Québec
Canada

L’Entrepreneur, La Mairesse et Le Cinéaste

Au cours de la dernière année, trois Québécois ont pu se distinguer par leurs grandes réalisations. Grâce à leur talent, leur vision et leur acharnement au travail, ils ont respectivement su conquérir des marchés étrangers, le cœur du public et Hollywood. Alain Bouchard, 64 ans, président-directeur général d’Alimentation Couche-Tard, est un nouveau milliardaire. Son entreprise est la seule de sa catégorie au Canada à connaître une expansion mondiale. Colette Roy-Laroche, 69 ans, la mairesse de Lac-Mégantic, a été un phare d’inspiration d’une droiture exemplaire lors de la pire des crises. La tragédie qui a frappé sa petite ville a révélé qu’il existe encore des élus admirables en cette ère de politiciens municipaux accusés de corruption. Denis Villeneuve, 47 ans, a attiré l’attention des plus grands producteurs aux États-Unis. Avec Prisoners, le cinéaste a montré qu’un gros budget n’interdit pas la réalisation d’une œuvre au ton personnel.
Tous trois sont au sommet de leur forme, s’attaquant avec brio aux défis qu’ils affrontent. De véritables modèles à suivre pour les générations montantes en affaires, en politique et en cinéma. Pour toutes ces raisons, Forces leur décerne le titre de « personnalité de l’année ». Voici l’occasion d’en apprendre davantage sur leurs points de vue concernant la dernière année, ce qui les motive au moment présent et comment ils entrevoient l’avenir.

Alain Bouchard
Une Année Exceptionelle

De débuts très humbles, le président d’Alimentation Couche-Tard est récemment entré dans le club exclusif des milliardaires. Il gère une multinationale dont les actions ont fait des bonds prodigieux au cours de la dernière année; les revenus se comptent dans les dizaines de milliards. Ces résultats impressionnants se réalisent dans une industrie où les marges de bénéfices sont habituellement microscopiques. Voici comment il a transformé le petit dépanneur de Laval en une vigoureuse organisation mondiale.

Alain Bouchard n’a pas eu de formation universitaire poussée en gestion. Quelques cours du soir, tout au plus. Il a débuté dans les dépanneurs à l’âge de 19 ans, comme commis dans un magasin franchisé appartenant à son frère. Chez Perrette Dairy Ltée, le futur chef d’entreprise a été directeur de magasin, superviseur et directeur de district. En quelques années, il a supervisé l’ouverture de 80 magasins du réseau Perrette. Il s’est joint ensuite au supermarché Provigo, en 1973. En trois ans, il s’est occupé de l’ouverture de 70 dépanneurs Provi-Soir. Ayant pour mission de faire croître la chaîne, il élabore un plan que refusera le géant québécois de l’alimentation. Confiant en sa formule, il a choisi de passer à l’action avec sa propre équipe. Le premier Couche-Tard ouvre ses portes en 1980 et s’inscrit à la Bourse de Montréal en 1986. Après 33 ans, l’entreprise excelle et continue de croître. L’acquisition de Statoil en Scandinavie et en Europe de l’Est lui permet une entrée fracassante sur le vieux continent avec l’ajout de 2 300 dépanneurs. Son entreprise est donc devenue le chef de file de l’industrie commerciale de proximité au Canada. La bannière Couche-Tard compte 12 000 magasins et emploie près de 80 000 personnes. L’Asie et le Moyen-Orient sont les prochains -marchés dans la mire d’Alain Bouchard.

En de multiples entrevues, l’entrepreneur a fait comprendre que la clé de son succès a été de savoir bien s’entourer. Il a souvent répété sa philosophie en affaires : partant de la prémisse que les gens sont intelligents, il était donc important pour lui de se centrer sur l’individu, de lui laisser de la latitude pour se réaliser et ainsi gravir les échelons de l’entreprise. Les gérants ont accès à « tous les chiffres », le pouvoir est entre leurs mains, a-t-il dit en entrevue. La structure de Couche-Tard est « très écrasée, on peut se rendre rapidement au pdg », a-t-il ajouté. Ensuite, l’écoute du client et l’adaptation à ses choix ont été, aux dires d’Alain Bouchard, le moteur de l’innovation de cette entreprise de détail à petite surface.

BIOGRAPHIE
Né à Chicoutimi en 1949.
1980, devient fondateur et PDG des entreprises Couche-Tard.
De 1997 à 2009, siège au conseil d’administration de Québecor.
Siège actuellement au conseil d’administration d’Atrium Innovations.
Sur la liste des 20 personnes les plus riches du Québec et des 100 personnes les plus riches au Canada.

