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Au sujet de l’Ukraine

Euromaïdan, la vague ininterrompue de manifestations en Ukraine, a commencé dans la nuit du 21 novembre 2013, après le rejet par le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, de la proposition d’accord d’association avec l’Union européenne (ue). Au moment où l’euroscepticisme augmentait de Londres à Budapest et au-delà, les Européens ont été stupéfaits de voir autant de gens descendre dans la rue pour appuyer le resserrement des liens avec l’ue.

Euromaïdan, la vague ininterrompue de manifestations en Ukraine, a commencé dans la nuit du 21 novembre 2013, après le rejet par le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, de la proposition d’accord d’association avec l’Union européenne (ue). Au moment où l’euroscepticisme augmentait de Londres à Budapest et au-delà, les Européens ont été stupéfaits de voir autant de gens descendre dans la rue pour appuyer le resserrement des liens avec l’ue. Le commentateur ukrainien Volodimir Iermolenko a écrit à propos des deux Europes : une Europe fondée sur des règles et des règlements et une autre, sur la confiance dans l’idée de l’Europe. Il est vrai que partout ailleurs sur le continent, les Européens nourrissent désormais des inquiétudes sur les instruments légaux de la devise unique et sur beaucoup d’autres sujets ; les manifestants ont ramené sur le devant de la scène le besoin de renouer avec le fondement démocratique des directives, nous rappelant les motivations originales de la création de l’ue. Beaucoup, au Royaume-Uni, sont surpris quand ils apprennent que je suis invité à donner des cours sur l’ue dans le cadre de programmes d’études supérieures sur la paix, et, bien sûr, que l’ue a obtenu le prix Nobel de la paix en 2012.

La réaffirmation en Ukraine des idéaux de l’intégration européenne vient au bout de deux décennies de financement de projets visant à restaurer et à améliorer les règles de gouvernance dans ce pays qui a obtenu son indépendance en 1991. À Kiev, en 2009, j’ai pris la parole à une conférence financée par l’ue et le Canada à propos de l’expérience britannique de neutralité politique de la fonction publique, dans le cadre d’un programme sur l’introduction d’une fonction publique européenne en Ukraine. On trouve encore des dépliants sur papier glacé de ce projet où l’on décrit les avantages de la primauté du droit, du professionnalisme, de l’obligation de rendre des comptes, de la transparence et d’un accès égal pour tous à la fonction publique. Les objectifs déclarés du programme étaient de promouvoir des réformes visant à bâtir un gouvernement transparent, efficace et res-pectueux des principes européens, et à mieux adapter la fonction publique aux normes de l’ue. Le projet portait sur le renforcement des capacités de la fonction publique, l’amélioration de la coordination des politiques, la promotion des organes du pouvoir exécutif et l’optimisation de leur structure, la prestation de services administratifs de qualité et une transparence accrue de la fonction publique.

À l’époque, en 2008-2009, l’Ukraine avait semblé se diriger vers la signature d’un accord d’association avec l’ue. Mais le projet, dont la progression était déjà lente, a tourné court quand l’ancienne première ministre, Ioulia Timochenko, a été condamnée à sept ans de prison ferme le 11 octobre 2011. Le 20 octobre suivant, environ 200 personnes, dont bon nombre de journalistes, se sont réunies devant le parlement ukrainien à Kiev pour transmettre ce court message aux autorités : « Nous sommes Européens ».

Que signifie cette phrase pour les Ukrainiens ? Que c’est le gouvernement à Kiev qui doit accélérer les réformes et veiller à une meilleure intégration des normes de l’ue. Parmi les revendications : des représentants élus démocratiquement, des responsables qui ont la volonté et les moyens d’agir, et une société civile vigoureuse. Pour les manifestants, la démocratie n’est pas simplement une affaire de compétition devant les urnes ou de liberté d’expression, elle se traduit également par des institutions stables au service du bien commun, un système judiciaire indépendant, ainsi que des organismes de réglementation autonomes chargés de surveiller l’application à l’économique de règles objectives. On souhaite ardemment éliminer le favoritisme dans les nominations publiques et affirmer la séparation officielle entre les fonctions administratives et politiques du gouvernement. En 2005, après les élections présidentielles, la fonction publique a été touchée par une vague de démissions causées par des motifs politiques ; le mouvement a touché près de 50 000 personnes, soit 20 pour cent du total des fonctionnaires, et presque tous les hauts fonctionnaires. Depuis, ceux-ci quittent leur poste annuellement dans une proportion de 20 pour cent, ce taux culminant après les élections.

