Québec

Coop fédérée - la culture du changement

Spécialité québécoise, le mouvement coopératif se révèle l’une des meilleures armes contre les dérives de la financiarisation de l’économie, particulièrement dans un secteur aussi névralgique que l’agriculture, affirme le chef de la direction de la Coop fédérée, Claude Lafleur.

L’affirmation surprend quelque peu au vu des nombreuses difficultés existentielles que traverse depuis des années le monde agricole. « Nous nous portons bien. Nous avons atteint des sommets cette année, autant sur le plan des ventes que de la rentabilité », déclare le patron de ce chef de file du secteur agroalimentaire au Québec, qui est aussi le plus important réseau de coopératives agricoles au Canada.

L’an dernier, au moment de son 90e anniversaire, la Coop fédérée totalisait un chiffre d’affaires de 4,9 milliards de dollars, avait versé plus de 100 millions en ristournes depuis cinq ans et comptait environ 10 000 employés. Concentrée au Québec, elle est aussi présente un peu partout au Canada et mène des activités de ventes de semences, de fertilisants et d’aliments pour animaux (Élite et La Coop), de quincaillerie et de machinerie agricole (Unimat), de produits pétroliers (Sonic) et de transformation des viandes (Olymel). Propriété de ses 95 000 membres, la Coop fédérée regroupe également 90 coopératives et participe à différentes coentreprises qui gonflent encore la taille de cette entité qui pèse un grand total de 8 milliards de chiffre d’affaires annuel, s’appuie sur 16 000 employés et exporte dans plus d’une cinquantaine de pays.

De la chrysalide au papillon

Retournons en 2005, lorsque Claude Lafleur accède à la direction de l’entreprise. Les choses se présentent alors beaucoup moins bien. L’industrie porcine traverse une crise profonde, et la Coop fédérée fonctionne à perte. « Dans notre monde, les gens ne sont pas là d’abord pour faire de l’argent, mais pour rendre un service nécessaire, dit-il avec fierté. Mais nous leur disons : ce n’est pas une raison pour rester pauvre. »

La Coop fédérée se lance alors dans une grande « chasse aux actifs sous-utilisés » qu’on appellera « projet Chrysalide ». L’exercice sera exigeant. Il mènera, entre autres, à passer d’une soixantaine de meuneries à moins d’une douzaine, ainsi qu’à fermer des abattoirs et à réduire les salaires chez Olymel. Un nouveau système informatique de gestion intégrée est également mis en place. « C’est le même genre de système qu’on voit un peu partout… sauf que le nôtre marche », dit en riant l’agroéconomiste de 56 ans.

Cet effort touche maintenant à sa fin et se muera en simple processus d’amélioration continue. « Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur l’appui d’un conseil d’administration qui -comprenait les enjeux et sur des agriculteurs qui étaient prêts à embarquer. Cela a instauré une nouvelle culture du changement qui nous sera précieuse », se réjouit l’homme au physique imposant mais au regard doux.

Car les défis à venir restent nombreux et tout aussi importants. L’un d’eux consiste à trouver une stratégie devant la concentration et la financiarisation du secteur agricole et agroalimentaire. Comme dans bien d’autres industries, on y voit des géants tels Cargill, Monsanto ou Glencore occuper de plus en plus d’espace. Inscrits en Bourse, ces colosses, qui disposent pourtant de ressources financières considérables, ne regardent trop souvent pas plus loin que le trimestre suivant. Et des investisseurs de tout poil ont eux aussi découvert que le domaine pouvait leur rapporter de beaux profits. Cette prise de contrôle par les milieux financiers est particulièrement dommageable pour le monde agricole, estime Claude Lafleur. « De leur point de vue, une terre présente plus d’intérêt comme moyen de spéculer, ou pour construire des bungalows, que pour produire de la nourriture. »

Les agriculteurs et leurs coopératives n’ont toutefois pas d’autre choix que d’essayer de leur faire face s’ils ne veulent pas être emportés comme les autres. La lutte est déjà bien inégale, constatait cet automne une étude de la firme PricewaterhouseCoopers. Le chiffre d’affaires des 40 entreprises agroalimentaires privées les plus -importantes du monde (1 096 milliards de dollars) se révèle presque quatre fois plus élevé que celui des 40 principales -coopératives agricoles. La lutte est encore plus inégale en Amérique du Nord, où le chiffre d’affaires des 24 plus grosses coopératives (65 milliards de dollars) n’équivaut qu’au dixième de celui de leurs homologues du privé.

L’argent et la gouvernance

L’un des principaux handicaps des coopératives est de ne pas disposer des mêmes ressources financières que la concurrence, dit le patron de la Coop fédérée. On ne peut pas, comme elle, se tourner vers les marchés boursiers ou vendre des participations à de grands investisseurs privés lorsque se présentent des projets de développement ou d’acquisitions. Heureusement qu’au Québec, on peut compter sur d’autres sortes d’investisseurs à la fois puissants et patients, notamment le Fonds de solidarité de la ftq et les fonds de développement régionaux du Mouvement Desjardins.

« On ne dit pas assez à quel point nous sommes chanceux, au Québec, d’avoir accès à ces outils appuyés par l’État, dit Claude Lafleur. C’est unique en Amérique du Nord. Sans cela, nous ne pourrions pas nous développer. »

Un autre défi est celui de la gouvernance d’une organisation fondée sur les valeurs coopératives. Comment demeurer un mouvement essentiellement tourné vers les besoins de ses fondateurs, les agriculteurs du Québec, sans pour autant se fermer à de nouvelles avenues de développement susceptibles de consolider l’organisation ? « On assiste à une oscillation continuelle entre des valeurs très traditionnelles et des valeurs de modernité. Il faut sans cesse renouveler la réflexion stratégique en prenant garde de ne pas perdre son âme en chemin », explique-t-il avec la voix posée de ceux qui savent convaincre.

