Économie

Élections américaines : enjeux

Entretien avec James A. Baker III, ancien secrétaire d'État des États-Unis

S’il se montre relativement optimiste devant les perspectives à long terme de l’économie américaine, la montée des puissances émergentes ou encore les chances de voir tomber de nouvelles barrières commerciales entre les nations, James Baker estime que les politiciens de son pays doivent d’urgence réapprendre à travailler de concert. Par-dessus tout, celui qui est aujourd’hui conseiller en matière de politique étrangère du candidat républicain Mitt Romney nous met en garde contre cette véritable bombe à retardement qu’est la dette publique.

La voix est forte au bout du fil, le ton est franc. Sous le nasillard accent du Texas transparaît parfois un sourire amusé. Mais en ce moment, il n’y a rien de drôle. « Les États-Unis font face à de très sérieux problèmes, dit James Baker, le troisième du nom, depuis son bureau d’avocat à Houston. Le plus menaçant, à mon avis, est la bombe à retardement de la dette publique. Malheureusement, pour s’attaquer à ce premier problème, il faut d’abord en régler un autre : le dysfonctionnement de nos institutions politiques. » Si vous demandez à ce politicien de 82 ans comment remédier à cette dette fédérale qui dépasse désormais la taille totale de l’économie américaine, il vous citera en exemple le président dont il fut le chef de cabinet, avant d’être son secrétaire au Trésor : Ronald Reagan. « Je sais d’expérience que réduire les impôts génère de la croissance économique et, par le fait même, davantage de revenus. Il est simpliste de croire que la seule façon d’augmenter ces revenus est d’augmenter les impôts – d’autant plus que le Congrès trouvera toujours des raisons de dépenser ce nouvel argent. Ronald Reagan avait l’habitude de dire : “Les Américains ne sont pas sous-taxés, ils dépensent trop”. Il avait parfaitement raison. Nous avons le même problème aujourd’hui. » Le nécessaire compromis James Baker sait bien toutefois que tous ne partagent pas cet avis à Washington et que pour réussir à mettre en branle de grandes réformes, il faut être prêt à écouter et accommoder l’opinion des autres. « Notre système politique n’est pas comme les autres. L’Histoire témoigne qu’il peut soutenir une grande puissance, à condition que ses élus soient prêts à faire tous les efforts nécessaires pour éviter de le paralyser. » Or, le Congrès a été le théâtre d’« importantes divisions politiques » ces dernières années, déplore-t-il. « Les candidats des partis sont de plus en plus choisis par leur frange radicale, note celui à qui certains courants au sein de son propre parti ont souvent reproché sa modération. Ce n’est pas seulement vrai au Parti républicain. Ça l’est aussi au Parti démocrate. Quelle que soit votre opinion politique, vous devez admettre que Barack Obama est le président le plus à gauche que le pays a eu depuis longtemps. » « Ce que les deux partis doivent comprendre, poursuit-il, c’est que la seule façon de gouverner ce pays est d’accepter de faire des -compromis. On n’arrive à rien de bon en adoptant l’approche “à prendre ou à laisser”. Il faut être prêt à conclure un grand marché où chacun acceptera de mettre un peu d’eau dans son vin. Je crois que c’est ce qui va finir par arriver. Parce que c’est ce qu’il faut faire… et parce qu’on n’a pas le choix. » Libre-échangiste dans l’âme James Baker est aussi un fervent partisan de la libéralisation du commerce. L’ancien premier ministre canadien, Brian Mulroney, a déjà dit que son aide avait été « absolument indispensable » à la conclusion de l’accord de libre-échange canado-américain, il y a 25 ans. L’ancien secrétaire au Trésor se souvient très bien des difficiles négociations ayant mené à ce traité qui allait ensuite être étendu au Mexique pour former l’alena. « Nous aurions voulu que le Canada libéralise beaucoup plus ses règles d’investissement, notamment dans le domaine bancaire et plusieurs autres. Mais on se faisait répondre chaque fois que ces secteurs relevaient de la culture cana-dienne. Le cinéma était culturel, les banques étaient culturelles, tout était culturel.