Québec

Le Québec n'est pas seul

Les citoyens du Québec sont malheureux, mécontents, hésitants devant l’attitude à adopter. Aux dernières élections provinciales, le vote s’est divisé en trois blocs, comme si les électeurs voulaient indiquer clairement qu’ils ne faisaient confiance à aucun des trois partis ni à aucun des trois chefs. Comment quiconque pourrait-il revendiquer la victoire avec à peine 30 % des suffrages exprimés ? C’est moins du quart des votes admissibles… En rejetant le statu quo, les électeurs québécois ont emboîté le pas à leurs compatriotes du reste du Canada. Un bien étrange dénominateur commun !

Les citoyens du Québec sont malheureux, mécontents, hésitants devant l’attitude à adopter. Aux dernières élections provinciales, le vote s’est divisé en trois blocs, comme si les électeurs voulaient indiquer clairement qu’ils ne faisaient confiance à aucun des trois partis ni à aucun des trois chefs. Comment quiconque pourrait-il revendiquer la victoire avec à peine 30 % des suffrages exprimés ? C’est moins du quart des votes admissibles… En rejetant le statu quo, les électeurs québécois ont emboîté le pas à leurs compatriotes du reste du Canada. Un bien étrange dénominateur commun ! Récemment, les Albertains ont mis un terme au long règne des néoconservateurs (regroupés sous un nouveau nom dans un nouveau parti) en choisissant comme première ministre une conservatrice « rouge », probablement l’un des leaders nationaux dont les idées sont les plus originales, à l’exception de ce qui concerne le pétrole et le gaz – mais la politique énergétique est à la politique albertaine ce que l’option souverainiste est à celle du Québec : il ne s’agit pas d’assurer le bien commun, mais de prendre davantage de pouvoir et, ainsi, contrôler davantage l’argent. La Colombie-Britannique, de son côté, s’apprête à rejeter son gouvernement néoconservateur (installé au sein même du Parti libéral) au profit du npd, dirigé par un chef jeune et doué… mais en Colombie--Britannique, les surprises sont fréquentes. De même, en Ontario, tous les scénarios sont possibles. Et personne nulle part n’est réellement satisfait des choix politiques offerts à l’échelle fédérale. Tout cela nous rappelle que les citoyens préfèrent les idées axées sur le bien commun aux préjugés idéologiques. Pourtant, nos politiciens sont enlisés dans leurs vieilles idéologies, se satisfaisant de lieux communs pourtant inopérants. Les plus courants sont les clichés que ressassent les leaders autour du globe sur l’ouverture des marchés et la libéralisation du commerce, perspective qui fut favorisée au cours des années 1980 et 1990 par une coalition de conservateurs, dirigés par Brian Mulroney, et le Parti québécois, ainsi que par un vaste ensemble de grandes entreprises. Ce mouvement favorable à la mondialisation s’accompagnait d’une foi éperdue dans l’efficience et l’efficacité de méthodes étriquées, au détriment de la pensée et de l’imagination ; entre autres résultats, l’école a progressivement délaissé sa vocation première, l’éducation, au profit d’une conception qui réduit de plus en plus celle-ci à la formation. Voici maintenant quelques décennies que s’impose ce cadre médiocre, graduellement devenu universel. Pourtant, depuis quelque temps, les citoyens cherchent de plus en plus à exprimer leur mécontentement. Le mouvement des étudiants québécois constitue une indication tangible à cet égard. Mais au même moment, hélas, ressurgissent le populisme et les arguments du 19e siècle, tout aussi éculés que le modèle dominant. Pire encore, on assiste au retour de la politique de la peur : des figures publiques brandissent le spectre de la différence, quelle qu’elle soit. L’angle sous lequel la nouvelle première ministre du Québec a tenté d’aborder la question de la citoyenneté en constitue un triste exemple. Elle n’a pas insisté sur le bien commun, sur l’éthique, sur la participation des citoyens ou sur leur volonté de contribuer à la société. Elle n’a pas semblé désireuse de se représenter l’autre, idée pourtant au cœur même de la cohésion sociale. Au lieu de cela, elle a plutôt laissé entendre que les citoyens de fraîche date étaient suspects de mauvaise foi. Au lieu d’insister sur la notion enthousiasmante d’inclusion, elle a proposé un concept de citoyenneté frileux et borné. Elle a évoqué la possibilité de retirer des droits démocratiques aux citoyens qui ne se conformeraient pas aux niveaux de compétence linguistique définis par le gouvernement. Nous voulons tous que le français joue un rôle de premier plan. Mais les chartes des droits, la provinciale comme la fédérale, ne feraient qu’une bouchée de la vision ainsi mise de l’avant par Pauline Marois. En outre, n’oublions pas que le droit de vote et le droit de se présenter à titre de candidat aux élections ne font qu’un. L’idée même que n’importe