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Confidences d'un Sphynx

J’avais toujours voulu aller en poste en Égypte, pays que ma famille et moi avions visité au milieu des années 1990. Le rêve s’est transformé en réalité le 10 septembre 2008, quand j’y ai pris mes fonctions d’ambassadeur du Canada au Caire – après un voyage sur Egyptair, noblesse oblige… et tant pis pour l’alcool, même en classe affaires, surtout en plein Ramadan !

QUELLE ÉGYPTE ?

J’avais toujours voulu aller en poste en Égypte, pays que ma famille et moi avions visité au milieu des années 1990. Le rêve s’est transformé en réalité le 10 septembre 2008, quand j’y ai pris mes fonctions d’ambassadeur du Canada au Caire – après un voyage sur Egyptair, noblesse oblige… et tant pis pour l’alcool, même en classe affaires, surtout en plein Ramadan !

QUELLE ÉGYPTE ?

Un mot d’abord sur l’Égypte qui nous accueillait, bien avant le bouleversement de la révolution du Printemps arabe. Un pays qui se complaît à rappeler ses 5 000 ans d’histoire mais qui clame aussi son identité arabe, résultat des conquêtes post-Hégire, même si le bassin de population arabe de souche en Égypte est en fait très minoritaire. C’est aussi un pays qui fut plus souvent conquis ou dirigé par l’étranger que conquérant et indépendant, un pays qui, sous l’emprise plus ou moins forte de la Sublime Porte, est devenu un enjeu colonial vital entre les Français, dont l’histoire se remémore surtout l’épopée feu de paille de Napoléon, et les Anglais, dont les intérêts commerciaux firent de l’Égypte un « canal » vers l’Orient au contrôle incessible. Un pays, aussi, où la misère des « fellahins », impassibles comme les eaux du Nil, remonte à l’antiquité et tisse aujourd’hui encore leur histoire, un pays enfin où la démocratie ne s’est jamais ancrée.

Le coup d’État des jeunes officiers de 1952, prélude à la prise de pouvoir de Gamal Abdel Nasser, puisait son origine dans la défaite arabe à l’issue du premier conflit israélo-arabe, alors que l’Égypte s’était donné le mandat de rectifier « l’injustice commise contre les Arabes par la création d’Israël ». Ainsi naquit le régime militaire égyptien dont, même après la chute de Moubarak en février 2011, on constate la continuité aujourd’hui, régime qui, grâce au traité de paix égypto-israélien de 1979 signé sous l’égide d’Anouar El-Sadate, a bénéficié presque sans discontinuer de l’appui américain. Mais quelle tristesse que de constater le déclin d’un pays qui, entre les deux guerres mondiales, rivalisait avec ses voisins méditerranéens d’Europe !

Peu à peu, cette nation mythique, fidèle à son passé pharaonique, allait me révéler son vrai visage : un pays sclérosé au gouvernement sans vision, en fin de règne, avec une fonction publique timorée, un État policier, une économie obérée par la corruption, un régime sans lien avec la population et dont le seul objectif était de perdurer, ne s’efforçant aucunement de trouver des solutions aux problèmes fondamentaux du pays. Un pays dont l’influence ne reposait plus que sur son poids démographique et sur l’immobilisme du processus de paix au Moyen-Orient, permettant à son président de maintenir la fiction d’un rôle d’interlocuteur privilégié d’Israël sous le regard complaisant de Washington.

Ce fut tout de même un poste stimulant. Les Égyptiens sont des gens merveilleux, pleins d’humour et de sollicitude, accueillants et chaleureux, désordonnés et impatients, un mélange ethnique qui défie toute catégorisation, fruit de l’attrait, durant cinq millénaires, des rives fertiles du Nil. Autant le « Raïs » était invisible, autant les ministres étaient accessibles et les haut-fonctionnaires, abordables. Sans oublier les sites visités au cours d’excursions dans les déserts d’Égypte, qui restent gravés dans la mémoire.

