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Société

La Charte des Valeurs Québecoises: Doit-On Suivre le Modèle Français?

La Charte des valeurs du gouvernement Marois est fortement influencée par le modèle français, un modèle unique résultant de siècles de guerres et de conflits religieux. La France est-elle vraiment un exemple à suivre pour assurer la laïcité de l'État, alors que son système d'immigration demeure fortement critiqué par certains ?
Louis-Bernard Robitaille a rencontré Christophe Barbier, directeur du magazine l’Express, qui nous dit pourquoi il est un grand défenseur du système français de laïcité.

PARIS - En France, la question de la laïcité ne disparaît jamais longtemps de l’actualité. Au mois de septembre, on jugeait en région parisienne un mari accusé d’avoir agressé physiquement des policiers qui voulaient contrôler l’identité de sa femme. Celle-ci, portant un niqab, avait le visage entièrement couvert. Or, la loi adoptée le 11 octobre 2010 à une très large majorité par l’Assemblée nationale interdit formellement le port du niqab ou de la burka en public, sous peine d’amende. On ne sait pas si le nombre de femmes entièrement voilées en France est de l’ordre de 400 ou 1 500, ni même si ce phénomène est en expansion. Et l’application de la loi n’est pas une tâche simple : dans les quartiers à forte population maghrébine, les policiers ne font pas de zèle pour verbaliser les contrevenantes et ferment souvent les yeux pour éviter les incidents. Toutefois, le principe a été réaffirmé solennellement par l’État.
Cette loi venait après celle de 2004 interdisant le foulard islamique et tout « signe religieux ostentatoire » non seulement pour les élèves des écoles et collèges, mais aussi pour l’ensemble des personnels du service public (fonctionnaires, employés des postes et des hôpitaux). Une loi globalement respectée, même s’il y a, ici et là, à l’échelle locale, des infractions à la règle. En 2010, on eut l’affaire de la crèche Baby Loup, une coopérative de garderie fondée en 1991 en grande banlieue parisienne. Une histoire embrouillée impliquant une salariée d’origine marocaine qui y travaillait depuis de longues années.
Pour simplifier : contrairement à ce qu’elle avait toujours fait et à ce que font les autres salariées musulmanes, elle refusait soudain de retirer son foulard pendant les heures de travail. Le ton monta. Elle fut congédiée. L’affaire tourna au débat public. La philosophe Élisabeth Badinter fut de ceux qui prirent le parti de la direction de Baby Loup, au nom de la laïcité. D’autres firent remarquer que cette crèche était un établissement privé où la loi ne devait pas s’appliquer : en fait, il s’agissait d’une « délégation de service public », financée par des subventions. Finalement, le tribunal prud’homal donna raison à l’employée congédiée et estima qu’elle avait le droit de porter le foulard sur son lieu de travail, qui ne relevait pas de l’État.
Pour l’instant il ne semble pas que le précédent « Baby Loup » ait fait tache d’huile, mais si c’était le cas, la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires serait toujours susceptible d’être amendée au Parlement au cas où la situation évoluerait sur le front du foulard islamique. Certains parlent aujourd’hui de l’interdire dans les universités aux étudiantes, c’est-à-dire à de jeunes femmes majeures. On le verra ci-dessous, certains, tel Christophe Barbier, le directeur de L’Express, sont partisans du renforcement de la loi de 2004 : interdiction de tout signe religieux, ostensible ou pas, et extension de cette interdiction aux crèches, aux établissements semi-publics et aux universités. Comme on le voit, la situation n’est pas figée à jamais.
Cela dit, ces incidents et péripéties se déroulent sur un canevas inchangé, celui d’un pays radicalement laïcisé il y a un siècle et viscéralement attaché à la séparation de la religion et de l’État. La victoire de la laïcité en 1905 s’était faite contre un ennemi unique : l’Église catholique, jusque-là omniprésente dans la vie sociale et politique ainsi que dans l’éducation. Les religions minoritaires – protestante et juive – s’accommodaient fort bien de cette nouvelle neutralité de l’État, qui les protégeait de l’hégémonie catholique. Lorsque arrivèrent les premières grandes vagues d’immigration, à partir des années 1950, les enfants issus de familles algériennes ou marocaines – entre autres – trouvèrent normal de se retrouver dans des -établissements publics où les religions étaient rigoureusement exclues : ils arrivaient dans un pays officiellement laïc – ce que le Québec n’a jamais vraiment été – et qui n’avait jamais pratiqué le communautarisme, contrairement à ce qui se passe le plus couramment en Amérique du Nord. Les lois de 2004 et 2010 adoptées en France ne l’ont pas été parce qu’il fallait tenter d’endiguer ou de faire reculer un courant déjà dominant, puisque l’usage du foulard demeurait exceptionnel. Il s’agissait simplement de réaffirmer des lois sur la laïcité vieilles de plus d’un siècle et qui, même si elles ne plaisent pas aux franges religieuses de l’électorat, font largement consensus dans le pays.

