Québec

À table avec Yves Bolduc

Réjean Tremblay ne passe inaperçu nulle part… surtout pas au Café Ferreira, où une bonne moitié des clients le connaissent ou le reconnaissent. Je n’avais pas mangé en tête-à-tête avec Réjean depuis une douzaine d’années. L’homme a blanchi, mais il a toujours la même superbe, les mêmes yeux pétillants, la même franche poignée de main. Pas besoin de mille questions avec lui : il se livre spontanément, sans complexes et avec une franchise désarmante.

À notre rencontre précédente, Réjean n’avait pas autant de superbe. Fabienne Larouche, qu’il avait prise par la main sur la route de l’écriture télévisuelle, venait de le quitter, et il en était très secoué. Aujourd’hui, il file un bonheur quotidien avec Louise, une compagne plus jeune que lui qui lui offre une présence apaisante. Comme elle est comme lui originaire du Saguenay, les atomes entre eux sont d’autant plus crochus.

Tremblay, cette «pièce d’homme», comme on dit, n’en garde pas moins une certaine fragilité. Il ne se cache pas d’avoir passé moult heures en psychanalyse. Comme il ne fait jamais rien comme tout le monde, une bonne partie des séances se sont déroulées au téléphone, parfois d’un continent à l’autre. «Ce n’est qu’une fois couché sur le divan que le déclic s’est fait, que j’ai compris le mal qui me tourmentait?!»

Sans être là-dessus trop explicite, Réjean n’en laisse pas moins deviner que sa douleur remontait à son enfance vécue à Saint--David-de-Falardeau, au Lac Saint-Jean, en bonne partie chez sa grand-mère, qui voulait soulager les parents d’un garçon turbulent au sac à malices toujours bien rempli.
La vie et la carrière de Réjean Tremblay sont ponctuées de moments déclencheurs qui l’ont toujours pris par surprise. Parfaitement à l’aise dans son rôle de professeur de grec et de latin à Chicoutimi, il décroche un poste de journaliste à temps partiel au Progrès-Dimanche, et sa vie bascule. Le journalisme éclipse instantanément l’enseignement.

En 1974, le quotidien La Presse le recrute pour ses pages sportives. Il se croit journaliste pour la vie… jusqu’aux Jeux olympiques de Moscou, en 1980. Des Jeux qui devaient être grandioses, mais -qu’assombrit la décision du président Jimmy Carter de n’y envoyer aucun athlète américain. Le président étasunien proteste ainsi contre l’invasion de l’Afghanistan par les troupes russes. Une cinquantaine de pays, dont le Canada, lui emboîtent le pas.

Réjean, dont La Presse a fait son principal journaliste aux Jeux de Moscou, voit les sujets d’article se réduire comme peau de chagrin. Alors, au lieu de se limiter à des athlètes inconnus chez nous, Réjean se lance dans des papiers d’atmosphère, des articles que teintent ses états d’âme. Portant un regard très personnel sur les Jeux et sur la ville-hôte, il insuffle à ses textes ses émotions, et se découvre subitement auteur. Ses fidèles lecteurs constatent qu’ils n’ont plus affaire à un reporter, mais à un écrivain en devenir. Quand il écrit sur le coureur Gilles Villeneuve, qui s’est tué tragiquement sur la piste de Zolder en Flandre, la plume de Réjean s’affine encore, comme s’affirme sa conviction que les pages d’un journal, même quotidien, sont devenues trop étroites pour son talent et son ambition.

Avec le concours de Louis Caron, il rédige les tout premiers épisodes de Lance et compte. Il inaugure alors une nouvelle façon d’écrire pour la télé, une autre manière d’envisager le téléroman. Succès immédiat, dont Réjean ne s’attribue pas tout le mérite. «Sans le réalisateur Jean-Claude Lord, la série n’aurait pas eu de suite.» Mais la suite, ou plutôt les suites, on les doit toutes, ou presque, à Réjean Tremblay. tva diffuse d’ailleurs cet automne une énième saison, et il en reste au moins une autre à venir.

Quelques jaloux attendent Réjean Tremblay au détour lorsqu’il s’aventure en dehors du domaine du hockey. Mais loin de se casser le nez sur les séries subséquentes, Réjean obtient un succès équivalent avec Scoop, trois fois couronnée meilleure série dramatique aux Prix Gémeaux de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision. Il y aura aussi Réseaux, Paparazzi, Le Masque, Innocence, Urgence, Miséricorde et Casino, la plupart écrites avec sa collaboratrice d’alors, Fabienne Larouche. Et ce n’est pas fini, que ses fidèles se rassurent. À 68 ans, son imagination n’est pas près de se tarir. Sa prochaine série, Les jeunes loups, est déjà en train, et deux autres vont suivre, dont le dernier (?) Lance et Compte.

