Économie

L'art du possible et du souhaitable


Au moment où l’ONU accepte de donner le statut d’observateur à la Palestine, cela malgré l’oppositon des États-Unis et du Canada, John Negroponte affirme que les Américains devront apprendre à être plus patients en matière de relations internationales.
Et parfois aussi à se méfier de ce qu’ils désirent, prévient le grand vétéran de la diplomatie américaine qui fut le réorganisateur des services du renseignement de son pays.

Bien qu’officiellement retiré de la gestion des affaires étrangères de son pays, John Negroponte, ancien secrétaire d’État adjoint et ex-ambassadeur des États-Unis aux Nations unies ainsi que dans quatre autres pays (Honduras, Mexique, Philippines, Irak), suit avec beaucoup d’intérêt – et une pointe d’inquiétude – l’évolution du Printemps arabe. Au moment où la revue forces l’a joint aux bureaux de sa firme de consultants à Washington, à la fin de l’automne, les États-Unis et l’ensemble de la communauté internationale se demandaient depuis des mois comment mettre fin à la guerre fratricide en cours entre le gouvernement syrien et une grande partie de son propre peuple.

« Les Américains ont parfois du mal à choisir le moindre de deux maux ; c’est le dilemme que nous avons actuellement avec la Syrie, dit d’une voix forte et assurée ce septuagénaire à la taille imposante. Il ne fait pas de doute que le régime de Bachar al-Assad est détestable et condamnable. Mais parfois, il faut penser aux effets pervers que pourraient avoir nos actions. Ceux qui voudraient qu’on renverse le régime actuel devraient se demander par quoi il serait remplacé? Personnellement, je ne suis pas convaincu qu’on ne se retrouverait pas avec un régime aussi mauvais, sinon pire. Il y a beaucoup d’intégristes islamistes et même des organisations liées à al-Qaïda, en Syrie, qui n’attendent qu’une occasion pour tirer profit de la situation. »

Les récents cas de l’Irak, de l’Afghanistan, de l’Égypte ou du Pakistan illustrent bien, selon lui, ce qui était vrai aussi à l’époque où il représentait son pays dans d’autres zones chaudes du globe, comme le Vietnam, dans les années 1960, ou l’Amérique centrale, dans les années 1980. « Le seul fait de renverser Saddam Hussein, les Talibans, Hosni Moubarak ou Pervez Musharraf ne veut pas dire que l’on ait réglé le problème. Ce n’est parfois que le début d’une série de nouveaux problèmes. Les Américains se montrent parfois très impatients et ne comprennent pas pourquoi on n’obtient pas de résultats plus rapidement. En fait, il n’existe pas de solution facile, il vaut mieux réfléchir soigneusement avant d’agir, et les véritables changements exigent du temps et des efforts constants. »

Ce fils de riches immigrants grecs né en Angleterre se préoccupe beaucoup, entre autres situations, de celle que connaît l’Égypte avec la récente élection d’un gouvernement issu des courants modérés des Frères musulmans. « Le pays est à une étape délicate, y compris du point de vue des intérêts américains. Poids lourd de la région, il est également le signataire des accords de Camp David. Personne ne souhaite que les courants les plus radicaux y prennent le haut du pavé et qu’il renonce à sa reconnaissance diplomatique d’Israël. »

De la guerre du Vietnam à Ben Laden

Entré au service de la diplomatie américaine il y a un demi-siècle, John Negroponte dit être resté profondément imprégné de son début de carrière au Vietnam à titre, notamment, de conseiller de l’administration Nixon. Partisan d’une diplomatie à poigne, il attira aussi l’attention publique et certaines critiques à titre d’ambassadeur des États-Unis au Honduras, à l’époque où ce pays d’Amérique centrale, qui faisait l’objet d’accusations de violation des droits de la personne, servait de camp de base à l’appui logistique et financier qu’offraient les États-Unis à l’opposition armée au régime socialiste en place dans le Nicaragua voisin.

Les Canadiens l’ont vu jouer un rôle important dans la signature du Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone, lors de son premier mandat à titre de secrétaire d’État adjoint, dans les années 1980. Ils l’ont aussi vu, alors ambassadeur au Mexique, appuyer vigoureusement l’entrée de ce pays dans l’Accord de libre-échange nord-américain (alena) aux côtés du Canada et des États-Unis.

Au lendemain de son élection, le président George W. Bush l’avait rappelé du secteur privé pour en faire son ambassadeur aux Nations unies. Le président républicain le mandatera ensuite brièvement comme ambassadeur en Irak post-Saddam Hussein avant de le placer, en 2005, à la tête de la nouvelle autorité unique censée remettre de l’ordre dans l’ensemble des services de renseignements civils et militaires des États-Unis, alors décrédibilisés par les attaques du 11 septembre 2001 et par l’histoire des fausses armes de destruction massive en Irak.

Aujourd’hui nostalgique de la carrière diplomatique, John Negroponte ne restera à ce poste que deux ans avant de reprendre la fonction de secrétaire d’État adjoint jusqu’au départ des Républicains de la Maison-Blanche. On a dit qu’il avait tout de même eu le temps de remédier en partie au manque de communication et à la rivalité destructive qui minaient le travail de tous ces agents de l’ombre œuvrant au pays et à l’étranger.

