Québec

Louise St-Pierre

J’arrive au restaurant Julien, avec quelques minutes de retard. Louise St-Pierre a déjà choisi une table et converse avec notre photographe. C’est que la toute nouvelle PDG de Cogeco Câble Canada est d’une affabilité et d’une sollicitude qui ne laissent pas soupçonner l’importance de son poste. Sous ses airs maternels, elle possède une patience, une détermination et un esprit de décision qui ont marqué son cheminement jusqu’à la tête de l’entreprise fer de lance d’une société deux fois milliardaire.

J’arrive au restaurant Julien, avec quelques minutes de retard. Louise St-Pierre a déjà choisi une table et converse avec notre photographe. C’est que la toute nouvelle PDG de Cogeco Câble Canada est d’une affabilité et d’une sollicitude qui ne laissent pas soupçonner l’importance de son poste. Sous ses airs maternels, elle possède une patience, une détermination et un esprit de décision qui ont marqué son cheminement jusqu’à la tête de l’entreprise fer de lance d’une société deux fois milliardaire.
Avec elle, pas de longue entrée en matière, pas de circonvolutions de circonstance : on entre de plain-pied dans un dialogue franc et amical, comme des connaissances de longue date. J’imagine que cette démarche simple et directe est loin d’être étrangère à ses succès en entreprise.
Il n’y a pas si longtemps, au début de sa quatrième année à la vice-- présidence aux services résidentiels de Cogeco Câble, la rumeur d’une retraite prématurée a couru. Le bruit était d’autant plus plausible que Jocelyn Lévesque, son mari, après une fructueuse carrière en tant que directeur des systèmes informatiques de la SAAQ, puis gestionnaire de projets et conseiller autonome, venait de se retirer. Ce passionné de voile et de plein air, propriétaire d’une maison à Saint-Irénée, dans Charlevoix, aurait certainement apprécié d’y vivre à demeure en compagnie de Madame.
Louis Audet, le grand patron, avait-il eu vent de cette hypothèse ? Quoiqu’il en soit, il y a coupé court en proposant à Louise de prendre en mains Cogeco Câble Canada, deuxième câblodistributeur en importance en Ontario et au Québec. Elle a saisi la balle au bond. D’abord parce qu’elle aime la culture d’entreprise qui règne à Cogeco, une culture fondée sur la fidélité et la loyauté, et ensuite parce que dans son for intérieur, elle se savait encore trop jeune et trop débordante d’énergie pour abandonner finances, marketing et gestion, trois fonctions dont elle ne saurait dire laquelle est sa préférée.
C’est sa fidélité qui lui a fait choisir le restaurant Julien pour notre rencontre. Se contentant d’un repas léger le midi, Louise raffole de la salade de homard de cet établissement, accompagnée d’un verre de vin quand l’après-midi n’est pas trop chargé. Loyale comme elle l’est, on la reverra sûrement au Phillips Lounge. Devant l’impossibilité de conclure un nouveau bail à un prix raisonnable, Claude Foussard, établi rue Union depuis 30 ans, concentrera désormais ses efforts au Phillips Lounge, qui lui appartient déjà. Sa clientèle d’affaires y trouvera un menu plus simple, mais une cuisine tout aussi savoureuse. L’oasis urbaine que constitue la terrasse jouxtant le Julien lui appartenant, celle-ci restera ouverte l’été. On peut y accéder de la place Phillips, sur laquelle s’ouvre le lounge.
Même si, à Saint-Irénée, on souhaiterait bien que Louise St-Pierre soit résidante à plein temps, elle sert déjà très bien son petit coin de pays. Passionnée de musique et de spectacles, elle a pris le Domaine Forget sous son aile, devenant vice-présidente de ce complexe de renommée mondiale dans l’univers mélomane. Elle est aussi une habituée des pistes de ski du Massif et du Mont-Grand-Fonds. Quand elle quittera Montréal pour de bon – ce qui n’est pas pour demain –, ne la cherchez pas ailleurs que dans Charlevoix. L’affection de Louise St-Pierre pour le Domaine Forget n’est pas de commande. Séduits par l’architecture du pavillon Joseph-Rouleau, inauguré en 2007, elle et son mari ont sollicité son architecte, Émile Gilbert, de Québec, pour faire les plans de leur maison de Saint-Irénée. Et comme si elle n’en avait pas déjà plein les bras, Louise prête ses talents d’administratrice au conseil de l’Orchestre de Trois-Rivières et à la Corporation de développement économique de Burlington, en Ontario.
Avait-elle un plan de carrière quand elle a quitté l’Université McGill avec dans ses bagages un diplôme en finance et en marketing ? J’ai oublié de lui poser la question. Chose certaine, le chemin qu’elle a parcouru la menait naturellement aux responsabilités dont on vient de la charger.