De grandes coopératives agricoles de l’Ouest canadien ont cru qu’elles pourraient mieux se développer en transférant une partie de leurs activités sur les marchés boursiers. « Les décisions qui les concernent se prennent aujourd’hui en Suisse », constate-t-il.

À la Coop fédérée, on choisit parfois de garder ouvertes des stations-services à peine rentables dans certaines régions « parce que ça correspond à notre mission ». Mais l’organisme a aussi eu l’idée de mettre à profit ses précieuses installations de transbordement de la voie maritime du Saint-Laurent pour se lancer à la conquête de l’imposant marché ontarien des fertilisants. Trois ans plus tard, la Coop détient la moitié de ce marché, tout en rentabilisant mieux ses équipements. « Nous sommes un peu comme les Jésuites. Nous disons que nous ne devons pas seulement nous adapter au monde, mais que le monde doit aussi s’adapter un peu à nous. »

Et puis, qui a dit que la seule façon de concurrencer les géants de l’industrie privée était de faire comme eux en cherchant à devenir sans cesse plus gros ? « Comparativement à eux, nous sommes un relativement petit acteur, observe Claude Lafleur. Mais je refuse de croire qu’avec des producteurs qui se tiennent ensemble, les nouvelles technologies de communication et une logique de filière cherchant à s’adapter rapidement aux besoins du marché, nous ne puissions pas défier ce modèle-là ! »

La vie d’agriculteur à l’ère d’Internet

L’ancien directeur général de l’Union des producteurs agricoles (upa), Claude Lafleur ne cache pas son agacement devant ce discours « misérabiliste » qui dépeint les agriculteurs comme une race en voie d’extinction. Le Québec ne perd plus, comme avant, trois fermes par jour. Leur nombre s’est stabilisé autour de 30 000, dont 6 000 à 7 000 qui comptent pour environ 80 % de la production au Québec. « Le reste, ce sont des fermes de proximité, comme la mienne, qui vivotent parce qu’elles ne parviennent pas à réaliser d’économies d’échelle », explique ce passionné qui cultive l’ail et la framboise « pour le plaisir ».

Claude Lafleur ne nie pas que le secteur porcin traverse une période particulièrement difficile. Le système canadien de gestion de l’offre dans le lait, la volaille et les oeufs continue également de faire l’objet de toutes sortes d’attaques intérieures et extérieures plus fondées, selon lui, « sur une idéologie que sur des faits ».

L’ensemble du secteur agricole subit par ailleurs une pénurie de main-d’oeuvre. Il faut dire que la vie d’agriculteur reste un métier très dur, au point où des parents découragent leurs enfants de prendre leur relève. Les rares diplômés qui sortent encore des programmes universitaires en agriculture se dirigent trop souvent vers le biologique, qui ne compte que pour 2 % de la production québécoise.

Toutefois, les choses ne vont pas si mal. Mais elles pourraient aller encore mieux si le gouvernement se donnait une véritable politique pour ce secteur. « Aujourd’hui, nous n’avons pas de projet collectif en matière agricole, déplore-t-il. Six mois après une élection provinciale, je vous mets au défi de me dire quelle est la position des partis politiques sur cet enjeu. »
Les programmes existants, notamment en matière d’assurance catastrophe, sont certes généreux, mais leur rigidité nuit à l’évolution des pratiques agricoles, estime Claude Lafleur, qui voudrait qu’une partie des sommes allouées soit réorientée vers l’aide à la formation des agriculteurs et à la gestion de leurs entreprises.

Coopératives du monde entier, unissez-vous !

En attendant, la Coop fédérée ne manque pas de projets. Elle mène, entre autres, des pourparlers en vue d’un éventuel rapprochement commercial avec l’importante chaîne de quincailleries bmr. Elle caresse l’idée de ressusciter les anciens magasins généraux dans les petites collectivités en regroupant à un même endroit ses stations-service, ses dépanneurs, ses quincailleries et, pourquoi pas, les guichets automatiques d’une autre coopérative : le Mouvement Desjardins.

Elle vient aussi de s’associer avec l’une des plus importantes coopératives agricoles du monde, l’Indian Farmers Fertiliser Cooperative (iffco), pour le projet de création d’une usine d’engrais de 1,2 milliard de dollars à Bécancour.

« Les Indiens sont beaucoup plus proches des valeurs fondatrices de la coopération que nous le sommes nous-mêmes, admet franchement Claude Lafleur. On y trouve plus d’entraide, plus de soin dans le choix des investissements. J’ai été extrêmement impressionné par l’ampleur de leur engagement à l’égard de la collectivité. »
Il y aurait aussi des leçons à tirer de l’expérience européenne, croit-il. « En Angleterre, des coopératives de consommateurs achètent des terres de manière à ce que leurs membres puissent décider des aliments qui leur seront proposés. »

Un grand sommet international s’est tenu à Québec l’automne dernier à l’occasion de l’année internationale des coopératives. On y est arrivé à une conclusion à la fois simple et ambitieuse, rapporte Claude Lafleur. « Comme nos principaux concurrents sont de grandes multinationales, les coopératives doivent former des alliances pour défendre leur vision “alternative” des choses et mettre à profit leurs forces, souvent plus grandes qu’on ne le croit. »

Et l’on aurait tort de les tenir d’ores et déjà pour battues. « La récente crise a montré que la logique financière pouvait, du jour au lendemain, détruire des industries entières, rappelle le chef de la direction de la Coop fédérée. Le mouvement coopératif est plus résilient et fait rarement faillite, car lorsque survient une difficulté financière, il reste fidèle à ses membres et résiste à la tempête. » ×

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