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Du Bio Dans Son Assiette ?

Le monde agroalimentaire est en plein bouleversement. Et un nouveau joueur vient brouiller les cartes : l’agriculture biologique. Panacée pour les uns, mirage pour les autres, le bio suscite des débats à la fois scientifiques et idéologiques. Mythes ou réalités ? FORCES fait le point.

Stéphane Roy est le président de Biologico et de Sagami. Il cultive des tomates en serre et, depuis 2011, il a entamé un grand virage bio au sein de son entreprise avec sa gamme de produits Biologico. À Sainte-Sophie, dans les Laurentides, Stéphane Roy a investi 6,5 millions de dollars pour se convertir au biologique. Dès mai, il projette de faire de même avec 2,1 hectares de cultures à Sainte-Marthe, pour un investissement de 2 millions dans un complexe 100 % biologique. Investir dans la production biologique, une bonne affaire ? Tout porte à croire que c’est le cas : en une décennie, la demande sur les marchés biologiques canadiens et américains a connu une croissance exceptionnelle, passant de 8 milliards de dollars en 2001 à 35 milliards en 2011. Au pays, le Québec fait figure de leader en production et transformation biologiques, les entreprises accréditées étant passées de 325 en 2003 à plus de 1 300 en 2012. Entre 2010 et 2012 seulement, l’offre de produits biologiques a crû de 38 %, passant de 4 000 à 5 500, notamment grâce au dynamisme du secteur de la transformation. La province, qui encadre l’utilisation de l’appellation biologique depuis plus de dix ans, a acquis une expertise enviable. Et le Canada ? Le gouvernement fédéral s’est contenté de légiférer sur la question en 2009, en s’inspirant notamment des pratiques québécoises. Quant aux autres provinces, la législation n’y existe tout simplement pas encore. Toutefois, malgré le dynamisme du secteur, la production biologique québécoise ne répond qu’à 30 % de la demande des transformateurs et consommateurs, affirme le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (mapaq). En fait, selon la Filière biologique du Québec, qui représente l’industrie, il y aurait la possibilité, d’ici cinq ans, de quadrupler le volume de grains biologiques et d’au moins doubler celui de la production laitière, de viandes, de fruits et de légumes biologiques. Pourtant, la raison qui a poussé Stéphane Roy vers le biologique n’a rien d’économique. « J’avais envie que mon petit garçon de huit ans puisse se promener dans les serres et manger les tomates sans que je doive me préoccuper des pesticides. Même pour mes cultures de tomates conventionnelles, j’ai remplacé depuis plusieurs années les pesticides chimiques par des pesticides bios et des prédateurs naturels. Je crois que l’on mesure mal les effets à long terme de tous ces produits chimiques qui se retrouvent dans nos aliments. » Comme nombre de consommateurs qui se tournent vers le bio, Stéphane Roy a d’abord fondé son choix sur des valeurs et des préoccupations liées à la santé et à l’environnement. Mais l’industrie biologique livre-t-elle vraiment dans l’assiette le produit qu’elle prétend nous vendre ?

Deux industries, deux idéologies

Le marché biologique fait aujourd’hui concurrence à l’agriculture traditionnelle industrielle, qui a pris son envol lors de la « Green Revolution » des années 1960. Pour devenir performante, l’industrie s’est armée de machines, de pesticides, de fongicides et de fertilisants chimiques, et maintenant, d’organismes génétiquement modifiés (ogm), d’hormones de croissance et d’antibiotiques. Près d’un demi-siècle plus tard, l’agriculture conventionnelle a permis d’engendrer d’immenses productions agricoles. Mais elle se trouve, dans les mêmes proportions, face à son lot de défis : appauvrissement du sol, contamination du sol et des eaux, diminution de la biodiversité. Devant cette réalité, certains se tournent vers l’agriculture biologique. Alors qu’un nouveau marché émerge, des visions s’affrontent. D’un côté, les tenants d’une agriculture plus écologique, en harmonie avec son milieu ; de l’autre, ceux qui affirment que l’agriculture biologique ne pourra jamais être, au mieux, qu’une solution de remplacement destinée à ceux qui en ont les moyens, les aliments biologiques étant de deux à trois fois plus onéreux que les aliments traditionnels. Sylvain Charlebois est agroéconomiste et vice-doyen à la recherche et aux études supérieures à l’Université de Guelph, en Ontario. S’il se défend d’être « anti-bio », il s’est donné comme mission de remettre les pendules à l’heure. Selon lui, si l’industrie biologique a su attirer de nouveaux consommateurs grâce notamment à ses bienfaits reconnus pour l’environnement, plusieurs mythes contribuent également au succès de la filière biologique. « Le débat est tellement polarisé que l’on s’y perd. Au-delà de la science, cela devient une question de croyances. C’est ce qui me rend mal à l’aise avec le mouvement pro-bio : on abuse de l’ignorance des urbains en matière d’agriculture. Je reconnais l’importance de l’existence d’une filière biologique qui se développe avec succès. Mais il ne faut pas prétendre que les produits biologiques vont sauver le monde ! » argumente cet auteur de plusieurs livres, dont le plus récent s’intitule Pas dans mon assiette – Manger est-il devenu risqué ? Sylvain Charlebois évoque trois mythes, qui, selon lui, sont véhiculés par les tenants de l’agriculture biologique, à savoir que les produits biologiques contiendraient moins de pesticides, seraient meilleurs pour la santé, et seraient plus sûrs. À cela, s’ajouterait un quatrième mythe, cette fois mis de l’avant par ceux qui défendent l’agriculture traditionnelle : le bio ne serait pas productif.

