International

LA MONTÉE DU TERRORISME: CE QU’EN PENSE DICK CHENEY

Au moment où l’armée américaine se retire de l’Afghanistan comme elle l’avait fait de l’Irak, l’ancien vice-président des État-Unis a un message clair à communiquer : la menace terroriste est plus dangereuse que jamais. Nous devons, avec nos alliés, nous serrer les coudes et retrouver la détermination pour détruire les armes de destruction massive et enrayer le terrorisme. Dick Cheney est-il le « diable », comme certains aiment le qualifier, ou le « visionnaire lucide » qui, comme vient de le faire la revue The Economist récemment, nous lance un cri d’alarme que l’on ne peut ignorer après les attentats de Boston et de Nairobi ?

L'entretien n’est pas commencé depuis deux minutes que l’ancien vice-président républicain amorce une longue série de charges, qui ponctueront toute la conversation, contre l’administration du président démocrate, Barack Obama. « C’est un chef inepte qui ne sait pas où il va. Et lorsque les États-Unis ne savent pas montrer le chemin, c’est là que les malheurs arrivent », rage Dick Cheney qui n’a rien perdu de sa vision tranchée de la réalité ni de son verbe haut, libre et ferme depuis sa retraite de la vie politique active, et malgré une transplantation cardiaque l’an dernier.
Ce qui l’inquiète au plus haut point tout en le mettant hors de lui, en ce matin de début d’automne, c’est la situation au Moyen-Orient et dans les régions connexes. « Je suis très préoccupé par la tournure des événements dans cette partie du monde, dit l’homme de 72 ans. Je m’inquiète de l’augmentation du risque d’activités terroristes dirigées contre nous ou nos amis, ainsi que devant la montée du danger de prolifération d’armes de destruction massive qu’on y observe. »
Au moment de l’entretien, la communauté internationale était déchirée par le débat sur l’attitude à prendre face à l’utilisation par le régime de Bachar al-Assad d’armes chimiques contre sa propre population. « Souvenez-vous, en 2007, on avait appris que les Israéliens avaient détruit un réacteur nucléaire que les Nord-Coréens avaient secrètement construit en Syrie, rappelle Dick Cheney. Sans ce raid aérien, on serait potentiellement aux prises aujourd’hui avec un régime syrien disposant d’une capacité d’armement nucléaire, ce qui décuplerait la gravité de cette crise. »
Mais il n’y a pas que la Syrie, poursuit-il. L’Iran devrait bientôt être en mesure de fabriquer des armes nucléaires. La situation en Égypte est aussi extrêmement préoccupante après l’élection, puis le renversement d’un gouvernement des Frères musulmans. La Libye est plongée dans la tourmente. La situation en Irak et en Afghanistan se dégrade. « Tout cela a pour effet d’élargir continuellement les territoires d’où les mouvements terroristes peuvent opérer. »
Ce n’est pas tout. Le père de la bombe atomique pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, nous apprend que son pays a vendu à la Corée du Nord les plus récentes technologies d’enrichissement de l’uranium. Or, les Nord-Coréens ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à vendre cette technologie à la Syrie.
« Cette région du monde devient encore plus dangereuse à cause de l’ineptie de la politique étrangère de l’administration Obama, martèle-t-il. On a vu les États-Unis se retirer complètement d’Irak et commencer à faire de même en Afghanistan, alors que nos gouvernements avaient convenu qu’on resterait en appui. Le retrait décidé par l’administration Obama a semé le doute chez nos nos alliés, qui ne savent plus s’ils peuvent compter sur nous, alors que nos ennemis ne nous craignent plus puisque on ne leur réplique plus.»

INEPTIE EN RÉGION DANGEREUSE
« Je crois qu’il est crucial que les États-Unis ne se retirent pas du Moyen-Orient, ni d’Afrique de Nord, affirme celui qui fut aussi le secrétaire à la Défense du président George Bush père lors de la première guerre du Golfe, en 1991. Ce sont des régions du monde d’une importance majeure. On y trouve d’énormes ressources naturelles. Elles ont aussi servi de camp de base pour lancer des attaques terroristes contre notre pays et contre l’Europe. »
Celui qui aime bien qu’on dise de lui qu’il a été le vice-président le plus puissant et le plus influent de l’histoire des États-Unis a un mouvement d’humeur lorsqu’on souligne le peu d’appétit de l’opinion publique américaine à l’égard d’une éventuelle intervention en Syrie. « Je ne dis pas qu’il faut envoyer des troupes en Syrie. Ce que je dis, c’est qu’on avait une présence importante en Irak et en Afghanistan, et que le président Obama a tourné le dos à ces pays, non seulement à l’égard des forces militaires, mais aussi d’appui logistique, de capacité d’entraînement et d’autres moyens dont ces pays ne disposent pas. Le résultat est que l’on y voit une montée de la violence, des attentats terroristes et des morts de civils. Et c’est en partie parce que le président Obama n’a pas poursuivi la stratégie à long terme que nous avions établie. »
« Je crois que cette région est plus paisible, plus ordonnée et risque moins de jouer le jeu des terroristes et de la prolifération des armes de destruction massive lorsque les États-Unis y maintiennent une présence en aidant leurs gouvernements à exercer le contrôle de leurs territoires. Au lieu de cela, on effectue un retrait bâclé d’Irak et d’Afghanistan et l’on fait preuve d’une improvisation totale en Syrie – où Obama a eu l’air parfaitement stupide en parlant d’une ligne rouge sur l’utilisation des armes chimiques, mais en se montrant incapable de réagir lorsqu’elle a été dépassée. »

