Économie

Perspectives Économiques 2013

FORCES a soumis à la même série de questions les économistes en chef de deux des plus grandes banques en Amérique du Nord. Mickey D. Levy, de Bank of America, et Craig Wright, de RBC Groupe financier, nous parlent de cette récupération économique toujours pénible, quatre ans après la faillite de Lehman Brothers, qui poussa la crise financière à son paroxysme.

FORCES a soumis à la même série de questions les économistes en chef de deux des plus grandes banques en Amérique du Nord. Mickey D. Levy, de Bank of America, et Craig Wright, de RBC Groupe financier, nous parlent de cette récupération économique toujours pénible, quatre ans après la faillite de Lehman Brothers, qui poussa la crise financière à son paroxysme.

Ces deux spécialistes nous rappellent qu’on ne peut surmonter facilement dix années d’excès et que cette reprise, survenant après un choc économique sans précédent, est forcément atypique. Le processus de relance demeure freiné par le piège budgétaire dans lequel nombre de gouvernements de pays dits développés demeurent embourbés. La crise financière est devenue une crise fiscale avec, pour toile de fond, un dérapage de l’endettement public. Cette Europe qui s’enlise dans une austérité budgétaire devenue stérile et ces États-Unis constamment menacés de paralysie budgétaire par le poids de leur dualité politique nous ramènent à une réalité : il faut désormais compter avec une inversion des pôles économiques. Les perspectives de croissance mondiale ne sont plus l’affaire des économies développées, c'est aussi le cas du Canada et du Québec ; elles se trouvent du côté des économies émergentes : en Chine, ainsi que dans plusieurs économies d’Asie et d’Amérique latine.

Quels sont les grands problèmes auxquels le monde économique doit faire face présentement ?

Mickey D. Levy – En 2012, la croissance mondiale a décéléré rapidement pour tomber près d’un creux historique. Je prévois une amélioration graduelle, avec une économie américaine appelée à croître modestement en 2013. Ailleurs, en Europe, en Chine, en Inde, la stabilisation est attendue. Les plus grands défis demeurent les problèmes fiscaux avec, à la clé, une Europe aux prises avec l’endettement public, une faible compétitivité et un secteur bancaire en difficulté. Quant à la Chine, il faudra voir quelles mesures son nouveau gouvernement voudra mettre en place pour relancer la croissance.

Craig Wright – Il faut présupposer que les pays européens sauront gérer cette crise. Pour la zone, déjà en récession, nous n’anticipons pas de choc sur le système financier assorti de répercussions à l’échelle mondiale, comme ce fut le cas avec l’épisode Lehman Brothers. Pour la Chine, il appert que l’économie a connu son point le plus faible au premier trimestre de 2012 et que nous assistons à un début d’accélération de la croissance. Tout cela laisse penser que la Chine continuera à soutenir la croissance mondiale, le commerce mondial et le prix des matières premières.

Quant à l’impasse budgétaire, les élections américaines étant derrière nous, les esprits vont se calmer. La politique fiscale aux États-Unis demeurera un frein à la croissance, mais elle ne provoquera pas de contraction abrupte au premier trimestre de 2013. Le tiraillement fiscal à Washington constitue un risque, mais si l’on regarde du côté de la taxation, les deux parties s’entendent sur la fiscalité concernant 98 % des Américains. Nous pensons qu’ils sauront surmonter leurs différends quant aux 2 % restants. Du côté des réductions des dépenses, il apparaît aisé, je pense, de gérer de manière à décaler certaines compressions. Il s’agit donc de reporter les restrictions fiscales, et non de les faire dérailler.

Que dire de la zone euro ? Toutes ces politiques d’austérité sont-elles un désastre ?

ML – On ne peut généraliser pour l’ensemble de l’Europe ; il faut considérer chaque pays individuellement. Certains d’entre eux n’avaient pas d’autre choix que de recourir à l’austérité. Je pense à la Grèce. D’autres, comme l’Italie, n’ont pas besoin d’austérité budgétaire, mais plutôt de réformes en matière de réglementation pour leur économie et leur marché du travail. Malheureusement, là où l’austérité était nécessaire, elle a essentiellement pris la forme d’une hausse de taxes ayant eu pour effet de nuire à l’économie.

