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Le Combat Des Madelinots

« Le problème […] est dans cet écologisme urbain, dans cet animalisme qui substitue ses réactions émotives et morales à une connaissance empirique des écosystèmes. »

L'Organisation mondiale du commerce vient de sanctionner le maintien des interdictions concernant les produits dérivés de la chasse au phoque : le gouvernement Harper entend contester cette décision.

Une des plus persistantes attaques écoterroristes de notre époque n’est pas dirigée vers les pétrolières, une dictature ou les politiques néolibérales d’un pays donné. Cette attaque n’est pas le fait de victimes de la mondialisation, elle n’émane pas d’un désir de protection des acquis, d’une posture antiaméricaniste, ni d’un renouveau de la droite ou de la gauche, de l’activisme, du féminisme…

Pour protester contre un type de chasse qu’elle juge « répugnant », l’Union européenne confirmait le 27 juillet 2009 une décision prise en 2008 et toujours en vigueur malgré la plainte officielle que présentait Ottawa auprès de l’Organisation mondiale du commerce (omc) le 4 novembre 2009 : interdire l’entrée des produits du phoque canadiens en sol européen. Seule la vente « à des fins non lucratives » de produits provenant de la chasse traditionnelle pratiquée par les -communautés inuites serait désormais admise. Or, pour le sous-ministre de l’Environnement du Nunavut, Simon Awa, l’exemption prévue pour les Inuits, qualifiée d’« une insulte » et d’alibi pour se donner bonne conscience, traduisait une ignorance abyssale des traditions autochtones et un mépris injustifié pour leurs intérêts économiques, car la prolifération des phoques touche aussi la pêche, l’autre grande activité traditionnelle des Inuits.

C’était « une victoire sur la barbarie », selon la Fondation Brigitte-Bardot. C’était surtout l’aboutissement de campagnes sulfureuses menées depuis des lustres par les groupes abolitionnistes. En effet, c’est il y a déjà cinquante ans que s’amorçait en Europe une véritable guerre sainte, plus violente, plus longue, plus étendue et plus puissante que toutes les campagnes destinées jusqu’alors à mobiliser l’opinion publique. Une campagne menée non pas par des mouvements pro-vie, féministes, altermondialistes, néo-nazis ou indignés. Ni contre les grandes forces économiques puisqu’elle touchait un -commerce d’à peine six millions de dollars. Une campagne plus violente dans ses effets, parce que plus subtile, souvent menée sous forme de cyberattaques. Elle n’a pas fait de morts, sauf à petit feu, par un étranglement progressif d’une économie locale.

Plus longue : l’altermondialisme, ce mouvement social qui revendique des valeurs telles que les droits humains, la démocratie, la justice économique et la sauvegarde de l’environnement, s’active depuis à peine quinze ans. Plus étendue : elle s’articule hors de contextes nationaux. Il s’agit d’une attaque frontale de plusieurs pays contre une cible unique. Plus puissante, car ses moyens financiers sont démesurés et la diversité de ses tactiques, machiavélique : presse internationale, tenue d’événements à caractère international, actions répressives sur le terrain, boycottages et embargos.

Ce qui distingue cette campagne d’autres mouvements de protestation ou de contestation, c’est la rare unanimité qui réunit ses différents auteurs en dépit de la faiblesse, voire de la fausseté des arguments évoqués. Ses acteurs se recrutent dans plusieurs pays et dans tous les milieux : féministes, syndicalistes, paysans, écologistes, anarchistes, antimilitaristes, politiciens de toute allégeance, jusqu’au Conseil de l’Europe et à l’omc. Elle mobilise réseaux sociaux, commanditaires prestigieux, organisations non gouvernementales, groupes religieux et partis de droite, de gauche et d’extrême gauche.

Cette attaque écoterroriste a pris plusieurs visages et s’est incarnée dans diverses actions, certaines non violentes – ce qui ne diminuait en rien la violence économique de l’impact de leurs campagnes – d’autres violentes, destinées à établir un soi-disant rapport de force avec « l’ennemi ». La cible : le phoque du Groenland. Le pays visé : le Canada. La population assiégée : les chasseurs de phoques madelinots, au centre du golfe du Saint-Laurent, une proie facile.

Plus de 10 millions de phoques du Groenland et plus de 500 000 phoques gris et autres espèces occupent présentement le golfe du Saint-Laurent. Cela constitue une menace pour l’espèce même, car ils risquent de faire exploser leur niche écologique, en plus de constituer un frein à la pêche commerciale et sportive. Or ils n’ont désormais qu’un seul prédateur : l’homme. Pourtant, depuis des décennies, la politique du gouvernement canadien au sujet de la chasse au phoque s’inspire « d’une philosophie d’exploitation durable de cette ressource naturelle. Par la chasse ou autrement. Et en optimisant l’utilisation des bêtes abattues », comme l’indiquait déjà Louis-Gilles Francoeur dans sa chronique du Devoir, le 22 mars 1995. Le phoque est certes un noble mammifère. Mais il constitue aussi une ressource précieuse : bien apprêtée, sa viande est délicieuse, son huile (omega-3) est recherchée, son cuir est de grande qualité et sa fourrure, superbe. Ne serait-il pas logique d’en tirer parti ? Pourquoi cet acharnement des animalistes ? Il est temps que l’opinion publique, surtout européenne, fasse ses devoirs, car comme le déplorait encore Louis-Gilles Francoeur il y près de vingt ans, « l’Europe, où se tiennent les campagnes des grandes organisations animalistes, n’est pas aussi près de la nature que nous le sommes, et sa vision des problèmes environnementaux est non seulement teintée, mais parfois déformée par les émotions, savamment exploitées par certains, ainsi que des jugements moraux qui n’ont rien à voir avec le fonctionnement des écosystèmes, marins ou autres. »

Et le chroniqueur du Devoir de conclure : « Le problème […] est dans cet écologisme urbain, dans cet animalisme qui substitue ses réactions émotives et morales à une connaissance empirique des écosystèmes. Son poids, démesuré parce qu’amplifié par des médias férus de sensationnalisme, le rend en réalité aussi dévastateur que les pires pollutions. Qu’est-ce que l’on dirait si un seul pollueur rayait du fleuve 40 000 tonnes de morue chaque année, soit exactement ce que consomment les 155 000 phoques gris de notre petit troupeau du golfe du Saint-Laurent ? Ces batailles font plutôt la preuve que certains pans de notre civilisation sont si coupés de la nature par leur urbanité qu’ils deviennent des menaces objectives de premier plan », souligne le chroniqueur environnementaliste.

Chaque printemps, la vaste banquise au large du Labrador et du golfe du Saint-Laurent se peuple d’innombrables phoques du Groenland femelles, sur le point de donner naissance à leur petit. Autrefois, la nouvelle aurait plongé l’archipel entier dans une sorte de fièvre, et tout ce que les Îles comptaient d’hommes solides seraient aux glaces depuis l’aube, car la mouvée est éphémère et l’arrivée des phoques agit comme une marque, un rituel : la roue des saisons s’est remise en marche. Enfin, une activité digne d’un homme ! Mais les campagnes antichasse ont fait leur œuvre et c’est presque en se cachant que, de nos jours, on va voir les phoques…

La chasse au phoque est pourtant une activité économique réelle et essentielle aux Îles de la Madeleine grâce aux débouchés potentiels de ses produits : huile (omega-3), collagène (produits de beauté), fourrure, peau, viande… En un mot comme en mille, à quand une attitude saine au sujet de cette tradition trois fois centenaire des Madelinots ?

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