L’HOMME DERRIÈRE LE PRÉSIDENT
Né, paradoxalement, dans une famille de fervents démocrates, le jour même de l’anniversaire du célèbre président de l’époque, Franklin D. Roosevelt, Dick Cheney passera toute sa jeunesse au Wyoming, en plein Far West américain, jusqu’à l’obtention de sa maîtrise en sciences politiques. Arrivé à Washington à titre de jeune stagiaire auprès d’un élu du Wisconsin, il y mènera une carrière de plus de 40 ans durant laquelle il servira quatre présidents républicains, dont le premier, Gerald Ford, en fera le plus jeune chef de cabinet d’un président. Après la défaite de ce dernier, il siège plus de dix ans au Congrès américain avant de se joindre au cabinet ministériel de George Bush père. Durant l’ère du président démocrate Bill Clinton, il fait une incursion dans le secteur privé, comme président et chef de la direction du géant américain de l’énergie, Halliburton, avant de revenir en politique, aux élections présidentielles de 2000, en tant que colistier de George W. Bush.
Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le nouveau vice-président jouera un rôle central dans la mise en place de la stratégie de lutte contre le terrorisme et sera l’un des partisans de la première heure d’une nouvelle guerre contre le régime irakien de Saddam Hussein.
Son autobiographie, publiée en 2011, s’ouvre sur ce jour fatidique où les États-Unis ont été frappés au cœur par des terroristes. Il y raconte notamment comment il a convaincu le président d’attendre que la situation se précise avant de rentrer à Washington. Il rapporte aussi avoir ordonné aux avions de chasse d’abattre un avion de ligne qui semblait être tombé entre les mains de pirates de l’air et qui se dirigeait vers la capitale. Les intercepteurs n’ont finalement pas eu le temps de faire feu, des passagers du vol 93 de United Arlines ayant provoqué l’écrasement de l’appareil en essayant bravement de prendre le contrôle de son cockpit.
Depuis ces jours sombres, Dick Cheney a toujours refusé de s’excuser pour n’avoir jamais trouvé en Irak les soi-disant armes de destruction massive qui avaient servi à justifier son invasion, ni pour l’emploi de la torture par les services de renseignement américains. « Nous sommes parvenus à prévenir tout nouvel attentat majeur sur le territoire américain jusqu’à la fin de nos deux mandats », répond-il.

CONTRE LES TERRORISTES ET LES TRAÎTRES
Aujourd’hui, Dick Cheney se dit « très inquiet de voir que le président Obama n’a pas su, à son tour, adopter une véritable politique antiterroriste. Quand une quinzaine d’hommes armés seulement de billets d’avion et de petits couteaux parviennent à détruire le World Trade Center, faire un grand trou dans le Pentagone et tuer des milliers de gens, on voit bien que de croire qu’on serait protégé par les océans qui nous entourent et vouloir retourner à l’isolationnisme des années 1930, c’est de la foutaise. »
Selon lui, l’administration démocrate prend la question du terrorisme à la légère. La capture et la mort du grand chef de la nébuleuse terroriste al-Qaïda, Oussama ben Laden, ne changent rien à l’affaire. « Ils y sont parvenus grâce à des informations recueillies par des programmes de renseignement que nous avions mis en place au lendemain du 11-Septembre et dont Barack Obama était tellement gêné qu’il n’a cessé de s’en excuser. »
Les révélations de l’ancien sous-traitant de l’agence américaine de sécurité et de renseignement (NSA), Edward Snowden, sur la surveillance des communications Internet des Américains avec l’étranger, ainsi que sur l’écoute électronique de représentants de gouvernements, dont certains alliés aux États-Unis, le choquent, mais pas pour les mêmes raisons que d’autres. « Ce Snowden est un traître. Il a causé un tort immense à notre sécurité en volant et en dévoilant des informations cruciales sur nos services de renseignement. C’est moi qui ai mis sur pied ces services au lendemain du 11-Septembre. Ce sont eux qui nous ont permis de protéger les États-Unis et certains de nos amis étrangers contre de nouveaux attentats. Nous devons recueillir des renseignements sur nos ennemis si nous voulons pouvoir les contrer. Personne n’a pu démontrer, jusqu’à présent, qu’on avait abusé de ces pouvoirs. »
On ne peut pas en dire autant de cette enquête que l’agence fédérale du revenu américain a menée sur des membres du Tea Party et l’usage abusif qui aurait été fait de certains crédits d’impôt, dit-il, se référant à une affaire rapportée dans les journaux l’été dernier. Pour Dick Cheney et plusieurs ténors de la droite américaine, cette histoire, qui n’a, pour le moment, pas eu de suites, est manifestement un cas d’abus de pouvoir de l’administration démocrate envers ses adversaires politiques.