Au vu de la feuille de route de Réjean, on a du mal à imaginer qu’il puisse frapper des murs. Pourtant, c’est ce qui arrive à une série qu’il préparait depuis quelques années avec des auteurs du Burkina Faso. Aucun réseau n’a mordu. Selon ceux qui programment nos télévisions, l’excision ne ferait pas d’audience?! Pour les faire mentir autant que pour sa propre satisfaction, Réjean transforme sa série en roman. Le 16 octobre, il a lancé Princesse Yennega, une grande histoire d’amour entre un chirurgienne québécoise et un géologue africain, sur fond de drame traitant de… l’excision?!

L’Afrique, c’est un des coups de foudre de Réjean. Il y a découvert un autre monde dont il est tombé amoureux. C’est pour nourrir sa passion pour l’Afrique comme pour faire œuvre utile à titre de mentor d’auteurs burkinabés qu’il fait des allers--retours au «pays des hommes intègres».

C’est aussi un coup de cœur qui l’amène dans le giron de -Québecor, après 37 ans à La Presse. Nouveau coup de cœur, cette fois pour Julie Snyder et Pierre-Karl Péladeau. «Un couple dynamique et fascinant, de vrais entrepreneurs.» Grâce à eux, pas question de prendre une retraite pépère?! En plus de faire de la radio avec Paul Arcand et Paul Houde au 98,5, et aussi au Saguenay, qui aura toujours une place à part dans son cœur, Réjean Tremblay devient une figure de proue de tva Sports, et écrit des chroniques régulières dans Le Journal de Montréal.

Inutile d’ajouter que l’homme n’a aucun souci d’argent, et risque bien peu d’en avoir jusqu’à la fin de ses jours. Mais il est inquiet pour sa descendance, et pour le Québec. Pourra-t-on encore gagner sa vie en français dans 20 ou 25 ans?? Y a-t-il un avenir pour ses petits enfants et ceux qui leur succéderont??

Réjean perd même foi en Montréal. L’abandon des projets du Cirque du Soleil et du Casino a ébranlé sa confiance. C’est à cet échec que l’on doit, selon lui, la déprime qui plombe Montréal. Comme des dizaines d’autres que l’avenir préoccupe, il cherche le sauveur capable de remettre la métropole sur les rails. S’il le pouvait, il ajouterait ce projet civique à tous ceux qu’il a déjà en écriture et en animation. Mais ne rêvons pas?: la politique n’est pas dans ses cordes. Dommage, car il trouverait une légion de supporteurs.

Réjean Tremblay croit-il que le conflit dans la Ligue nationale de hockey sera réglé avant la fin de l'année?? Selon lui, les joutes recommenceront avant Noël.

Réjean Tremblay a choisi le Café Ferreira pour notre entretien, car selon lui, tout journaliste sérieux devrait s’y retrouver au moins une fois semaine: «C’est au Café Ferreira, dit-il, que se jouent une bonne partie des affaires et de la politique du Québec». À la fin, j’abandonne Réjean à des convives qui le réclament avec insistance.

Si vous allez au Café Ferreira, peut-être y est-il encore?!

CAFÉ FERREIRA

Au Café Ferreira, la cuisine est succulente. C’est même, selon moi, l’un des meilleurs restaurants de poisson à Montréal. La fraîcheur des produits est impeccable, le décor est joli, le service est attentionné, et la clientèle a de la classe. Mais, le midi comme le soir, l’endroit n’est pas à la portée de toutes les bourses?!
Ce midi-là, nous avons consommé deux bouteilles d’eau minérale, deux cafés expressos (dont un double), deux verres de vin blanc Monte da Ravasqueira, sec et délicieux, une salade de tomates, des sardines -rôties bien fraîches, un mérou et un mahi-mahi aux garnitures légères et -savou-reuses. Avec taxes et pourboire, l’addition a totalisé 145 dollars.

CAFÉ FERREIRA, 1446, rue Peel, Montréal
Tél.: 514 848-0988

Lundi à vendredi, repas du midi: 11h45 à 15h
Lundi, mardi, mercredi, dimanche: 17h30 à 23h
Jeudi, vendredi, samedi: 17h30 à minuit

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