Mythe numéro 1 : Le biologique ne comporte pas de pesticides

Vrai ? Oui et non

L’industrie biologique n’utilise pas de pesticides chimiques (ni d’engrais ou de fertilisants chimiques), mais d’autres techniques agricoles, comme le contrôle par les insectes. Cependant, souligne Sylvain Charlebois, « la production biologique utilise aussi des pesticides naturels, qui ne sont pas sans risque pour les consommateurs ». Pour Laure Waridel, écosociologue et auteure du livre L’envers de l’assiette, mettre ces deux types de pesticides dans le même sac relève de la malhonnêteté intellectuelle : « Il est vrai que certains pesticides naturels, comme la Roténone, peuvent être dommageables s’ils sont utilisés en trop grande quantité. Mais dans le cas du bio, ce type de pesticides est employé seulement comme cure, et son usage est très réglementé. Dans les cultures industrielles, c’est tout le contraire ; les pesticides chimiques sont utilisés de façon préventive. Sans compter que des pesticides sont désormais intégrés dans certaines semences génétiquement modifiées. » La science, à tout le moins, s’entend sur le fait qu’il y a moins de résidus de pesticides dans les fruits et légumes biologiques. Leurs homologues conventionnels présenteraient un risque de 30 % supérieur d’être contaminés par des résidus de pesticides, selon une méta-analyse publiée dans les Annals of Internal Medicine en 2012, qui recense plus de 200 articles et s’appuie sur sept bases de données, certaines portant sur plus de 40 ans. Cependant, nuancent les études, il est très rare que les résidus de pesticides trouvés dans les aliments dépassent les limites imposées par les réglementations gouvernementales. Mais ces limites sont-elles assez sévères ? Comme le soulève une étude publiée en 2006 dans le Food Science and Nutrition, les chercheurs font des tests sur la présence de résidus de pesticides dans la nourriture depuis 40 ans. Or, s’il est clair que l’exposition massive aux pesticides cause des effets néfastes sur la santé, le fait que la présence de résidus dans les aliments constitue ou non un danger pour la santé suscite encore une controverse scientifique. Selon Laure Waridel, la dangerosité des pesticides est claire : « Ces normes sont établies en fonction d’un adulte moyen et ne tiennent pas compte des personnes plus vulnérables, comme les enfants. De plus, on évalue les seuils permis en considérant un pesticide à la fois. Mais, dans la réalité, on est exposé à une multitude de produits chimiques qui peuvent avoir un effet cocktail. On commence à peine à en mesurer les impacts potentiels et à s’en inquiéter. »

Mythe numéro 2 : le bio est meilleur pour la santé

Vrai ? Peut-être pas, mais...

Est-ce que la tomate biologique est vraiment « meilleure » pour la santé qu’une tomate issue de la culture traditionnelle ? Selon Sylvain Charlebois, il s’agit d’une croyance répandue chez les consommateurs mais qui n’a pas encore été validée scientifiquement. « On ne devrait donc pas acheter du bio parce que c’est censé être meilleur pour la santé », soutient-il. Cette conclusion semble faire consensus, du moins pour le moment : « Jusqu’à maintenant, du point de vue de la qualité nutritionnelle, les études n’ont pas démontré de grosses différences entre les deux types de cultures, sauf peut-être au niveau des composés phénoliques, qui ont des effets antioxydants et qui seraient plus présents dans les fruits et légumes biologiques », explique Marie-Josée Leblanc, coordonnatrice à Extenso, le centre de référence sur la nutrition de l’Université de Montréal. La nutritionniste estime toutefois qu’il manque d’études réalisées sur des bases comparatives solides (mêmes territoires, mêmes types de sols, mêmes eaux d’irrigation). « Tous ces vecteurs influencent le contenu en vitamines, en minéraux et même en pesticides. La science peut donc encore nous surprendre. » Pas de preuves tangibles d’un meilleur apport nutritionnel, donc. Cependant, l’étude publiée dans le Annals en vient à la conclusion que le risque de présence d’une bactérie résistante à au moins trois types d’antibiotique est 33 % plus élevé dans le porc et le poulet traditionnels que dans leurs homologues biologiques. Mais, encore là, il n’a pas été prouvé que ces antibiotiques présents dans la viande animale contribueraient à développer une résistance aux antibiotiques chez les humains. Au-delà des données scientifiques, les consommateurs choisissent simplement le bio parce qu’il est plus... savoureux, avance Alain Rioux, directeur de la Filière biologique du Québec. « Dans notre dernier sondage mené auprès des consommateurs, 60 % disaient choisir le bio pour le goût. » Pourquoi les aliments bios sont-ils plus savoureux ? La réponse pourrait se trouver dans leur pourcentage d’eau : « Une carotte biologique poussera plus lentement qu’une carotte cultivée avec des engrais qui accélèrent sa croissance et qui contiendra davantage d’eau. Même si la composition en nutriments ne change pas, leur concentration sera plus élevée dans le biologique», explique Alain Rioux.

