant les « trente glorieuses » comme à d’autres époques, l’économie sociale de marché, pratiquée un peu partout et à divers degrés, a fait la preuve qu’elle pouvait bien servir l’humanité.

C’est en particulier la déréglementation anarchique des vingt dernières années qui nous a conduits aux mécomptes actuels. Il faut donc rétablir l’État dans son rôle qui consiste à prévenir les excès. Et les États nationaux, souvent largement débordés par le nouveau contexte mondial, devront se regrouper en organisations supranationales pour rester efficaces. Il faut empêcher que le bandit limité par la réglementation de son pays puisse aller commettre ses méfaits dans des contrées moins scrupuleuses…

De nombreuses voies sont actuellement explorées en vue de contrer les tendances anarchiques. La monumentale erreur consistant à croire en la capacité des marchés à tout régler par eux-mêmes est désormais derrière nous. Nous sommes donc en droit de nous attendre, de la part des États responsables, à la mise en place de systèmes de réglementation beaucoup plus stricts afin de prévenir les abus ou de les punir. Les inconvénients liés aux restrictions de la liberté sont, somme toute, moins dommageables que ceux qui surviennent lorsqu’on en abuse.

Pour un système plus équitable

Le fait que la rémunération des banquiers soit à l’ordre du jour d’un sommet international comme celui du G20 peut faire penser que l’ère des rétributions abusives s’achève. Toutes les formes de rémunération en actions des gestionnaires incitant ceux-ci à défendre leurs intérêts immédiats plutôt que ceux des entreprises sont sous examen. Les excès de rémunération de toutes sortes, liés ou non aux actions, devraient également être réprimés.

Que l’écart salarial dans une entreprise se soit élargi de 30 à 300 fois en seulement trente ans déshonore le système. Des ingénieurs et des techniciens payés 80 000 dollars annuellement n’accepteront pas éternellement que leur patron gagne 21 millions, fût-il « généreux et altruiste », comme a récemment été décrit le nouveau patron de la Caisse de dépôt et placement, Michael Sabia !

Pour l’ensemble de la société, les écarts dans la répartition de la richesse, qui se sont récemment aggravés, ont également dépassé le seuil de la tolérance. Déjà difficiles à supporter, ces disparités deviennent vite inacceptables durant une crise qui accable de façon personnelle et concrète des millions de gens.

Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter l’idéal communiste de l’égalité de la richesse pour tous, mais il est impérieux de rendre l’inégalité moins scandaleuse. Il est évident qu’une fiscalité équitable règle en partie la question. Mais certaines disparités, surtout celles favorisées par les paradis fiscaux, demeurent révoltantes.

La règle de trois

Une approche française assez originale pourrait faire partie des solutions globales envisagées : celle des « trois tiers ». Pour éviter que trop de ressources convergent vers les actionnaires au détriment de l’intérêt à long terme de l’entreprise et de ses salariés, il a été proposé que les profits soient consacrés, à parts égales, à trois fins : les dividendes, les salaires et l’investissement.

Cette idée, de même que d’autres voies que la crise met opportunément à l’ordre du jour, peuvent enfin être considérées sérieusement, à l’abri de la pensée unique.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.