Énergie

Anticosti - les chevreuils ont-ils peur du pétrole ?

En plein cœur de l’estuaire du Saint-Laurent se trouve la plus grande île du Québec : Anticosti. Grande comme la Corse – 16 fois la taille de l’île de Montréal –, ce vaste territoire sauvage a souvent changé de propriétaire depuis le siècle dernier. Difficile d’accès, le potentiel économique de l’île a ainsi été limité au tourisme. Or, les découvertes récentes de ses réserves pétrolières d’envergure mondiale ont de quoi faire rêver. Un débat national est engagé pour décider des bénéficiaires de cette richesse inouïe.

Difficile de ne pas voir, en regardant la carte du Québec, la tête d’une créature mythique, la gueule ouverte sur l’océan Atlantique. Figée dans le temps, on dirait qu’elle est sur le point d’avaler un beau morceau... hors d’atteinte. C’est ainsi que l’île d’Anticosti est perçue dans l’imaginaire québécois. Un paradis fragile et inaccessible. Un havre naturel qui regorge de chevreuils et de saumons pour les amateurs de plein air. C’est un territoire unique en Amérique du Nord aux yeux des géologues, car ses sols exposent les vestiges des grands bouleversements de notre planète. Et de plus en plus, elle est aussi considérée comme une porte sur notre indépendance énergétique, voire une solution à long terme pour réduire notre dette collective… enjeux de taille s’il en est au 21e siècle. Toutefois, le transfert récent, dans des conditions pour le moins nébuleuses, des droits sur l’or noir potentiel de l’île, de l’État aux mains d’intérêts privés, ne laisse personne indifférent. Certains le désignent même comme étant le pire vol du bien commun québécois depuis la Conquête... Qu’en est-il pour les habitants de l’île d’Anticosti ?

Une injection d'intérêt

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, les tentatives de coloniser l’île d’Anticosti ont toutes été des échecs. Quelques phares, un vieux cimetière et plusieurs épaves de bateaux ayant fait naufrage sur ses côtes dangereuses où abondent les hauts-fonds traîtres (son nom lui vient, après tout, d’« Anticoste », que les marins lui avaient donné en des temps plus anciens) sont tout ce qui en reste. À l’extrémité sud-ouest de l’île subsiste Port-Menier, son unique municipalité, où vivent près de 250 personnes. L’économie y roule essentiellement sur l’héritage laissé par Henri Menier, richissime industriel de France ainsi que sur l’abondance des poissons et la beauté des lieux. Mais voilà qu’à la fin des années 2000, des sociétés énergétiques investissent l’endroit, cherchant à savoir une fois pour toutes si le sous-sol de l’île possède ou non des ressources en pétrole. Les forages et études sismiques effectués par les entreprises Pétrolia, Junex et Corridor n’ont pas trop perturbé la faune et la flore jusqu’à présent. Des résidants tirent profit de la vente de produits et services aux travailleurs en séjour sur l’île. Mais le grand potentiel pétrolier de l’île inquiète toutefois les citoyens à sensibilité écologiste. Il s’agirait, selon les inquiétudes de certains, qu’au moment où l’exploitation du pétrole roule à fond, un grand navire pétrolier s’échoue sur les côtes du « cimetière du Saint-Laurent » ou qu’un pipeline se brise... et les dégâts seraient, il va sans dire, tragiques et irréversibles.

Un appel à la prévoyance

Pour Marc Lafrance, citoyen de Port-Menier depuis 11 ans, il y a pire risque pour l’environnement qu’un grave accident lié au pompage conventionnel du pétrole. Il craint surtout les résultats inconnus de l’extraction par fracturation hydraulique. Le pétrole de l’île d’Anticosti se trouvant majoritairement dans un schiste, c’est essentiellement de cette manière que l’on compterait extraire cette richesse du sous-sol profond. Certainement le citoyen le plus engagé dans le dossier, Marc Lafrance estime qu’il faudrait aller jusqu’à imposer un moratoire sur le processus d’exploration du potentiel pétrolier de l’île, le temps qu’une étude indépendante soit menée sur ce type d’industrie. Et non seulement l’extraction du pétrole par fracturation n’a jamais été effectuée au Québec, mais aucune étude n’a encore été effectuée sur son impact environnemental , et encore moins sur l’île d’Anticosti. Se sentant bien seul dans son combat, Marc Lafrance a créé une page Facebook (Anticosti !!! Nature ou Pétrole ???) pour rallier l’opinion publique. « Le point que je soulève, c’est que même si les retombées environnementales des travaux d’explorations sont minimes, elles sont visibles. Je les surveille. J’ai même envoyé des photos des résultats du forage par Pétrolia à madame Marois : des chaudières avec des produits chimiques vidés en pleine forêt. Qu’arrivera-t-il au moment de l’exploitation par fracturation ? Personne ne le sait. C’est bien, le développement économique, mais à quel prix ? »