… J’avais fini par leur dire : “Vous savez ce qui est culturel, chez nous, aux États-Unis ? L’automobile”. Ça les avait un peu secoués, s’amuse-t-il. Nous sommes quand même parvenus à un accord dont nos deux pays ont beaucoup profité. » Les deux voisins devraient-ils aller encore plus loin dans leur intégration économique ? « J’espère vraiment qu’ils saisiront cette occasion si elle se présente, dit-il. Notre amitié et notre collaboration économique durent depuis longtemps pour notre plus grand bénéfice mutuel. » James Baker en veut à l’administration démocrate de ne pas avoir encore fait ratifier les traités de libre-échange déjà signés par les États-Unis avec la Colombie, le Panama et la Corée du Sud. « C’est la faute des syndicats, grands alliés des démocrates et traditionnellement opposés au libre-échange. » Il faudrait toutefois que l’on aille beaucoup plus loin, selon lui. Il faudrait idéalement remettre sur leurs rails les grandes négociations multilatérales du cycle de Doha, à l’Organisation mondiale du commerce (omc), ou de la Zone de libre-échange des Amériques (zlea). « Parvenir à approfondir notre intégration hémisphérique serait une réalisation magnifique », dit-il. Reconnaissant cependant que cette voie est actuellement dans une impasse, il estime en conséquence que la multiplication de projets d’ententes bilatérales ou régionales représente la meilleure solution de rechange. « Ça peut être avec l’Europe, des pays d’Amérique latine ou d’Asie... On gagne toujours à s’ouvrir des marchés et à se donner des règles commerciales claires et équitables. » L’occasion chinoise Contrairement à la majorité de ses compatriotes, celui qui a aussi été chef de cabinet et secrétaire d’État du président George Bush père, et qui a, par la suite, assumé de nombreuses responsabilités en matière de politique étrangère, n’a pas peur des puissances émergentes comme la Chine, le Brésil ou l’Inde. « Sur le plan économique, je ne considère pas ces pays comme une menace, dit-il. Je les vois comme une occasion de tisser de nouveaux liens commerciaux, de susciter de la croissance et de créer des emplois. S’ils émergent, c’est parce qu’ils ont embrassé notre paradigme de l’économie de marché. Nous ne devrions pas en être inquiets ou choqués, mais contents ! Est-ce que ces pays constituent un danger politique ou stratégique ? Cela dépendra des politiques qu’ils adopteront. » Évoquant particulièrement le spectaculaire envol du puissant dragon chinois sur la scène internationale, il poursuit : « Il faut -comprendre que la Chine doit pouvoir avoir sa propre politique étrangère et de défense. On peut en faire son ennemi si on s’y prend mal, mais elle n’est pas une ennemie des États-Unis ni de l’Occident, mais simplement une concurrente. Elle pose des gestes avec lesquels nous ne sommes pas d’accord, en ce qui concerne, par exemple, le programme nucléaire iranien, le Tibet, Taiwan ou certains aspects de sa relation avec le Japon, mais cela ne fait pas de nous des adversaires pour autant. Il y a toute la place nécessaire pour établir des liens de coopération entre les États-Unis et la Chine en matière d’énergie et de maintien de la stabilité régionale, et dans plusieurs autres domaines. Nous devons coopérer avec la Chine là où nos intérêts convergent, et apprendre à gérer nos différences là où ils divergent. » De Reagan à Romney Revenons à la bataille qui se mène beaucoup plus près de lui, en vue des élections présidentielles américaines. Ce vétéran de la politique admettait, à la fin du mois dernier, que le candidat de son parti était en difficulté, mais assurait qu’il avait encore toutes ses chances dans la course. « Ces élections seront très serrées. Elles se joueront dans huit ou neuf États girouettes, et les débats des chefs seront cruciaux », affirmait celui qui, selon la presse américaine, participait ce printemps au processus ayant mené au choix de Paul Ryan comme colistier du candidat républicain, Mitt Romney. « Cette campagne électorale ressemble beaucoup à celle que j’ai faite, en 1980, avec Ronald Reagan et George Bush père contre le président sortant, Jimmy Carter, explique-t-il. L’économie était très mal en point et le président n’était pas populaire, mais les gens étaient hésitants à l’égard de Ronald Reagan. Comme ils ne le connaissaient pas bien, il a longtemps tiré de l’arrière dans les sondages. C’est le débat des chefs qui l’a fait apparaître comme un candidat sérieux à qui on pouvait confier les destinées du pays. Il a finalement gagné haut la main. » L’esprit de l’Ouest Le vieux routier conserve malgré tout une foi inébranlable dans la capacité de son pays à rebondir. « Je ne m’en fais pas pour l’avenir des États-Unis à moyen et à long terme, à condition, et j’insiste sur ce point, à condition que nous mettions de l’ordre dans nos affaires ! Mais je suis convaincu que ça finira par se faire. Nous y sommes toujours parvenus. » Toujours actif dans les couloirs de la politique américaine et internationale ainsi qu’au sein du cabinet d’avocats familial Baker Botts, James Baker a visiblement trop de plaisir à poursuivre ses activités pour ne serait-ce qu’imaginer prendre un jour une retraite bien méritée. Il a, à ce propos, une réponse à la fois drôle et conforme à l’image qu’on se fait des hommes de l’Ouest : « À mon âge, dit-il, il faut rester actif, sans quoi on devient végétatif. Aussi, j’entends rester au poste jusqu’à qu’on me sorte les pieds devant ! »

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