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Jean-Louis Roy

Un guide pilote quelques touristes à la découverte de l’île de Gorée, une bande de terre en forme d’hippocampe qui flotte dans la baie de Dakar, si près de la capitale qu’elle en constitue un arrondissement. Pendant trois siècles, cette petite île fut l’une des escales de la traite négrière. Pour qu’on n’oublie jamais son sombre passé, l’unesco a inscrit Gorée à son patrimoine mondial, et des mots de liberté y sont gravés sur la pierre. « Des vers que l’on doit à un poète du xixe siècle ! », précise le guide aux visiteurs.

Un guide pilote quelques touristes à la découverte de l’île de Gorée, une bande de terre en forme d’hippocampe qui flotte dans la baie de Dakar, si près de la capitale qu’elle en constitue un arrondissement. Pendant trois siècles, cette petite île fut l’une des escales de la traite négrière. Pour qu’on n’oublie jamais son sombre passé, l’unesco a inscrit Gorée à son patrimoine mondial, et des mots de liberté y sont gravés sur la pierre. « Des vers que l’on doit à un poète du xixe siècle ! », précise le guide aux visiteurs.

C’est un poète, avec qui je suis attablé ce midi au Café du Musée des beaux-arts de Montréal, qui me raconte cette anecdote. Non seulement Jean-Louis Roy n’est pas un poète du xixe siècle, mais à l’entendre évoquer l’avenir – en particulier celui de l’Afrique ou de l’Ontario –, je serais plutôt porté à croire que le xxie siècle ne court pas le risque de se poursuivre sans lui.

L’ancien délégué général du Québec à Paris, qui vient de publier Chers voisins (dans la version anglaise, Ontario in Transition), a soumis notre voisine à une étude comprenant des projections jusqu’en 2035 et plus. L’Ontario, que les Québécois connaissent si mal, comptera alors pour plus de 40 % de la population canadienne et son poids politique sera sans égal. Or, après avoir passé trois ans à étudier la province entière avec sa petite équipe et y avoir interviewé 165 personnalités, Jean-Louis Roy n’a que des éloges pour l’Ontario.

Bastion wasp jusqu’à la fin des années 1950, l’Ontario, grâce à une politique d’immigration très audacieuse, est devenue un véritable « collectif de minorités », selon les mots de Jean-Louis Roy. Même si la crise économique américaine, qui a essaimé à travers le monde, a frappé l’Ontario de la pire façon, il n’en reste pas moins que cette province, qui constituait jusqu’ici un « fragment » de l’économie continentale, devient graduellement un élément non négligeable de l’économie mondiale.

Jean-Louis Roy est historien avant d’être poète – même si c’est le titre auquel il tient le plus. Il considère qu’il n’est nul autre endroit au monde où on ait mieux réussi à s’accommoder d’une population aussi éclatée. Une bonne douzaine de minorités y vivent côte à côte dans un climat exemplaire, exempt de discours haineux comme on en trouve en France, par exemple. Même si la situation des Franco-Ontariens n’est pas encore idéale, ceux-ci jouissent maintenant de 25 régions administratives bilingues, et leur sort n’a rien à voir avec celui de leurs prédécesseurs. Jean-Louis Roy souhaiterait simplement que l’on institutionnalise les avantages dont ils jouissent de manière à les rendre pérennes.

L’Ontario est le microcosme des transformations que subiront des dizaines de pays du monde au cours de ce siècle. Les migrations de population – quelles que soient leurs causes –, de même que l’émergence et le rayonnement de cultures jusque-là confinées à leur pays d’origine, vont transformer le monde. À l’image de ce que vivent les Ontariens.