CW – Aborder les déficits et l’endettement public sous l’angle de l’austérité est toujours un défi. Si l’on se réfère au ratio dette/pib, l’attention a porté sur le numérateur, avec peu ou pas d’intérêt pour le dénominateur. Les Européens réalisent que plus l’on s’attarde à la dette et au déficit sans considérer le PIB, plus les chiffres se retournent contre eux. Je pense que l’on se dirige vers une austérité mieux équilibrée. L’austérité se poursuivra, mais avec plus de sensibilité pour la croissance économique. Dans la zone euro, on prend de plus en plus conscience qu’il faut également introduire davantage de flexibilité dans l’atteinte des cibles du retour à l’équilibre.

La monnaie unique va-t-elle résister à cette crise ?

ML – Les leaders européens ont répondu à cette crise de manière à réduire les probabilités d’éclatement de la zone euro. Nous constatons certains progrès sur le plan fiscal. Le problème de l’endettement public, plus criant dans certains pays comme l’Irlande, le Portugal, la Grèce et, dans une moindre mesure, l’Espagne, a engendré une nécessaire réduction des salaires réels ainsi que des compressions dans les importations, ce qui a eu pour effet d’accroître la productivité et de réduire les déséquilibres de la balance commerciale. Les banques travaillent également à leur recapitalisation. Cela va prendre encore quelques années, sous une supervision bancaire centralisée, et les défis demeurent. Mais les gestes posés ont élargi les perspectives de maintien d’une Europe unie.

CW – Oui, je le pense. La plus grande marque de confiance envers l’euro est venue en juillet, lorsque le président de la Banque centrale européenne (bce) a déclaré que l’euro était irréversible. Depuis lors, les scénarios catastrophe sont devenus plus improbables. Une dislocation de l’euro, du moins désordonnée, devrait être évitée. Il y a toujours un risque, mais l’appui de juillet, et la volonté réitérée en septembre, semblent indiquer que l’éclatement de l’euro n’est dans l’intérêt de personne.
Il existe un risque du côté des pressions sociales, mais toute solution a son prix. Si la Grèce, par exemple, sort de l’euro et subit la dévaluation, de nombreux éléments d’actif seront libellés en devise locale, mais tout son passif restera libellé en euros. Dans ce cas de figure, la faillite d’un nombre élevé d’entreprises et de ménages est hautement probable. Retenons que beaucoup a été fait en Grèce, notamment du côté des salaires et des coûts de la main-d’œuvre. La Grèce est en voie de devenir très concurrentielle.

Un peu partout, nous observons un déséquilibre entre l’assouplissement monétaire, particulièrement imposant, et les stimuli fiscaux, plutôt limités. Jusqu’où les banques centrales peuvent-elles aller dans leurs efforts visant à relancer, seules, leurs économies respectives ?

ML – Cette question est très pertinente. En Europe, les décisions de la Banque centrale européenne de prêter ou de soutenir les banques et d’accepter d’acheter des titres de dette gouvernementaux ont été cruciales pour maintenir l’union de l’Europe. Il en résulte certes un déséquilibre, mais celui-ci est nécessaire pour assurer la transition, les réformes fiscales requises étant à plus long terme. J’insiste, ici, sur « long terme ». On peut difficilement imposer à court terme à un pays l’austérité fiscale, en plus d’une réforme du système bancaire, une recapitalisation des banques, une réduction des salaires réels et une reconstruction de la compétitivité. Le processus exige des années. Les déséquilibres vont donc persister, et le besoin d’appui de la Banque centrale demeure bien réel pour plusieurs années encore, afin de permettre aux dirigeants d’apporter les correctifs au problème fiscal européen sur les plans de l’économie et de la réglementation.
C’est le cas également de la Réserve fédérale américaine (Fed), quoique l’on puisse espérer que le programme de monétisation de la dette se termine plus rapidement aux États-Unis. La situation est différente ici : l’économie américaine croît modestement et le taux de chômage est appelé à se résorber graduellement. L’économie n’est pas en récession comme en Europe. Les banques ont été recapitalisées, et elles ont suffisamment de liquidités.