Un manque évident de connaissances

« Il y a encore beaucoup d’études préliminaires à faire, et nous sommes donc à plusieurs années de même pouvoir faire du forage horizontal et de la fracturation hydraulique », affirme André Desrochers, chef du département des Sciences de la Terre et professeur en sédimentologie à l’Université d’Ottawa. Grand connaisseur de l’île d’Anticosti, il en a, depuis 1977, étudié la composition géologique. « Le problème, c’est que nous n’avons pas les connaissances scientifiques de base en hydrogéologie, du contenu géochimique de la roche. Quels éléments chimiques retourneraient dans la nappe phréatique [en cas de fracturation hydraulique] ? Il n’y a pas eu d’études sur les structures et sur la connectivité naturelle entre les régions profondes et les aquifères de surface… Toutes ces questions sont cruciales pour évaluer les problèmes environnementaux en lien avec une exploitation [du pétrole] non conventionnelle », ajoute-t-il. En l’absence d’un observatoire scientifique pour répondre à toutes ces interrogations persistantes, le professeur Desrochers juge prématuré d’envisager de procéder à l’extraction d’ici peu.

De nouveaux sentiers de chasse

Denis Duteau est maire de la municipalité d’Anticosti depuis sept ans. Bien au fait des objections comme celles de son concitoyen Marc Lafrance, il tient tout de même à ce que l’exploration soit effectuée. « Les travaux de Pétrolia en 2010 et le dévoilement de chiffres exorbitants [quant au potentiel pétrolier] ont suscité une véritable tempête dans un verre d’eau, lance-t-il. Pourtant, nous sommes encore vraiment loin d’avoir toutes les connaissances permettant de savoir si l’exploitation est même possible. » Le maire Duteau craint que le nouveau gouvernement Marois impose un moratoire sur l’exploration du potentiel pétrolier de l’île. « Une bonne partie de la population souhaite que l’on aille de l’avant, dit-il. Cela pourrait donner un regain à notre économie. » À son avis, aucune exploitation n’aura lieu avant que des études s’étalant, pense-t-il, sur dix ans soient réalisées. Avec la transparence dont font preuve les pétrolières, selon lui, les citoyens seront d’accord avec l’exploitation du pétrole : « Si les études démontrent qu’on peut contrôler les risques environnementaux et que cela peut créer 150 ou 200 emplois, c’est certain qu’un village en déclin de population peut difficilement refuser, ajoute-t-il. En attendant, les travaux qu’a réalisés Junex pour dégager des chemins dans les bois en vue d’études sismiques ont produit comme résultat de super beaux sentiers de chasse », aux yeux du maire.

Exploitation du pétrole à l'île d'Anticosti

Les positions du gouvernement Marois ≡ Le Parti québécois de Pauline Marois avait annoncé en campagne électorale vouloir demander au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (le BAPE) de produire une « étude complète de la filière » du pétrole et de mettre en place un régime de redevances qui permettrait à Québec de « récupérer plus de 50 % du profit avant impôt » lié à son exploitation. La promesse de demander au Vérificateur général de revoir l’entente entre Hydro-Québec et Pétrolia a été répétée durant la campagne électorale. ≡ L’automne dernier, Daniel Breton, l’actuel ministre de l’Environnement, a porté plainte à la Sûreté du Québec contre le gouvernement Charest. ≡ Martine Ouellet, la nouvelle ministre des Ressources naturelles, a récemment affirmé qu’elle ne voyait pas le jour où le gaz de schiste pourrait être exploité de façon sécuritaire. Elle a laissé entendre que le moratoire qui interdit toute fracturation hydraulique pour fins d’extraction du pétrole ou du gaz pourrait devenir permanent.

Deux entreprises effectuent les travaux d'exploration à Anticosti : Pétrolia et Junex.

