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La « Terre Plate »

Sans remettre en question la formidable constatation de rotondité de notre planète pour laquelle Galilée a risqué sa vie, la plupart des économistes contemporains conviennent que nous sommes à l’ère de la « flat Earth ». C’est même le titre d’un ouvrage célèbre démontrant que le protectionnisme, qui conditionnait depuis longtemps et encore il y a un demi-siècle les relations économiques internationales, est aujourd’hui mort, sinon agonisant.

Sans remettre en question la formidable constatation de rotondité de notre planète pour laquelle Galilée a risqué sa vie, la plupart des économistes contemporains conviennent que nous sommes à l’ère de la « flat Earth ». C’est même le titre d’un ouvrage célèbre démontrant que le protectionnisme, qui conditionnait depuis longtemps et encore il y a un demi-siècle les relations économiques internationales, est aujourd’hui mort, sinon agonisant.

L’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (gatt), ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce (omc), a bien accompli sa mission, faisant s’effondrer la majeure partie des droits douaniers, qui frôlaient les 80 % – voire davantage –, pour les amener, en moyenne, à des niveaux minimes aujourd’hui. Bel exemple, l’aéronautique, formidable force industrielle du Québec, est un univers sans douane au sein duquel prospèrent Bombardier et ses homologues.

La compréhensible exception agricole, largement responsable du blocage du Cycle de Doha, commencé il y a 10 ans et jamais clos, représente le seul secteur qui a échappé à la plupart des nombreuses rondes de négociations internationales visant une plus grande fluidité des échanges commerciaux.

Cependant, l’on constate actuellement un curieux paradoxe : Alors qu’au plan mondial nous n’avançons plus guère, une révolution en matière d’accords multilatéraux ou bilatéraux se poursuit à un train d’enfer. L’abolition des entraves se poursuit, mais passe plutôt par une multitude de traités bipartites ou multipartites. Déjà, en 1957, le traité de Rome avait pavé la voie de façon exemplaire à la fluidité à venir. Des 6 signataires du Marché européen, on est passé à 27 membres de l’Union européenne (ue). L’ue a fait des émules un peu partout, mais aucun traité n’a atteint la même liberté de circulation des biens, des capitaux, des services et même des personnes, qui continue de prévaloir malgré la tourmente actuelle.

Ce radical et heureux virage s’explique largement par une conséquence collatérale d’une terrible catastrophe. Devant les 52 millions de morts de la Guerre de 1939-1945, des centaines de millions d’êtres humains ont compris qu’il ne fallait plus jamais qu’une telle barbarie se produise. Ils ont décidé de s’entraider plutôt que de s’entretuer, et le commerce libre était désormais le meilleur moyen d’y parvenir.

À l’heure actuelle, de nombreuses négociations visant à multiplier les zones de libre-échange sont en cours. Au Canada, nous avons l’avantage d’être partie de l’Accord de libre-échange nord-américain (alena), entre autres traités ; bientôt, des négociations sans précédent ouvriront encore davantage les frontières. Cela devient à peine croyable. Pendant que le Canada travaille à négocier un accord avec l’ue, l’un des « tres amigos », le Mexique, en a déjà signé un il y a 10 ans. Et maintenant, la première puissance du monde, les États-Unis, emprunte la même voie et espère signer avec l’Europe. Si 300 millions d’Américains partagent leur espace économique avec 500 millions d’Européens, le vaste marché qu’ils construiront se rapprochera, à l’égard de la population, de la Chine, qu’ils dépassent d’ailleurs par leur niveau de vie, qui demeure nettement plus élevé.

Autre fait incroyable qui confirme l’inexorable tendance aux accords de fluidité. Une des plus petites nations du monde, l’Islande, est en train de négocier le libre-échange avec le géant chinois ! Quant à la Russie, longtemps réticente, elle a enfin rejoint l’omc l’an dernier.

Dans peu de temps, ce sont les pays où il faudra encore acquitter des frais de douane pour y vendre ses produits qui seront minoritaires. Dans ce contexte, un échec des négociations du Canada avec l’Europe est fort improbable. Même la difficile question de la « culture » semble en voie de résolution grâce à « l’exception » pratiquée largement par l’unesco.

Les retombées, pour nos industriels de Drummondville et d’ailleurs au Québec, sont importantes. J’ai suffisamment fréquenté nos entrepreneurs pour les croire parfaitement capables de faire face aux nouveaux défis et de profiter de tous les avantages d’un nouvel espace commercial élargi afin de relancer le dynamisme de notre économie et de créer encore plus de richesse.

Certes, la disparition des barrières avec l’Europe crée un nouveau contexte concurrentiel ; toutefois, ces barrières étant déjà généralement très basses, cela n’annonce ni révolution ni catastrophe. La nouvelle entente servira les consommateurs, qui auront plus d’argent pour acheter autre chose. En payant moins cher le vin français et les Volkswagen, ils seront davantage en mesure de s’offrir les produits de l’érable et les motoneiges !

Quant aux producteurs, désormais un peu moins protégés, cela les poussera à rechercher des gains de productivité qui leur permettront de mieux pénétrer les marchés européens et de se défendre sur les nôtres dans une saine concurrence. Si l’on considère notre dépendance au marché américain, qui absorbe, bon an mal an, 80 % de nos exportations, vendre davantage -ailleurs relèverait du simple bon sens. Fait non négligeable, la hausse générale de productivité constituant le défi économique majeur du Québec contemporain, si la concurrence européenne pouvait nous aider à y faire face, nous ne pourrions qu’y gagner.

C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’on ne voit pratiquement plus d’antimondialistes. Quant aux altermondialistes, ils sont généralement beaucoup mieux inspirés et plus pertinents. Quoi qu’il en soit, toute cette liberté commerciale ne doit pas conduire à l’anarchie et à son potentiel corollaire de ravages économiques, sociaux et environnementaux. Fait notable, alors que traditionnellement, les syndicats avaient tendance à être férocement protectionnistes, entre autres à l’occasion de négociations avec les États-Unis, dans le cas du traité Canada-Europe, un seul syndicat a protesté et il s’agissait d’un syndicat de fonctionnaires. On ne peut que saluer cette sage évolution. Les autres syndicats ont compris que la fluidité créerait plus d’emplois, et leur apporterait donc plus de membres !

Les nombreuses organisations internationales, l’omc, au premier chef, doivent donc réguler la mondialisation, comme le feront les traités soigneusement négociés entre diverses nations. Souhaitons toutefois que les ententes mondiales priment les bilatérales, car autrement, la courtepointe des multiples traités, même si ceux-ci sont souhaitables en soi, pourrait devenir extrêmement complexe à décoder. Mais quand l’omc pourra effectivement se remettre en marche, il devrait être assez simple de réunifier une carte économique mondiale, les peuples s’étant habitués à une fluidité universelle. ×

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