quel gouvernement puisse envisager de retirer à certaines personnes ce droit fondamental a de quoi inquiéter. Il s’agit des pouvoirs du citoyen, et non de ceux du gouvernement. Quel terrible recul dans le discours public ! Une pareille attitude passe également à côté des approches très efficaces, positives plutôt que négatives, que nous déployons au Canada pour aider les gens à y développer un sentiment d’appartenance. J’ai moi-même souvent été très ému, en faisant du porte à porte pour appuyer des amis de différents partis, de constater la fierté avec laquelle les nouveaux citoyens s’exprimant en français ou en anglais avec difficulté faisaient appel à leurs jeunes enfants pour traduire nos propos et expliquer notre démarche. Et les enfants étaient fiers d’être invités à jouer ce rôle. L’enthousiasme était palpable dans ces discussions sur les choix de société, qu’il aurait bien souvent été impossible de tenir dans le pays d’origine de ces familles. Ces citoyens ne menacent aucunement la langue française ! La plupart des nouveaux arrivants souhaitent que leurs enfants soient au minimum bilingues. C’est pourquoi on retrouve tant de Canadiens de citoyenneté récente dans le système d’immersion française du pays. Ils souhaitent que leurs enfants mettent toutes les chances de leur côté, et ils souhaitent les voir jouer un rôle public. Revenons au mouvement des étudiants. Même si ce n’est pas ce qui frappe au premier abord, une grande part du mécontentement qui s’y est exprimé découlait de l’immutabilité d’un modèle politique fondé sur la vision médiocre d’une éducation réduite à un rôle utilitaire et sur la posture étriquée de la peur de l’autre. Il semble régner chez les gouvernants un manque d’imagination, une incapacité à aborder le réel, renforcés par la certitude arbitraire d’indiquer la bonne voie, justifiée par une forme dépassée de nationalisme. Par conséquent, en bien des endroits du Québec, l’unilinguisme des francophones a fait tache d’huile. Bien sûr, les gens ont le droit de ne vouloir parler qu’une seule langue. Mais si c’est le système qui les y incite, c’est une autre affaire. Notre société se targue d’être égalitaire, et ce droit à l’égalité est fortement reconnu d’un bout à l’autre du Canada. Or, l’approche qui nous préoccupe ici en matière de politiques linguistiques baigne dans un paradigme inquiétant de « classes ». L’élite québécoise est bilingue, ce qui lui assure un revenu supérieur et de meilleures chances d’avancement. Or, on dirait presque que ces classes nanties se méfient de leurs compatriotes moins favorisés qui parleraient deux langues ! Pauline Marois et ses amis ne sont tout simplement pas attentifs aux chiffres. L’autre jour, à l’occasion du Sommet international de la francophonie tenu dans la ville de Québec, certains de ses sympathisants répétaient encore que les politiques de bilinguisme au Canada avaient échoué. Pourtant, à l’heure actuelle, la moitié des citoyens bilingues du Canada sont des anglophones de souche ou de génération récente, qui ont suivi les programmes d’immersion française très efficaces en place dans tout le pays. Plus de 300 000 enfants reçoivent une instruction de ce type dans les écoles publiques. Calgary et Vancouver sont les villes canadiennes où l’on trouve le plus grand nombre de programmes d’immersion française par habitant. Certes, tout n’est pas facile. On manque de places ; il y a partout des listes d’attente. Le nombre de familles qui souhaitent inscrire leurs enfants à ces programmes augmente. Je peux en témoigner, car je suis l’un des fondateurs de l’organisme national « Français pour l’avenir ». Et j’ai pu constater que ces classes sont remplies des enfants de Canadiens de fraîche date. En somme, tandis que certaines régions et certains groupes économiques du Québec glissent vers l’unilinguisme ou sont induits à le faire, de plus en plus d’anglophones bilingues, d’Acadiens, de Franco-Ontariens, de Franco-Manitobains, de Fransaskois, de Franco-Albertains et de Franco-Colombiens obtiennent des postes clés en politique, en administration et dans le domaine des affaires internationales, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Cela peut sembler encourageant pour ceux qui souhaiteraient soustraire le Québec à la réalité canadienne. Mais cela signifie également que les Québécois perdent du terrain, que leur influence diminue, qu’ils s’excluent de facto d’une partie du débat national, de la conversation nationale, et que leur revenu s’amoindrit tandis que le pouvoir du bilinguisme augmente ailleurs. Ainsi, dans une certaine mesure, le rétrécissement des choix entraînant une perte d’optimisme est au cœur de la frustration des étudiants québécois à l’endroit de leurs dirigeants ainsi que de leur incertitude face à un avenir brouillé.

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