≡ De 60 à 65 % de l’actionnariat de la société Pétrolia est québécois, selon son président et chef de la direction, André Proulx. ≡ Chez Junex, environ 90 % de l’actionnariat est québécois, selon Dave Pépin, vice-président aux affaires corporatives et chef des finances. ≡ Corridor Resources, partenaire de Pétrolia à Anticosti, est une société de Halifax majoritairement propriété de fonds anglais et ontariens. ≡ Le bras financier du gouvernement, Investissement Québec (IQ), a déboursé 15 millions de dollars le printemps dernier pour devenir actionnaire de Junex et de Pétrolia. ≡ Junex compte forer des puits conventionnels à Anticosti l’an prochain. ≡ Pétrolia concentre ses efforts d’exploitation du pétrole en Gaspésie, pour le moment.

Combien vaut le pétrole de l'île d’Anticosti ?

Au total, le sous-sol d’Anticosti pourrait receler au moins 42 milliards de barils de pétrole... la majeure partie sous forme « non conventionnelle ». De ces réserves, selon les plus récentes estimations, Pétrolia et son partenaire Corridor Resources contrôleraient pour l’équivalent de 30 milliards de barils, alors que Junex aurait des permis sur 12 milliards. À plus de 100 dollars le baril, il y aurait pour jusqu’à 4200 milliards de dollars de pétrole à extraire de l’île. Or, la question demeure à savoir si la totalité de cette ressource est exploitable commercialement, car elle devra nécessairement être extraite par voie de fracturation. Dans des cas semblables aux États-Unis, on a pu extraire jusqu’à 15 % des réserves . Un pourcentage qui équivaudrait à un total de 630 milliards de dollars pour le pétrole de l’île d’Anticosti. De là à savoir quelle part de ce montant irait aux coffres de l’État, rien n’est certain.

LIGNE DE TEMPS

L’histoire récente de l’île d’Anticosti ≡ 1534 : Découverte par Jacques Cartier. ≡ 1680 : Anticosti accueille ses premiers colons. ≡ Après la conquête britannique, elle est annexée à la colonie de Terre- Neuve, puis à la province de Québec. ≡ 1895 : Le riche chocolatier et industriel français Henri Menier achète l’île pour la somme de 125 000 dollars. Il en fait sa réserve personnelle de chasse et de pêche en y introduisant plusieurs nouvelles espèces, notamment le cerf de Virginie et l’orignal. ≡ 1926 : Son frère, Gaston Menier, estimant l’île peu rentable, la vend à la Wayagamack Pulp and Paper Company, devenue plus tard la -Consolidated-Bathurst. ≡ 1969 : Fondation de la Société québécoise d’initiatives pétrolières (SOQUIP). ≡ Années 1970 : Anticosti est rachetée (en 1974) par le gouvernement du Québec pour 25 millions de dollars. La SOQUIP effectue des travaux d’exploration sur l’île, mais les puits forés ne semblent pas -prometteurs. ≡ 1997 : Création de la division Hydro-Québec gaz et pétrole (HQGP). ≡ 1998-1999 : Shell procède au forage de cinq puits à Anticosti. À défaut de résultats intéressants, la pétrolière abandonne ses « claims ». ≡ 2002 : Le premier ministre Bernard Landry apprend de hqgp la -découverte d’un gisement de pétrole sur l’île. Son gouvernement prévoit un programme d’exploration de ses réserves au prix de 330 millions de dollars. ≡ 2003 : Le parti libéral du Québec, dirigé par Jean Charest, remporte l’élection générale de la province. ≡ 2007 : Avec près de 9,8 millions de dollars investis sur les 330 prévus, le gouvernement Charest annonce qu’il n’y a pas d’hydrocarbures à exploiter dans le sous-sol de l’île. ≡ 2008 : Le gouvernement Charest procède au démantèlement de hqgp. Hydro-Québec met en vente ses 35 permis de forage dans l’île. Une entente avec la société Pétrolia permet à cette dernière de faire l’acquisition de 6 100 km2. ≡ 2011 : La société albertaine Sproule confirme à Pétrolia que l’île recèle des réserves de pétrole se situant entre 19,8 et 48,2 milliards de barils. Toutefois, elles ne sont accessibles que par fracturation hydraulique. L’entreprise Junex intensifie alors ses travaux d’exploration. Les deux entreprises auraient les droits sur un potentiel de plus de 40 milliards de barils de pétrole. ≡ 2012 : Les sociétés Pétrolia et Junex poursuivent leurs explorations sur l’île d’Anticosti.

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Premièrement décrétons le plus vite possible l'exploitation du pétrole de l'île d'Anticosti et en plus n'oublions pas les pauvres chevreuils de cette île qu'ois faire d'eux cet tout simple c'est la déportations obligatoire de tous l'espèces.