CW – Ces déséquilibres sont une réaction à une crise financière devenue crise fiscale. La réponse monétaire a donc consisté à « acheter du temps » afin de permettre une remise en ordre fiscale, qui requiert une plus longue période. Il faut comprendre que nous n’avions jamais subi un tel choc auparavant. Nous expérimentons présentement par l’action, et la route que nous suivons n’est pas dénuée d’embûches. Toutefois, à un certain moment il faudra bien « sortir », retirer toutes ces liquidités du système, et les taux d’intérêt vont devoir remonter à un niveau plus normal. Il ne faudrait pas revenir aux conditions qui prévalaient avant la crise. Les taux d’intérêt maintenus bas longtemps ont incité les investisseurs à rechercher de meilleurs rendements. Or, ces rendements élevés s’accompagnent de risques élevés. À un moment donné, le coût du risque était devenu inapproprié, mal évalué.

Est-ce que les gouvernements disposent de la marge de manœuvre nécessaire pour résoudre cette crise ?

ML – Aux États-Unis, les leaders politiques sont certainement capables de contourner l’impasse budgétaire. Ils sont certainement en mesure de faire des compromis qui permettraient de combler à long terme l’écart fiscal. Mais sont-ils prêts à le faire ? Ces tiraillements entre le président et le Congrès témoignent d’un manque de leadership, d’un mépris pour les marchés, d’une politique de faible envergure et à courte vue, et d’un manque de volonté à vouloir agir pour le bien des États-Unis. C’est vraiment décevant.
En Europe, les dirigeants sont obligés de prendre des décisions désagréables. Ce sont les marchés qui les poussent à agir de la sorte. Les marchés peuvent manifester leur mécontentement ! Les écarts de taux sur les titres de dette souveraine ou sur le marché interbancaire s’accroissent ainsi de manière parfois spectaculaire, entraînant une crise et obligeant les leaders à réagir. Aux États-Unis, les marchés ne peuvent exprimer un tel mécontentement et imposer une discipline, parce que la Réserve fédérale (Fed) est le plus grand détenteur et le plus grand acheteur de bons du Trésor américain. Le vieil adage « Ne jamais se battre contre la Fed » empêche les participants au marché de manifester leur déplaisir face à ce qui se passe à Washington.

CW – Il a été surprenant de voir tous les outils que les autorités monétaires avaient dans leur coffre, n’est-ce pas ? Opération « twist », assouplissement quantitatif, engagement à maintenir les taux à un niveau bas pendant un certain temps… Tout ce qui était possible a été fait, et ce sera encore le cas si jamais la situation se détériore. Du point de vue fiscal, il est difficile pour la plupart des pays de stimuler davantage leur économie. Ils peuvent atténuer ou reporter les mesures de restriction – c’est ce que nous prévoyons pour les États-Unis, alors que la Grèce et d’autres pays de la zone en difficulté devraient obtenir davantage de souplesse. Il faut cependant admettre que la croissance de l’économie mondiale n’est plus l’affaire des économies développées, qui vont continuer, à certains degrés, de guérir leurs maux de tête. Les perspectives de croissance se trouvent du côté des économies émergentes, en Chine, et dans plusieurs économies d’Asie et d’Amérique latine.

Pourquoi est-ce si difficile pour les États-Unis de récupérer après cette crise de 2008 ?

ML – Le processus d’ajustement implique un désendettement des ménages. Le marché immobilier a également connu cinq années de déclin. On voit cependant des signes de rebondissement, ce qui est salutaire. S’ajoute au désendettement des ménages celui des institutions financières, avec tous ces bilans nettoyés de leurs mauvais prêts, notamment sur le marché hypothécaire. La reprise économique américaine est donc particulièrement lente, malgré des assouplissements monétaires sans précédent, parce que le degré élevé d’endettement et les conséquences de la crise financière ont nécessité des ajustements qui ont inhibé la croissance.