Deux personnalités m’ont particulièrement marqué. Le premier, Omar Suleiman, devait devenir vice-président du 29 janvier au 11 février 2011, date à laquelle il annonçait la démission du président Moubarak et se retirait lui-même de la scène politique et régionale, où il avait joué un rôle essentiel à titre de grand patron du renseignement égyptien. Confident et âme damnée de Moubarak, le -deuxième personnage le plus puissant de l’État égyptien semblait pourtant tout droit sorti d’un album des années 1930, avec son élégance de gentilhomme égyptien flânant sur la promenade des Anglais à Nice. Sûr de lui, ami d’Israël comme de ses ennemis, véritable architecte de la politique de sécurité de l’Égypte, il fut l’interlocuteur incontournable pour tout ce qui touchait au Moyen-Orient et au monde arabe. Le second était Mohamed El Baradei, diplomate égyptien et prix Nobel de la Paix pour son travail à la tête de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Un libéral pur-sang au sens noble du terme, profondément tolérant, aux idées larges, aux perspectives généreuses pour son pays et, par-dessus tout, soucieux des pauvres dont il disait, presque avec espoir, « la troisième révolution égyptienne, la vraie, sera celle des pauvres ! » Mais El Baradei, que l’Occident adore parce que l’Occident choisit toujours des modèles à son image sans égard pour l’opinion de ceux que cela concerne, n’est absolument pas le candidat des Égyptiens. Lui-même n’aspire pas à diriger un pays, préférant, comme il me le confiait, écrire ses mémoires dans sa propriété du midi de la France, devant un bon verre de vin rouge.

UNE RÉVOLUTION OU UNE PÉRIPÉTIE ?

On m’a souvent demandé si j’avais prévu les événements du 25 janvier 2011 en Égypte. Je sais qu’après coup, notre vision des choses est toujours de 20/20. Mais à ma défense, quelque part dans les voûtes du ministère des Affaires étrangères, se trouve un message du 6 janvier 2011, qui sera déclassifié dans 30 ans et dans lequel on constatera qu’avant même l’explosion en Tunisie et son effet d’entraînement, j’affirmais que 2011 verrait la fin de l’ère Moubarak. En effet, en 2010 s’étaient accumulés un ensemble d’éléments poussant à une demande irrésistible de changement et de liberté : des élections en novembre 2010 trafiquées à outrance, une grogne économique délétère, les jeux de coulisse insistants de madame Moubarak pour assurer la succession à son fils Gamal, dont personne ne voulait, pas même les militaires loyaux au Raïs, la corruption et l’étalage croissant de la richesse des nantis du régime, et enfin, un climat de hargne qui finit même par évacuer le proverbial sens de l’humour égyptien. Le glas sonnait pour le régime.

Quel courage que cette première vague de manifestants, jeunes, intellectuels, Blackberry ou iPhone au poing pour seule arme ! Quels affrontements brutaux dans le double goulot des ponts traversant l’île de Zamalek sur le Nil, au cœur de la ville, incontournable passage entre les quartiers clés de la mégapole égyptienne… et site de la résidence de l’ambassadeur du Canada ! J’ai goûté une fois de plus à l’âcre odeur des bombes lacrymogènes. Durant 18 jours se poursuivirent les affrontements, que je suivis de la chancellerie, située à moins de 200 mètres de la place Tahrir. J’en ai vécu toutes les émotions comme les angoisses, passant même les six premières nuits de la révolution à ne dormir que quelques heures ici et là sur l’inconfortable canapé de mon bureau. Nous avons géré l’évacuation volontaire des Canadiens offerte par le premier ministre Harper tant à partir de l’ambassade que de l’avant-poste établi à l’aéroport, le plus souvent dans des conditions dangereuses que la chaîne Al Jazzera a très bien révélé au monde. Je me souviens d’avoir décidé un soir de quitter la chancellerie pour me rendre à la résidence et y passer au moins une nuit afin de ne pas y laisser mon épouse seule, tous les gardes ayant pris la poudre d’escampette. Pas question pour moi de faire le trajet à pied : l’immunité diplomatique ne pèse pas lourd dans les combats de rue. Pas de chauffeur non plus, la plupart n’étant pas parvenus à revenir à l’ambassade. J’ai pris ma propre voiture, mais 200 mètres plus loin, un groupe patibulaire m’a barré la route, armé de bâtons, de barres de fer et même d’un grand cimeterre tout droit sorti d’un film de Hollywood. N’en menant pas large, j’avais le pied sur l’accélérateur, prêt à foncer. Mais il s’agissait d’un groupe qui était là pour défendre leurs biens et leurs propriétés ; ils m’ont fortement déconseillé d’aller plus loin, car les sbires de Moubarak arraisonnaient les voitures et en capturaient les occupants. Une première pour moi : j’ai reculé.

Des pages et des pages restent à écrire pour relater tous ces événements. Je me contenterai, en guise de conclusion, de saluer le courage de ceux et celles qui ont sacrifié leur vie pour un idéal de liberté et de changement, mais aussi pour rappeler une fois de plus avec Robespierre que « La révolution finit toujours pas manger ses enfants ». Ne le voit-on pas encore aujourd’hui ?

L’auteur fut ambassadeur du Canada en Égypte de 2008 à 2011.

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