En Ukraine, la société civile – c’est-à-dire l’espace public où les citoyens peuvent discuter et s’exprimer librement – demeure anémique. Orysia Lutsevych, du groupe de réflexion britannique Chatham House, écrivait en janvier 2013 que les citoyens ont peu de moyens d’influer sur l’évolution des politiques en raison du manque de mobilisation, du clientélisme et de la corruption : le président Ianoukovitch a réussi à limiter l’espace démocratique en Ukraine et à créer un système dominé par un parti unique en achetant la loyauté des groupes d’intérêt moyennant des ressources financières. Dans l’indice de perception de corruption pour 2013 publié par Transparency International, l’Ukraine se situe au 144e rang sur 177 pays ayant fait l’objet de l’étude, soit le pire résultat en Europe, pis encore que la Russie et l’Azerbaïdjan. Il suffit de lire Le pingouin du grand satiriste ukrainien Andreï Kourkov pour comprendre comment le système fonctionne : le pingouin est un animal social qui perd ses moyens quand il est seul, comme cela s’est produit, dit Kourkov, pour le peuple soviétique ; ces animaux sociaux avaient l’habitude de s’entraider et, s’étant retrouvés seuls, ils ont perdu la protection de leurs voisins.

Des institutions faibles, une gouvernance médiocre et des secteurs économiques souffrant de l’absence de réforme, notamment ceux de l’acier et de l’agriculture, ont miné le rendement économique : dans les 33 pays où la Banque européenne pour la reconstruction et le développement mène ses activités, le pib a crû de 40 pour cent depuis 1989 ; en Ukraine, le pib demeure toujours à près de 40 pour cent sous son niveau de 1989, ce qui correspond là aussi au pire score de tous les pays concernés par l’étude. C’est largement cette stagnation économique qui a suscité le mouvement de protestation Euromaïdan. En effet, l’association avec l’ue aurait comporté un accord de libre-échange approfondi et complet, ce qui aurait exigé de l’Ukraine une réforme en profondeur, notamment l’intégration de plusieurs centaines de directives de l’ue aux lois nationales, depuis l’agriculture jusqu’au transport. Comme le fait remarquer Ian Bond, du Centre for European Reform, à Londres, on a prévu jusqu’à huit années de transition pour harmoniser pleinement les politiques de Kiev avec les normes et les réglementations de l’ue, et malgré tout, la capacité de l’administration publique en Ukraine pourrait être mise à rude épreuve.

L’appel de l’Euromaïdan au président, au gouvernement et aux forces politiques de l’Ukraine du 10 décembre 2013 débutait ainsi : « Nous, les représentants de la société civile ukrainienne, en reconnaissance de notre responsabilité envers nos descendants, inquiets de la suspension soudaine de l’intégration européenne de l’Ukraine... » S’il doit exister un avenir européen satisfaisant pour l’Ukraine, l’ue doit modifier l’approche théorique qu’elle a déployée dans le passé et adopter une approche de solidarité et d’appui envers la société civile ukrainienne. Nous devrions tous retenir les mots du commentateur ukrainien Volodimir Iermolenko : « L’Europe de la confiance et l’Europe des règles ont bien des choses à se dire. Nous pouvons déjà les entendre dialoguer. J’espère qu’en retour, elles se montreront capables de nous écouter et de réaliser qu’elles ont autant besoin de notre confiance que nous avons besoin de leurs règles. » 

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