Colette Roy-Laroche
Fierté et Espoir

Difficile de trouver une personne saluée de manière aussi unanime en 2013. Le déraillement du train de la Montreal Maine and Atlantic Railway et son convoi de pétrole brut, pire tragédie ferroviaire de l’histoire canadienne, a fauché 47 vies, éradiqué le centre-ville dont 126 entreprises, et causé pour plusieurs centaines de millions de dollars de dégâts... Au milieu des décombres fumants de Lac-Mégantic s’est levée une héroïne surprenante. Après la terrible tragédie, la mairesse Colette Roy-Laroche continue de travailler avec une énergie exemplaire au service de ses concitoyens.

Partout, cette femme forte a été acclamée pour sa solidité et son bon sens devant la catastrophe. Mais l’humble Colette Roy-Laroche avoue avoir été surprise de cette réaction du public. « Je joue simplement mon rôle de mairesse selon mes valeurs et mes croyances », confie-t-elle à Forces en entrevue. En 2002, elle s’est présentée à la mairie pour servir les citoyens. « Alors, quand la catastrophe est arrivée, j’avais toujours en tête ce devoir et cette responsabilité d’être à la hauteur de la tâche, dit la mairesse. Il fallait que je me tienne debout et que je transmette un message d’espoir.» Malgré le poids de la responsabilité, Colette Roy-Laroche choisit d’accepter les honneurs au nom de toute sa communauté. «Tous les élans de solidarité que l’on reçoit d’ici et du monde entier nous donnent l’énergie de regarder vers l’avenir. »

Il reste énormément à accomplir pour ramener un semblant de normalité dans la ville de Lac-Mégantic. La moitié des 600 emplois perdus n’a toujours pas été récupérée. Un comité consultatif économique ad hoc aide la municipalité et les élus à réfléchir sur le présent et l’avenir. « En 2014, nous comptons nous doter d’un plan directeur de reconstruction dans une optique de développement durable, indique la mairesse. Nous pourrions peut-être devenir un modèle de reconstruction, une vitrine technologique dans notre utilisation de matériaux, notre façon d’utiliser l’énergie, en environnement.» La tragédie a éveillé les consciences. La mairesse a demandé au ministère des Transports de prévoir un tracé de contournement afin que les matières dangereuses ne passent plus jamais au cœur de la ville. Pour pallier le laisser-aller sécuritaire en matière de réglementation ferroviaires, l’on a déposé des demandes auprès de Transport Canada conjointement avec les fédérations québécoise et canadienne des municipalités. « Il ne faut plus laisser aux compagnies ferroviaires le soin de vérifier elles-mêmes les règles de sécurité en matière d’opérations, d’entretien des rails et d’équipements, un organisme extérieur doit s’en charger. »

Son optimisme, la mairesse Roy-Laroche dit le tirer de la résilience et de l’engagement de sa collectivité dans le processus de réhabilitation de la ville. «  La tâche est immense, exigeante et les heures sont longues, mais les choses avancent. À chaque jour suffit sa peine », ajoute Colette Roy-Laroche, toujours aussi inspirante. Fierté et espoir sont les valeurs qu’elle cherche à semer et à garder bien vivants dans sa communauté.

BIOGRAPHIE
Née en 1944 à Saint-Cécile-de-Whitton.
Elle s’installe à Lac-Mégantic à l’âge de 17 ans.
1961 à 1998 : directrice des services éducatifs, conseillère pédagogique et enseignante ; directrice générale de la Commission scolaire de Lac-Mégantic.
1996-1997 : présidente de la Table régionale de développement de la formation professionnelle en Estrie.
1998-1999 : directrice générale adjointe de la Commission scolaire des Hauts-Cantons.
Depuis 2002 : mairesse de la Ville de Lac-Mégantic.

Denis Villeneuve
Un Souci De Liberté

Le scénariste-réalisateur de Trois-Rivières est rapidement devenu un cinéaste de renommée internationale. Après quatre longs métrages acclamés par la critique, reconnu pour ses drames centrés sur des événements traumatisants, Denis Villeneuve a fait une entrée percutante dans le cinéma américain. Avec le thriller Prisoners, il a poursuivi son travail d’exploration de la nature humaine en moment de crise. Il n’est pas prêt de s’arrêter En entrevue avec Forces, il partage son point de vue sur 2013 qui s’achève et ses projets à venir.