FORCES : Si l’on fait un tour d’horizon des grands pays européens, on constate que la France est le seul à se réclamer de la laïcité pure et dure, puisque la Grande-Bretagne prône le communautarisme et que l’Allemagne n’a jamais totalement banni la religion de la sphère publique…
CHRISTOPHE BARBIER : Je voudrais d’abord signaler que certains pays qui pratiquaient à fond le communautarisme – tels la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas – reviennent actuellement sur leurs positions. Ils constatent que les communautés concernées en viennent à contester l’unité nationale et à se sentir étrangères dans leur propre pays. Nulle part la situation n’est totalement figée, ni les frontières fixées une fois pour toutes entre laïcité et communautarisme. En France pas plus qu’ailleurs, car il restera toujours une zone grise entre les deux positions, de nouvelles situations à gérer, des cas limites sur lesquels il faudra se prononcer et trancher. Pour ma part, je suis très à l’aise avec le concept de laïcité et de neutralité de l’État, avec l’interdiction du voile intégral sur la voie publique et celle de tous les signes religieux ostentatoires à l’école et dans les services publics. Je fais même partie des durs en la matière, puisque je suggère d’amender la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires et de supprimer ce dernier adjectif : il ne faut pas bannir seulement les signes ostensibles – ce qui ouvre la porte à de nouvelles contestations – mais les signes religieux tout court.

FORCES : Cela ne vous gêne pas que la France soit seule à défendre cette position radicale ?
C. BARBIER : J’admets que la France est très atypique à cet égard. Son histoire est jalonnée d’affrontements religieux et de combats pour la laïcité que les autres pays n’ont pas connus. On y a vu de longues et sanglantes guerres de religion, le massacre de milliers de protestants de la Saint-Barthélémy, en 1572, la proclamation de l’Édit de Nantes de 1598 qui pacifiait les rapports entre les deux religions principales puis sa révocation en 1685 par Louis XIV, qui provoqua l’émigration de quelque 200 000 protestants en Prusse et aux Pays-Bas ainsi que des révoltes paysannes en pays huguenot. Par la suite, la République s’est construite à la fois contre la monarchie et contre l’Église catholique, qui soutenait celle-ci. La loi de séparation de l’Église et de l’État, promulguée en 1905, est le fruit d’un combat qui a frôlé la guerre civile et qui a imprimé à cette nation une très grande sensibilité au fait religieux. Il est resté en France une école privée – ou « libre » – qui regroupe quelque 10 % des effectifs scolaires et dont le caractère était à l’origine essentiellement religieux : on pouvait y recevoir des cours de religion et y arborer des signes religieux. Mais il aurait été considéré comme intolérable de voir d’une manière ou d’une autre la religion catholique réapparaître dans l’école de la République. Pendant près d’un siècle, l’école publique a été d’une parfaite neutralité, se faisant un principe d’ignorer les convictions des élèves, qu’ils soient catholiques, athées, protestants, juifs ou bouddhistes. Cette laïcité imprégnait également les services de l’État et le monde politique.

FORCES : Cette situation de fait a duré près d’un siècle, jusqu’à la fin des années 1990. Pourquoi le consensus a-t-il volé en éclats ?
C. BARBIER : Il y a plusieurs facteurs dont, évidemment, la montée de l’islam politique à partir des années 1980. Il y en a d’autres. La loi de 1905 avait réglé de manière acceptable le statut des religions catholique, protestante et juive. À commencer par les lieux de culte existants, qui devenaient propriété de l’État, lequel prenait l’entretien à sa charge. Rien n’était prévu pour les musulmans. Ils sont aujourd’hui cinq millions ou davantage, et ils manquent dramatiquement de lieux de culte. Qui va financer la construction de mosquées ? L’État n’en a pas le droit dans la législation actuelle. Et le financement par des pays étrangers – telles l’Arabie saoudite ou l’Algérie – que l’on a connu pose un problème politique évident. La situation est donc malaisée et ouvre la porte à des partisans de l’islam politique. Mais il y a un autre facteur, le plus lourd, le plus déterminant : la crise économique. S’il y avait en France cinq p. 100 de croissance et zéro p. 100 de chômage, il y a bien longtemps que la population immigrée aurait été, économiquement, socialement, culturellement et cultuellement intégrée. La crise a jeté des braises sur les difficultés existantes, et les intégristes ont prospéré là-dessus. Dans les cités immigrées, on a vu des jeunes sans emploi, déclassés, tomber entre leurs mains. Bien qu’il ne faille pas confondre immigrés pauvres et musulmans – les deux entités ne se recoupent pas entièrement –, ce contexte a favorisé la montée de l’islam politique. Et, en 1989, pour la première fois en France, on vit éclater le problème du foulard islamique, à Creil dans un collège d’enseignement public.

