Québec

Le pouvoir, la justice et la coopération


Par leur travail inspirant dans leurs sphères institutionnelles respectives, elles sont devenues les phares de la société québécoise contemporaine. Pauline Marois, 63 ans, est la toute première femme de l’histoire du Québec à exercer la fonction de première ministre. Parmi ses objectifs?: relever l’économie et mettre en place des mesures de protection de l’identité québécoise. Monique Leroux, 58 ans, dirige le premier groupe financier coopératif au Canada. Elle propose, au pays et au monde entier, une forme de capitalisme axée sur le bien-être et le progrès communs. France Charbonneau, 61 ans, dirige d’une main ferme la commission d’enquête qui cherche à mettre un terme à l’enlisement des fonds publics dans la corruption.

Au sommet de leur art, ces trois femmes représentent l’aboutissement de la première génération qui s’est taillé une place dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes.

Pour ces raisons, forces leur décerne collectivement le tout premier titre de «?personne de l’année?» de son histoire. Voici l’occasion de présenter ce qui définit ces trois grandes femmes?: d’où elles viennent, ce qui les motive, car ce que l’avenir leur réserve aura des retombées sur nous tous.

France Charbonneau

Peur de personne

Tout comme nos deux autres personnalités de l’année, la juge France Charbonneau est une femme extrêmement occupée. Le devoir de réserve lui interdit de donner des entrevues depuis qu’elle préside les audiences de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. Malgré cette contrainte, elle a tout de même signalé à forces être « très honorée » de la distinction de personnalité de l’année, titre qu’elle « accepte avec beaucoup d’humilité ».

À défaut d’avoir lancé cette commission d’enquête des années plus tôt, alors que les demandes fusaient de partout, Jean Charest aura au moins eu le mérite de nommer pour la présider une juriste qui fait l’unanimité. La grande expérience, la rigueur au travail et l’indépendance irréprochable de France Charbonneau en faisaient la personne idéale pour mener à terme cette vaste enquête. C’est le juge en chef de la Cour supérieure du Québec, François Rolland, qui en avait fait la suggestion à l’ancien premier ministre. Pour entrer dans un monde d’hommes tel que celui de la construction en vue d’y faire le ménage, il ne faut pas avoir froid aux yeux ! Mais celle qui était auparavant connue comme la responsable de l’emprisonnement à vie du célèbre Maurice « Mom » Boucher a l’habitude de traiter avec des personnages intimidants et de déployer des efforts substantiels pour les mettre derrière les barreaux. Dans le cas de Boucher, France Charbonneau avait travaillé de 6 h à 23 h pendant 18 mois, prenant seulement cinq jours de congé, non consécutifs, durant cette période. La juge France Charbonneau avait donc l’expérience ainsi que l’éthique de travail requises pour relever son nouveau défi.

Les attentes du public envers la « commission Charbonneau » étaient grandes, le printemps dernier. De l’infiltration du crime organisé dans l’industrie de la construction aux modes de financement des partis politiques, elle ratissait très large. La tâche semblait herculéenne. Il planait un certain cynisme à son égard, surtout après que la commission Gomery sur le scandale des -commandites et la commission Bastarache sur le processus de nomination des juges eurent donné l’impression que ce type d’enquêtes n’allaient pas toujours au fond des choses. Mais dès le départ, le 22 mai dernier, la juge Charbonneau a su se montrer rassurante qu’elle et son équipe ne ménageraient pas leurs efforts pour lever le voile sur l’infiltration du crime organisé dans l’industrie de la construction et l’adjudication des contrats publics. Jusqu’à présent, les résultats ne déçoivent pas. Déjà, les maires de deux des plus grandes villes du Québec se sont sentis obligés de remettre leur démission. La Commission d’enquête poursuit ses travaux jusqu’en octobre 2013.