Denis Villeneuve a un pied au Québec et l’autre à Los Angeles. Le géant Warner Bros. venant de démarrer sa campagne pour les Oscars, le cinéaste doit accompagner la promotion médiatique de son long métrage à New York et à Los Angeles, tout en travaillant à trois nouveaux scénarios. Depuis la sortie d’Incendies, il a eu l’embarras du choix à Hollywood. « J’ai des coups de foudre, mais je dois travailler avec les scénaristes pour les façonner à mon goût », dit-il. Cette soif de bonnes histoires, il peut enfin la satisfaire aux États-Unis : « Cela fait des années que je cherche de bons scénarios. Au Québec, nous avons de bons techniciens, de bons comédiens mais peu de scénaristes », regrette le cinéaste. Auparavant, ses exigences l’amenaient à scénariser lui-même ses films, et comme, avoue-t-il, il écrit très lentement, cela représentait deux à trois ans de travail. « Là, j’ai vraiment envie de tourner, et je me rends compte qu’aux États-Unis il y a beaucoup de gens qui écrivent. » D’où l’intérêt de travailler chez nos voisins du Sud – et non pour les plus gros budgets, se défend-il, réitérant sa fidélité à son processus de création personnel. « Être au service des idées des autres, être contraint à me plier à une machine, cela ne m’intéresse pas et je n’y serais pas très bon. C’est pourquoi je ne suis pas un bon réalisateur de publicités. » Il lui faut ressentir une histoire « dans ses tripes », pour que cela vaille la peine de « quitter la famille pendant deux ans pour un projet signifiant ».

Dans Prisoners, deux familles américaines vivent l’horreur de s’être fait enlever leurs filles. Denis Villeneuve voulait dresser le portrait d’une Amérique en crise, fragile malgré les apparences, en proie à la violence, anxieuse face à son avenir. « C’est sain de se questionner, dit-il. L’art, le cinéma, doivent servir cette réflexion. C’est ce qui me motive avec Prisoners. » L’année qui s’achève amène de nombreuses questions qui obligent le réalisateur à lutter contre le cynisme. « On comprend maintenant que les changements climatiques sont irréversibles. Des bouleversements majeurs s’opèrent dans le monde, et on préfère rester dans le confort et l’indifférence alors que le train fonce dans la falaise  », déplore-t-il. L’élection municipale à Mont-réal l’a aussi laissé pantois. « On vient essentiellement de réélire la même administration, malgré les années de corruption. » Mais Denis Villeneuve souhaite garder espoir, croire qu’il est encore possible d’améliorer les choses. Le futur sera un thème récurrent dans ses prochains films, dit-il. « Il y a beaucoup de films en mode apocalyptique en ce moment. J’essaie de ne pas verser là-dedans. À mon avis, la beauté consiste à proposer des solutions et à croire dans l’avanir.» Il entretient le fantasme de réaliser un film de science-fiction et, de plus en plus, de produire une comédie. « J’adorerais faire une comédie à la Dr. Strangelove, quand même assez sombre... » Il considère son aise à produire des œuvres dramatiques comme un « luxe d’enfant gâté » : « Je vis au Canada, dans une société hyper sécuritaire. J’ai mon côté sombre, comme tout le monde, mais je vis dans un luxe incroyable au Québec. Si je vivais au Bangladesh ou en Afrique, j’imagine que je ferais des films plus joyeux, qui célébreraient plus la vie. Tout le monde ne sera pas d’accord avec moi, mais il y a peut-être une -complaisance dans la noirceur que l’on peut se permettre ici parce que nous n’avons pas les deux pieds dedans. » 

BIOGRAPHIE
Né à Gentilly en 1967.
1996 : Scénario et réalisation d’un des segments du film collectif Cosmos, récipiendaire du prix international des cinémas d’art et d’essai.
1998 : Scénario et réalisation de son premier film Un 32 août sur Terre, remporte le Bayard du meilleur film, représente le Canada aux Oscars de 1999.
2000 : Maelström, qui remporte 25 prix dans le monde.
2008 : Next Floor, court métrage qui récolte une soixantaine de prix.
2009 : Polytechnique, présenté lors de la Quinzaine des réalisateurs du 62e Festival de Cannes.
2010 : Incendies, nommé aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film en langue étrangère ».
2013 : Prisoners, en tête du box-office nord-américain à sa sortie.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.