IMPASSE À WASHINGTON
L’ancien vice-président continue de prendre régulièrement la parole en tant que commentateur dans les médias et conférencier. Il y déplore, comme tout le monde, que l’extrême polarisation du débat partisan paralyse les institutions politiques des États-Unis.
« Je suis un républicain conservateur. Je ne veux pas être partisan, mais je le serai quand même », a-t-il récemment précisé d’entrée de jeu lors d’une conférence. Ainsi, la responsabilité de cette impasse reviendrait principalement, selon lui, à une présidence démocrate qui préfère se prêter à une petite politique électoraliste plutôt que de s’attaquer à des questions fondamentales comme le manque de tonus de l’économie et le piètre état des finances publiques.
Le problème, à ce chapitre, dit-il est qu’on se refuse à mettre de l’ordre dans des programmes sociaux qui coûtent de plus en plus cher alors qu’on sabre allègrement dans les dépenses militaires, avait-il expliqué. « De telles décisions font preuve d’une terrible myopie. Au lendemain de la campagne Tempête du désert [en 1991], j’étais allé personnellement voir Ronald Reagan pour lui dire que c’était grâce à lui et à ses investissements dans la défense que nous avions pu battre Saddam Hussein dix ans plus tard. »

BOULEVERSEMENT ÉNERGÉTIQUE
Mais tout ne va pas de travers aux États-Unis aujourd’hui. La découverte et l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste y sont en train, notamment, de bouleverser la donne dans le secteur névralgique de l’énergie. Jusque-là dépendante des importations de pétrole de régions explosives tels le Moyen Orient et le Venezuela, la puissance américaine est rapidement en voie de regagner son indépendance économique et géostratégique.
« C’est un développement très positif, constate Dick Cheney, mais je ferais remarquer que ce n’est pas le résultat d’une politique gouvernementale, Barack Obama n’ayant jamais appuyé ce secteur. On le doit plutôt au secteur privé, à l’audace, à l’ingéniosité et aux risques pris par l’industrie pétrolière et gazière. »
Le politicien ne manque d’ailleurs pas de rappeler que Halliburton compte parmi les entreprises qui ont développé les technologies de fracturation au cœur du processus d’extraction de ces nouvelles sources d’énergie.
« Ce serait encore mieux si l’administration Obama montrait plus d’enthousiasme à l’égard du développement des ressources à notre disposition, insiste-t-il. Au lieu de cela, elle multiplie les contraintes environnementales, comme ces directives qui vont forcer la fermeture de la plupart de nos centrales thermiques au charbon. »

RIEN DE RIEN
L’adjointe de Dick Cheney fait sèchement savoir que le temps alloué à l’entretien est maintenant écoulé. Mais l’ancien vice-président républicain a une dernière flèche à décocher envers ses successeurs démocrates.
Sachant qu’il s’adresse à un lectorat canadien, il cite le projet Keystone XL — le pipeline qui doit assurer une nouvelle sortie vers les États-Unis pour le pétrole des sables bitumineux albertain – comme autre exemple du manque total de vision de la Maison-Blanche en la matière. « Vous avez ce beau projet impliquant notre ami et allié le plus proche, qui ne coûte pas un sou à notre gouvernement. Il créera des milliers d’emplois. Il nous assurera un approvisionnement supplémentaire de notre fournisseur le plus fiable. Et que fait l’administration de Barack Obama ? Elle le bloque ! »
« C’est un scandale, poursuit-il. C’est le comportement d’un gouvernement qui ne comprend pas l’importance de l’énergie, ni l’importance de resserrer encore davantage les liens très forts qui unissent nos deux pays en matière de ressources naturelles, ni rien de rien ! »

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.