Les cultures de l’Inde, du Brésil, de l’Indonésie et surtout celle de la Chine s’affirment de plus en plus sur la scène mondiale. Bientôt, elles viendront se frotter à la culture occidentale. Avec le cinéma et la télévision, la culture américaine s’est répandue rapidement autour de la planète durant le xxe siècle. Cet exemple n’échappe pas aux puissances émergentes. Les instituts Confucius, qui misent sur la langue et la culture pour répandre l’influence chinoise, témoignent bien de la volonté de Pékin. La diplomatie du sourire en action ! L’Allemagne, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, n’a-t-elle pas réussi à rebâtir son image grâce aux instituts Gœthe ? Il existe déjà quelque 350 instituts Confucius dans une centaine de pays, et la Chine compte en avoir créé 1 000 d’ici 2020.

Jean-Louis Roy est convaincu que la révolution numérique ne fera qu’accélérer l’influence de ces cultures, qu’on ne pourra plus considérer comme excentriques. N’aimant pas tirer de l’arrière, il a déjà pris les moyens d’étudier le phénomène. D’ici quelques mois, une année tout au plus, il publiera un volume colligeant sur cette question réflexions et essais de 32 collaborateurs du monde entier.

Nous causons depuis une heure et n’avons encore rien commandé. Patiente comme une religieuse, l’hôtesse vient une fois de plus s’enquérir de nos souhaits. Nous parcourons en hâte le menu, fort varié. Jean-Louis Roy opte pour la morue et moi pour le boudin maison. Sitôt l’hôtesse partie, j’aiguille mon convive sur l’Afrique, son autre sujet de prédilection.

En effet, peu de Canadiens connaissent l’Afrique comme lui. Pendant les neuf années qu’il a passées à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie, il a quadrillé le continent et s’est fait des alliés partout, en particulier au Gabon, au Burkina Faso, au Bénin et au Sénégal. Contrairement à plusieurs autres anciens diplomates, Jean-Louis Roy n’est pas pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique, « qui n’est pas du tout homogène ». Soulignant la diversité entre ses 53 pays, il mentionne qu’« il y a autant de différence entre la Côte d’Ivoire et le Burundi qu’entre la Grèce et le Danemark ».

Au moins un tiers des pays africains sont en excellente posture, et 300 millions d’Africains ont un niveau de vie comparable au nôtre. Si un autre tiers vivent dans la pauvreté, les autres devraient pouvoir s’en tirer dans les années qui viennent. Jean-Louis Roy regrette que le gouvernement fédéral canadien ait plutôt choisi de favoriser l’Amérique latine, car il est certain que l’Afrique connaîtra un taux de croissance égal à celui du Brésil et de la Chine. « En 2040, 10 des 20 plus grandes villes du monde seront africaines. »

Si seulement il était aussi optimiste pour le Québec ! « Pour prospérer, il nous faudrait accueillir deux fois plus d’immigrants chaque année et, surtout, les conserver. À l’heure actuelle, nous en perdons la moitié. » Jean-Louis Roy aime débattre. Le silence des élites intellectuelles québécoises le rend mal à l’aise. « Il y a trop de questions tabous, trop de sujets d’importance dont nous ne pouvons discuter. L’immigration est de ceux-là. »

Nous laissons nos assiettes quasi immaculées tellement les deux plats étaient goûteux et bien équilibrés. Le chef Richard Bastien n’a rien perdu de son doigté ! Le café nous aide à passer le goût amer que nous laisse la Commission Charbonneau. Moins pour les malversations qu’elle débusque que pour tout le temps des Québécois qu’elle accapare. « Est-il nécessaire, demande Jean-Louis Roy, que la télévision publique y consacre des heures interminables et que tous les médias en fassent presque le seul sujet de débat ? Là n’est pas l’avenir du Québec ! » Ce n’est pas moi qui vais le contredire.

Au Café des Beaux-arts, on n’attend plus que nous pour fermer boutique. Je quitte Jean-Louis après une chaleureuse poignée de main. L’homme est volubile, curieux, érudit, politisé jusqu’au bout des ongles, et dynamique comme s’il avait 20 ans. J’aurais dû m’en douter, puisque c’est un Beauceron. De Saint-Georges Ouest ! ×

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