Mythe numéro 3 : le bio est plus sûr

Vrai ? Non

Acheter bio, c’est se prévaloir contre les diverses contaminations alimentaires. Archi-faux, affirme Sylvain Charlebois. « Les gens ont tendance à penser que les produits bios sont beaucoup plus sûrs, ou que s’ils passent au bio, ils n’auront plus d’intoxication alimentaire ! Pourtant, un grand nombre des rappels alimentaires concernent des produits biologiques », insiste-t-il. Il est vrai que certains rappels de produits bio ont fait la manchette dernièrement. Par exemple, en 2011, en Allemagne, -33 per-sonnes sont décédées après avoir consommé des graines germées biologiques contaminées à l’E. coli. Déjà, en 2013, la chaîne de supermarchés biologiques et naturels Whole Foods aux États-Unis a atteint le cap de 25 rappels, souligne l’expert. Bref, tout comme l’industrie agroalimentaire traditionnelle, l’industrie bio n’est pas à l’abri de la contamination. « Les produits biologiques ne semblent pas davantage être à risque d’être contaminés que les aliments traditionnels. Mais ils ne contiennent ni agents de conservation ni additifs alimentaires, ce qui fait que leur durée de vie et d’entreposage n’est pas la même », précise Alain Rioux. Certains supermarchés et commerçants auraient donc intérêt à revoir leurs pratiques en matière de produits biologiques, suggère-t-il.

Mythe numéro 4 : le bio est moins productif

Vrai ? Peut-être pas, au final

Le bio, c’est bien, mais ce type d’agriculture ne nourrira jamais la planète ! Voilà un argument souvent soulevé lorsqu’il est question de cultures biologiques. « La production biologique est souvent reconnue comme étant moins productive et moins efficace. Elle entraîne beaucoup de pertes et de gaspillage », soutient Sylvain Charlebois. Mais le gaspillage n’est pas l’apanage du bio, renchérit Laure Waridel. « Selon un rapport publié par la Central Intelligence Agency (cia), la pénurie alimentaire constitue une des menaces pour la sécurité des États-Unis. D’où l’intérêt de créer des systèmes agroalimentaires localement, misant davantage sur la qualité que sur la quantité, répondant aux besoins des gens et permettant d’éviter le gaspillage. De 30 à 50 % des aliments produits sont gaspillés aujourd’hui ! Le problème n’est donc pas du côté de la production. » Cette faible productivité serait-elle un mythe ? « Absolument », croit Laure Waridel. Certaines études, dont une réalisée par le Sustainable Agriculture Farming Systems Project, de l’Université de Californie à Davis, tendent à démontrer qu’après quelques années, les cultures biologiques produisent des rendements équivalents, voire parfois supérieurs, à ceux de l’agriculture conventionnelle. Une conclusion à laquelle arrive également le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs dans une étude publiée en 2011. « C’est surprenant, mais les rendements ne cessent de s’accroître avec le temps, ce qu’on ne pouvait pas constater tant que les entreprises bios n’avaient pas 10 ou 15 ans d’existence. Les coûts de production de ces entreprises pourraient bientôt nous surprendre», prédit Alain Rioux.

 

Vers une nouvelle politique inclusive en faveur du bio ?

C’est la période de transition au biologique de trois ans qui serait la plus difficile pour les agriculteurs du point de vue de la rentabilité. D’où le désir exprimé par l’industrie d’une refonte de la politique agroalimentaire québécoise afin de soutenir le développement du marché du bio dans la province. « Nous avons espoir de retrouver des mesures de soutien adaptées au bio dans la prochaine politique de souveraineté alimentaire, prévue ce printemps. Actuellement, il n’en existe aucune. Un microprogramme, instauré en 2010 par le précédent gouvernement provincial avec prime à la conversion bio de 100 dollars l’hectare, avait connu un succès important. Aux États-Unis, 50 États offrent des mesures de soutien au bio ! » affirme Alain Rioux. Un investissement judicieux pour le gouvernement, puisque les entreprises biologiques sont généralement en mesure de dégager un bénéfice d’exploitation équivalent ou supérieur à celui des entreprises agricoles conventionnelles, notamment grâce à la plus-value des produits biologiques. « C’est sans contredit une option économique intéressante », résume Alain Rioux. Que l’on soit ou non défenseur du bio, la tendance est là et l’industrie devrait en profiter, conclut Sylvain Charlebois : « Le mouvement bio donne une occasion en or à l’industrie agroalimentaire d’offrir quelque chose de différent. Les marchés se fragmentent, les besoins changent... Les producteurs ne devraient surtout pas dénigrer les choix des consommateurs, même si ceux-ci ne sont pas toujours rationnels. C’est le consommateur qui est le nouveau pdg de la chaîne alimentaire ! » ×

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