CW – L’histoire nous enseigne que les périodes d’excès sont suivies de périodes de stress. Nous nous retrouvons ici avec une décennie d’excès, devant être suivie par une décennie de réajustements. Les États-Unis n’en sont qu’à mi-chemin. Ils demeurent confrontés au désendettement des ménages et à la réduction du levier dans les institutions financières. Les politiques fiscales vont également continuer d’exercer un poids sur la croissance. Dans le passé, ces éléments constituaient un vent arrière pour les États-Unis ; aujourd’hui, ils deviennent vent contraire. Si vous ajoutez à cela la révision de l’encadrement de la réglementation des institutions financières…

Et vos prévisions, en guise de mot de la fin ?

ML – (pour l’économie américaine) L’économie se redressera en 2013. La croissance pourrait être au ralenti au cours des deux premiers trimestres, notamment sous le coup des pressions découlant du problème fiscal. Mais je prévois que l’économie croîtra, de 2 à 2,5 % durant l’année. La force motrice sera l’immobilier, qui devrait surpasser le consensus des prévisionnistes. Les dépenses des consommateurs vont augmenter de 2 %, sous la pression des ménages poursuivant leur désendettement. En revanche, les investissements des entreprises demeurent très faibles. Ces entreprises sont assises sur une montagne de liquidités, de l’ordre de 1 800 milliards de dollars, mais étant donné l’incertitude, notamment du côté de Washington… Une fois ce danger écarté, on peut penser que les dépenses en capital augmenteront modestement. La grande inconnue demeure le secteur de l’exportation. Les exportations américaines ont augmenté au cours du premier semestre pour ensuite se replier, en réaction au ralentissement économique mondial et à la récession en Europe.
En résumé, je prévois une amélioration continue de l’économie américaine, avec un modeste recul du taux de chômage. C’est mon meilleur scénario, qui accorde une faible probabilité à une récession. Mais la principale préoccupation demeure cette impasse budgétaire. Le risque ne vient pas tant de ce qui peut en résulter sous forme de hausse des taxes et de réduction des dépenses que de l’incertitude qu’elle engendre. Cet environnement incertain a de fortes retombées sur les décisions des entreprises d’investir et d’embaucher.

CW – (pour l’économie canadienne) À l’externe, l’économie canadienne va devoir conjuguer avec la crise européenne, avec l’atterrissage en douceur attendu en Chine et la tentative des États-Unis d’éviter l’impasse budgétaire. À l’interne, le Canada est soumis à ses propres vents contraires. L’un d’eux est le dollar canadien, appelé à graviter davantage autour de la parité avec le dollar américain, ce qui touche plusieurs secteurs de l’économie canadienne. Un autre est le ratio dette/revenu, qui demeure inquiétant. Les consommateurs continuant de réduire leur endettement, ils contribueront moins à l’activité économique.
Néanmoins, nous prévoyons une progression du pib de 2,2 % cette année et de 2,4 % l’an prochain. Ayant récupéré la croissance et les emplois perdus lors de la récession, l’économie canadienne évolue présentement près de son plein potentiel. Quant à l’inflation, elle oscille autour de 2 %, ce qui correspond à une phase d’expansion. Du côté des finances publiques, le gouvernement fédéral est déterminé à équilibrer son budget à moyen terme. Que ce soit un an de plus ou de moins a peu d’importance, dans la mesure où il maintient le cap sur le moyen terme. Nous pensons que si surprise il y avait, elle viendrait du bon côté, non du mauvais.
À plus long terme, l’expansion économique repose sur un équilibre entre la croissance de la force de travail et celle de la productivité. Or, plus nous avancerons dans le temps, plus la croissance de la force de travail va ralentir, sous l’effet du choc démographique. Il nous faudra miser davantage sur les gains de productivité afin de maintenir notre niveau de vie. Le vieillissement de la population est le plus important défi structurel pour le Canada. ×

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