Gérer les dangers

« Fondamentalement, les États-Unis sont en sécurité, et ce, pour des raisons géographiques : protégé à l’est et à l’ouest par deux grands océans, il est bordé, au nord et au sud, par des nations amies, constate-t-il. Sur le plan géopolitique, le danger, ou plutôt le défi, vient du fait que nous ne représentons que 5 % de la population mondiale et qu’il y a un monde immense, dehors, qui cherche à nous rattraper sur le plan économique. Ça, c’est le bon côté de la mondialisation. Mais il y a aussi un côté obscur, des menaces tapies sous la surface, comme le terrorisme, bien sûr, qui est bien réel, mais dont l’importance ne doit pas, à mon avis, être exagérée. On pourrait évoquer aussi le crime transnational et le trafic de drogue transfrontalier. Toutefois, ces dangers sont gérables grâce à nos systèmes de défense et à notre étroite collaboration avec les pays qui partagent notre vision. »

De toutes ces menaces qui peuvent vraiment « gâcher une journée », l’une de celles qui préoccupent le plus John Negroponte est la prolifération nucléaire. Il commence par rappeler que les pressions de la communauté internationale et les mécanismes de contrôle que celle-ci a mis en place sont parvenus à convaincre plusieurs pays, à commencer par l’Afrique du Sud, mais aussi le Brésil, l’Argentine, la Corée du Sud ou encore Taiwan, à abandonner leur projet de se doter de la bombe. On a moins de succès, ces temps-ci, avec la Corée du Nord et l’Iran.

« Le cas de l’Iran est très préoccupant. D’abord à cause de la volatilité de cette région qui pourrait, si l’Iran se dotait de l’arme nucléaire, amener des pays comme l’Égypte, la Turquie ou l’Arabie saoudite à vouloir l’acquérir à leur tour. À cause, aussi, de la politique agressive que mène Téhéran dans la région par son appui à toutes sortes de mouvements islamistes au Liban, sur le territoire palestinien, en Syrie. Nous ne devons pas rater notre coup dans cette affaire. On sait, pour le moment, que les pressions économiques ont un impact, mais on ne sait pas si ce sera suffisant pour forcer l’Iran à changer de cap. »

La Chine et les Amériques

La fulgurante ascension de la Chine inquiète beaucoup moins le politicien. « Je ne suis pas de ceux qui voient la Chine comme un danger ; je crois que notre relation peut être gagnant-gagnant. Il est indéniable que la Chine est la deuxième économie du monde et qu’elle le restera pendant des années, si elle ne nous subtilise pas le premier rang. Aussi serait-il nettement préférable que nous apprenions à collaborer, car si les choses devaient mal tourner, nos deux pays en pâtiraient. »

L’un des derniers dossiers dont il a eu la charge au Département d’État consistait justement à enrichir le dialogue entre les deux puissances en matière économique, politique et militaire. « Au début, nous avions un mal fou à rencontrer les militaires chinois. Cela a fini par débloquer. Le dialogue économique, quant à lui, s’est intensifié et passe désormais par une multitude de canaux de -communication de toutes sortes. Ça ne veut pas dire qu’on ne rencontre pas de problèmes ; mais j’ai appris à l’alena que, parfois, plus les pays se rapprochent, plus ils ont de questions à régler. »

L’ancien diplomate agit aujourd’hui à titre de conseiller auprès de multinationales en tant que vice-président de la firme de consultants en stratégie internationale McLarty Associates, de Washington. Il enseigne également les affaires internationales à son alma mater, l’Université de Yale.

Il reste attaché à l’idée d’une plus grande intégration des trois Amériques, ce qui l’amène d’ailleurs à présider le Conseil des Amériques, la plus grande organisation de gens d’affaires consacrée à cette cause. Il note que les traités de libre-échange signés par les États-Unis couvrent déjà toute la côte ouest de l’hémisphère, de l’Alaska à la Terre de Feu (du côté chilien). Il pense toutefois que l’on pourrait faire beaucoup plus, en dépit de l’impasse dans laquelle s’est rapidement retrouvé le défunt projet de Zone de libre-échange des Amériques (zlea), il y a une dizaine d’années. « Ce projet demeure plein de bon sens. Le Brésil continue de résister à cette idée, même si je me suis laissé dire que ses gens d’affaires aimeraient qu’il se laisse convaincre. Nous finirons par trouver une façon de tous nous entendre. Une plus grande intégration des Amériques serait un gros avantage dans l’amélioration de notre compétitivité économique. Il faut seulement savoir être patient. »

Déclin ? Quel déclin ?

Le monde a beaucoup changé depuis la guerre du Vietnam, admet John Negroponte. Il y a eu, entre autres, l’effondrement du mur de Berlin, l’arrivée fracassante des économies émergentes et la grande récession. Mais ne lui parlez pas de déclin de l’influence américaine sur la scène internationale… « La situation n’est plus la même, mais elle n’est pas si différente non plus, se défend-il. J’estime que tout cela est relatif. Je pense que par rapport aux autres pays, les États-Unis sont toujours extrêmement importants, influents et puissants. L’armée américaine reste la plus importante et la plus puissante, et son économie est la plus grande du monde. »

« Il est vrai, poursuit du même souffle le diplomate, que nous n’avons pas su, ces dernières années, aller chercher autant d’appui dans la communauté internationale que nous l’aurions dû, notamment en ce qui concerne la campagne en Irak. Mais nous avons aussi été, avec plusieurs autres partenaires, les architectes de la plupart des grandes institutions sur lesquelles repose le système international depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Je crois fermement que nous sommes encore dans le coup. Nous avons eu des hauts et des bas, mais ce serait une grosse erreur de nous considérer comme morts et enterrés. » ×

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