Biographie

= Née à Montréal en 1951.
= A œuvré 26 ans à la Couronne provinciale ; a remporté 81 des 82 procès pour meurtre qu’elle a plaidés.
= Conseillère juridique de l’escouade Carcajou de 1997 à 1999.
= Au début des années 2000, elle a dirigé un comité pancanadien de procureurs de la Couronne et de policiers dans le but de modifier les lois sur le gangstérisme et les motards criminels.
= Juge à la Cour supérieure depuis 2004.
= Depuis le 22 mai et jusqu’au 19 octobre 2013 : préside la Commission qui doit enquêter sur les allégations de corruption et de collusion dans l’octroi des contrats publics dans l’industrie de la construction, l’infiltration du crime organisé sur les chantiers et le financement occulte des partis politiques depuis 15 ans.

Monique Leroux

Championne des coopératives

Monique Leroux a pris les commandes du Mouvement Desjardins en mars 2008, l’année où le système financier mondial s’effondrait. Quatre ans plus tard, après avoir reçu plusieurs distinctions pour son travail admirable à travers cette tempête, Monique Leroux entame son second mandat à la tête de l’institution financière. En cette Année internationale des coopératives, elle fait la promotion d’un modèle d’entreprise où l’argent est au service du développement humain.

« J’apprécie beaucoup la reconnaissance de forces, affirme Monique Leroux. Je la reçois au nom de l’ensemble du mouvement coopératif et la mets au service de celui-ci. » Monique Leroux, seule femme à la tête d’une institution financière au Canada, présente un bilan irréprochable après un premier mandat en tant que présidente du conseil et chef de la direction du Mouvement Desjardins. Selon le magazine Global Finance, Desjardins est la quatrième institution financière bancaire en Amérique du Nord et la 16e au monde à l’égard de la sûreté. Les revenus du premier groupe financier coopératif du Canada (6e au monde) sont en forte croissance, et l’institution vise l’expansion dans de nouveaux marchés. Desjardins est une des 10 entreprises les plus admirées pour sa culture organisationnelle, selon le classement établi par Waterstone Human Capital.

En plus de cette réussite dans un contexte mondial d’insécurité persistante, le mot d’ordre en 2012 a été, pour Monique Leroux, de promouvoir la coopération. Le Mouvement Desjardins figurait d’ailleurs parmi les instigateurs et hôtes principaux du Sommet international des coopératives qui s’est tenu à Québec en octobre dernier. À la fin du mois de novembre, c’est à elle que l’on a demandé de déposer devant l’onu la « Déclaration de Québec », occasion idéale pour promouvoir et faire reconnaître le modèle coopératif devant la planète entière.

La Déclaration évoque l’importance de la reconnaissance politique, économique et sociale des coopératives : « Elle engage les coopératives dans l’action, la performance, non pas comme finalité, mais en tant que levier, pour qu’elles soient en mesure de répondre aux besoins évolutifs de ses membres », souligne Monique Leroux. Comme c’est la nature des coopératives de se concentrer sur le local, le Sommet a été l’occasion d’engager les gens qui œuvrent au sein de ce modèle à travailler ensemble au sein des grands enjeux mondiaux. « Par ailleurs, il faudrait s’ouvrir davantage à la participation des jeunes et de la relève. Le modèle d’entreprise coopérative n’est généralement pas enseigné aux niveaux collégial et universitaire », indique-t-elle. Bref, tout comme les femmes de sa trempe le font depuis quelques décennies, il est temps pour les coopératives de prendre leur juste place. « Dans l’esprit de certains, les coopératives, c’est peut-être un peu folklorique ou peu important, mais objectivement, plus de 100 millions d’emplois dans le monde sont créés par 1 million de coopératives. Les 300 plus grandes ont ensemble une taille économique plus grande que celle du Canada. »

Concernant l’équilibre entre ses (très) nombreuses responsabilités et sa vie privée, Monique Leroux se dit privilégiée d’être entourée de personnes solides. « Notre force personnelle est corrélée à celle de l’ensemble des gens avec qui on travaille, précise-t-elle. Dans le fond, mon rôle, que ce soit à la présidence de Desjardins, au Sommet ou dans le cadre d’autres activités, c’est de mettre en place des conditions favorables pour permettre aux gens d’aller au bout de leurs rêves. » Dans sa vie, elle a constaté l’importance de créer de l’énergie positive et de la confiance autour de soi. C’est là, souligne la pdg, que l’on peut « réaliser de grandes choses ». ×

Biographie

= Née à Montréal en 1954.
= De 1995 à 2000, elle est vice-présidente principale de la division du Québec de la Banque Royale.
= En 2001 : vice-présidente exécutive et chef de l’exploitation de Québecor.
= De 2004 à 2008, elle occupe le poste de chef de la direction financière du Mouvement des caisses Desjardins.