IBM fut la première société à lui faire confiance. Ensuite, DMR, firme de services conseils en affaires et informatique créée à Montréal en 1973, lui a mis le grappin dessus. DMR n’a jamais regretté ce geste : d’abord chargée de projets et responsable de la mise en marché, à Québec puis à Fredericton, Louise s’est installée à Calgary en 1996. Elle n’est pas peu fière de dire que durant son séjour dans la métropole albertaine, les revenus de DMR sont passé de 5 millions de dollars par an à 65 millions de dollars et les effectifs, de 70 à 650 personnes. Sans fausse modestie, elle explique ce bond remarquable par ses aptitudes de stratège et d’exécutrice.
Impressionné par des résultats aussi exceptionnels, Louis Audet n’a pas hésité à aller chercher Louise St-Pierre. Gestionnaire sensible à l’amélioration du service à la clientèle et au contrôle rigoureux des dépenses, Louise fait également preuve d’une remarquable capacité à mobiliser le personnel. Dès son arrivée à Cogeco, Louise a fait entièrement siens les objectifs de l’entreprise.
Après l’aventure malheureuse de Cogeco au Portugal – on y a revendu, en 2012, 59,3 millions de dollars le câblodistributeur Cabovisao, acquis cinq ans plus tôt à raison de 660 millions de dollars ! –, c’était faire preuve d’une audace presque téméraire que d’acheter l’américain Atlantic Broadband – 250 000 clients répartis de la Pennsylvanie à la Floride – pour 1,35 milliard de dollars américains. Mais malgré le fait que la réglementation n’est pas la même qu’au Canada, Louise St-Pierre ne doute pas que cette transaction s’avérera avantageuse.
La PDG n’en reste pas moins consciente que là-bas comme ici, les nuages sont menaçants dans le ciel des câblos. Les abonnés n’hésitent pas à couper le cordon ou à réduire à Internet seul les services qu’ils empruntent au câble. Elle est aussi très réaliste quant à l’avenir de la téléphonie filaire. Là-dessus, elle est plus pessimiste que moi : je prévois pour dans 10 ans la disparition du téléphone fixe, elle la voit d’ici cinq ans. Compte tenu de ces sombres prévisions pour le filaire, pourquoi Cogeco a-t-elle snobé le sans-fil ? L’énorme investissement que le sans-fil aurait demandé n’aurait pas été rentable, selon elle, d’autant plus que d’autres sociétés y avaient déjà marqué des territoires qu’elles auraient défendu bec et ongles. On a plutôt choisi de se diversifier en offrant des services d’hébergement. Cogeco Services Réseaux, une filiale de Cogeco Câble, construit dans l’Ouest de Montréal un grand centre d’hébergement informatique qui sera opérationnel le printemps prochain. L’entreprise compte déjà quatre centres de données dans le Grand Toronto et un autre à Vancouver, qui sont en activité jour et nuit et dont les services d’hébergement sont protégés et sécurisés.
Cogeco Diffusion, une autre filiale, est propriétaire depuis quelques années de 13 stations de radio au Québec, dont la très importante 98,5 FM de Montréal. La société réussit si bien dans ce secteur qu’elle aurait bien envisagé l’achat d’Astral, pour peu qu’on lui eût donné l’occasion d’y participer. Comme ses autres collègues de la haute direction, Louise St-Pierre déplore que la porte ne se soit jamais ouverte. On se rappelle qu’après un premier refus du CRTC d’approuver l’acquisition d’Astral par Bell, Ian Greenberg, le PDG d’Astral, plutôt que d’encaisser les 150 millions de dollars de pénalité qu’aurait valu à sa société l’échec de la transaction, a préféré frapper de nouveau à la porte de Bell, avec le résultat que l’on connaît.
Quoique attentive aux intérêts de l’ensemble du groupe Cogeco, Louise St-Pierre se préoccupe particulièrement de la croissance de Cogeco Câble Canada. Pour son entreprise, elle a un projet d’envergure : lui redonner un coup de jeune, lui inculquer le sens de l’audace et de l’innovation, et, puisque c’est sa marque de commerce personnelle, faire de son service à la clientèle le plus performant de toutes les sociétés du domaine.
Je me suis demandé si, ayant mené tambour battant une carrière qui l’a conduite aux quatre coins du pays, Louise Audet avait trouvé le temps d’avoir des enfants. Elle a souri comme si ça allait de soi d’élever une famille tout en consacrant autant d’énergie à son travail. Les trois jeunes Lévesque volent de leurs propres ailes : Justine est doctorante en neuropsychologie, Constance fait du cinéma d’animation et Victor étudie en génie électrique à l’École polytechnique. Rassurée sur le sort de sa progéniture, Louise peut se consacrer entièrement à Cogeco.
À 14 h, elle jette un coup d’œil discret à sa montre : j’avais convenu de lui rendre sa liberté à cette heure. Nous nous levons de table, elle pour retourner au bureau et moi, tout à mes regrets de quitter une personnalité avec laquelle j’aurais volontiers prolongé la conversation. 5

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