FORCES : Les pouvoirs publics ont alors plutôt opté pour la fermeté – et l’interdiction du foulard. Était-ce la bonne solution ?
C. BARBIER : Certainement. C’est une question de principes. La République, c’est un creuset où chacun est libre d’exercer sa religion dans un cercle privé, mais celle-ci ne doit pas entrer dans le cercle public. Reste à délimiter la frontière : pour moi, il est évident que l’école publique, tout comme l’université, fait partie du domaine public. Et les salariés du service public, que ce soit à la poste, dans les tribunaux et même dans les crèches, ne doivent pas non plus arborer le moindre signe religieux. Au Canada, il y a des policiers d’origine sikh qui portent le turban. C’est tout simplement impensable en France ! Cela dit, en ce qui concerne l’enseignement, il existe des établissements privés confessionnels qui s’affichent comme tels. Il s’y donne un enseignement religieux, et les parents y envoient leurs enfants en toute connaissance de cause.

FORCES : En quoi l’apparition à l’école d’un certain nombre de jeunes filles portant le foulard troublait-elle l’ordre existant ?
C. BARBIER : Le problème, ce n’étaient pas les foulards par eux-mêmes, mais le déclenchement d’un processus qui annonçait une escalade. Dans la foulée de l’affaire du foulard de 1989 sont apparues d’autres revendications communautaristes, qui d’ailleurs continuent de se faire entendre. Ici, des associations musulmanes font pression pour que la cantine prépare des plats halal. Là, dans une urgence, un mari interdit que sa femme soit auscultée par un médecin homme. -Ailleurs, un groupe de pression juif appelle au boycott d’examens prévus un samedi matin. Il y a aussi des problèmes pour les cours de natation ou de gymnastique lorsque ceux-ci sont mixtes. Tout cela n’est pas acceptable. Bien sûr, il faut être conciliant et, par exemple, adapter le calendrier scolaire quand c’est possible, éviter de tenir des examens en plein ramadan. On ne doit pas non plus appeler la police au moindre incident et mettre les gens en prison. Il faut dialoguer. Mais il doit y avoir des règles, les mêmes pour tous.

FORCES : N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie derrière cette défense de la laïcité qui, en fait, vise essentiellement les musulmans ?
C. BARBIER : Ce n’est pas le cas. Certes, les musulmans sont aujourd’hui les plus nombreux à être pratiquants, et c’est chez eux que l’intégrisme étend le plus son influence. Mais il y a des intégrismes et des menaces communautaires dans toutes les religions. Certaines manifestations gigantesques contre le mariage pour tous se sont soldées par de violentes échauffourées provoquées par des phalanges ultra-catholiques. Il y a en France des militants anti-avortement comme aux États-Unis même s’ils sont moins nombreux. On trouve des groupes intégristes et des tendances communautaristes chez les Juifs. La laïcité n’est jamais acquise pour de bon ; il importe d’en réaffirmer les principes chaque fois que c’est nécessaire.

FORCES : Certains des détracteurs du système français estiment que la politique intégrationniste a non seulement échoué, mais détruit au passage les structures traditionnelles qui avaient au moins le mérite de maintenir la cohésion sociale chez les immigrés. Bref, un bilan pire que celui du communautarisme.
C. BARBIER : Cela relève d’un mauvais procès. Ce n’est pas la République française qui traite mal ses immigrés, c’est la crise économique. On n’a pas de travail à leur donner. On les a mis dans des HLM et on n’a plus assez de ressources sociales pour leur venir en aide. Quant aux clandestins, on ferme les yeux, on les laisse passer ; quand on les attrape, on les renvoie chez eux, puis ils reviennent. C’est une hypocrisie à la mesure de l’impuissance des gouvernements. Ce n’est pas mieux chez les Britanniques ou les Italiens. Aucune démocratie européenne ou occidentale n’a de leçons à donner aux autres dans ce domaine.

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