Pauline Marois

La confiance en temps d’incertitude

À pareille date, l’an dernier, sa direction était fortement contestée au Parti québécois. La Coalition Avenir Québec et François Legault, connaissant une montée fulgurante, se préparaient à prendre sa place à la prochaine élection. Ayant réussi à maintenir une certaine unité au sein de ses troupes, tout en menant la charge de l’opposition officielle contre le gouvernement Charest, elle ne s’est pas contentée de survivre politiquement. Depuis le 4 septembre, Pauline Marois est la première ministre du Québec.

« Formidable, trois femmes ! J’aime ça ! C’est un honneur pour moi. Cela me fait chaud au cœur et me donne un très grand sentiment de fierté. » Telle fut la réaction de Pauline Marois en apprenant qu’elle partageait le titre de personnalité de l’année avec Mmes Charbonneau et Leroux : deux personnes qui, tout comme elle, occupent des postes non traditionnels pour les femmes. « Elles mettent leurs talents au service du Québec, et pour cela, elles ont toute mon admiration », ajoute la première ministre.

Passant en revue les grands moments de ces 12 derniers mois mouvementés, Pauline Marois lance : « Rien ne m’a été épargné, rien ! » L’épreuve la plus difficile a été le départ de ses collègues qui, à différents moments, ont décidé de quitter le parti. « C’était des gens que j’aime, des camarades de route pour qui j’ai le plus grand respect. Je les croyais capables de passer par-dessus certains enjeux politiques pour le bien du Québec… Contre vents et marées, j’ai réussi à garder le cap. » Elle croit que certains trouvaient qu’elle n’allait pas assez loin ou assez rapidement dans ses décisions. Selon elle, son parti avait une responsabilité d’autant plus grande qu’il constituait la plus imposante opposition officielle de l’histoire du Québec. « Sans les milliers de questions que nous avons posées à l’Assemblée nationale, je ne crois pas que la Commission d’enquête sur l’industrie de la construction aurait été mise en place. »

Une campagne électorale efficace a donné l’occasion à son parti de former le nouveau gouvernement, quoique minoritaire, le 4 septembre 2012. Or, son plus beau moment de la dernière année n’est pas celui-là, mais bien en janvier dernier, alors qu’elle composait son équipe de campagne électorale. « Nous n’étions pas complètement sortis de la tempête... de voir des gens de grande qualité me dire “présent”, de voir ces 124 candidats a été pour moi un grand moment de joie et de fierté. »

Le gouvernement Marois n’aura pas été inactif durant ses 100 premiers jours, bien au contraire. Si le rythme auquel les projets de loi se sont succédé a été décrié par certains, ce n’est certainement pas le cas de la première ministre. « J’ai bien aimé voir mon équipe vouloir aussitôt tout faire en même temps. Avec dynamisme, chacun s’est mis au travail. Même ceux qui n’ont pas d’expérience ministérielle ont pris leurs responsabilités à bras-le-corps.» D’ici les 12 prochains mois, Pauline Marois veut développer l’économie, « mais de façon ordonnée, pour que cela serve aux Québécois », remettre le Québec sur le chemin de la création de richesse pour maintenir les services publics, redresser le tir pour atteindre l’équilibre budgétaire. Elle veut aussi redéfinir la Loi 101, car la question de la langue est « fondamentale pour notre avenir ». À suivre !

Biographie

= Née le 29 mars 1949 à Québec.
= Elle occupe 14 charges ministérielles au sein des gouvernements Lévesque, Parizeau, Bouchard et Landry.
= Elle occupe pendant deux ans le poste de vice-première ministre du Québec (2001-2003).
= Elle se classe deuxième à deux courses à la chefferie du Parti québécois, derrière Pierre Marc Johnson en 1985, et André Boisclair en 2005. Le 26 juin 2007, elle devient officiellement chef du PQ.

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