Canada

Rencontre: Marcel Brisebois

Même s’il est toujours président de la Commission canadienne d’examen des exportations de biens culturels et le sera jusqu’en août 2015, peu de gens reconnaissent Marcel Brisebois dans la rue. Pourtant, de 1971 à 1990, il fut l’intervieweur vedette de la réputée émission Rencontres de Radio-Canada. C’était l’époque où la mission du diffuseur public l’emportait sur sa quête de popularité.

Même s’il est toujours président de la Commission canadienne d’examen des exportations de biens culturels et le sera jusqu’en août 2015, peu de gens reconnaissent Marcel Brisebois dans la rue. Pourtant, de 1971 à 1990, il fut l’intervieweur vedette de la réputée émission Rencontres de Radio-Canada. C’était l’époque où la mission du diffuseur public l’emportait sur sa quête de popularité. On escomptait avec confiance que Françoise Dolto, Jean-Louis Barrault, Noam Chomsky, Fernand Dumont ou Claude Lévi-Strauss pouvaient retenir l’attention des téléspectateurs tout autant qu’une vedette de hockey ou de music-hall.

C’est au Birks Café que j’ai donné rendez-vous à Marcel Brisebois, me rappelant son goût pour les beaux endroits et le mondain. Il n’en est pas à sa première visite, car de la table que j’ai réservée, je l’aperçois se dirigeant sans hésitation vers l’escalier qui donne sur la majestueuse salle à manger aménagée à l’étage de la célèbre bijouterie par le comédien Francis Reddy et le chef Jérôme Ferrer.

Marcel Brisebois n’a pas beaucoup changé depuis qu’il officiait à Rencontres, secondé par Wilfrid Lemoyne et Raymond Charrette, ses deux fidèles diacres de la télé. L’homme a perdu une partie de son épaisse chevelure noire, mais il arbore toujours ce petit sourire énigmatique dont on ne sait s’il est moqueur ou sympathique. Ses yeux ronds et vifs vous fixent tout droit sans jamais se détourner, et le regard intense pourrait être intimidant pour celui qui doit répondre aux questions plutôt que les poser.

Heureusement, c’est moi qui pose les questions. La première, qui me brûle les lèvres : pourquoi, après une carrière aussi remarquable, qui fut laïque de bout en bout – à part quelques années comme prof de philo –, n’a-t-il jamais quitté les ordres ? Je ne suis sûrement pas le premier à l’interroger là-dessus, car la réponse est immédiate : « Je ne suis pas entiché de la hiérarchie, qu’elle soit de l’État ou de l’Église, mais il y a un être que j’admire sans réserve et à qui je demeure fidèle, c’est Jésus de Nazareth. »

Déclaration étonnante de la part de celui qui fut 18 ans un animateur respecté à la télévision, puis, tout aussi longtemps, directeur du Musée d’art contemporain de Montréal. Alors qu’il s’acquittait de ces fonctions on ne peut plus profanes, il était aussi aumônier des Clarisses – un rôle de l’ombre. C’est à regret qu’il a quitté ce ministère. Après un avc heureusement sans séquelles graves, il a dû abandonner sa voiture, ne pouvant plus se rendre chez les « pauvres dames », comme on les appelle aussi, dont le cloître est situé à Salaberry-de-Valleyfield.

De son père, matelot au long cours durant quelques années, et de Valleyfield, ville fameuse pour ses régates, mon interlocuteur garde quel-ques expressions marines, mais surtout un grand respect pour Mgr Joseph-Alfred Langlois et Mgr Percival Caza, deux évêques qui lui ont laissé une liberté sans doute peu concevable dans d’autres diocèses. En tout cas, sûrement pas à Montréal, où, durant ses années de règne à l’archevêché, le cardinal Paul-Émile Léger ne laissait pas grand corde à ses clercs.

Grâce au libéralisme des deux prélats campivalaciens, le jeune abbé, fraîchement licencié en théologie du Grand séminaire de Montréal, entreprend à la Sorbonne des études de philosophie. Contrairement à la plupart des ecclésiastiques québécois qui étudient à Paris, il ne loge pas à la Fraternité sacerdotale des Sulpiciens, rue de Babylone, mais loue un petit appartement dans le 6e arrondissement. Le dimanche, il exerce son ministère à l’église Saint-Germain.

Pendant les violentes manifs de mai 68, des émeutiers restent quelques jours embusqués derrière chaque arbre et chaque mur de Saint-Germain-des-Prés, pavés et bâtons à la main, prêts à charger. Sortant d’un café, Brisebois aperçoit Jean-Paul Sartre, qui cherche désespérément à traverser le boulevard pour regagner son domicile. Brisebois prend avec sollicitude le bras du philosophe et l’aide à franchir la zone des hostilités. Même s’il avoue avoir dans la vie des regrets pour diverses raisons qu’il ne mentionnera pas, Brisebois se félicite encore de sa bonne action à l’endroit de Sartre, pourtant adversaire intellectuel de Raymond Aron, son maître à la Sorbonne. Ce séjour de neuf ans à Paris ne s’est jamais estompé dans la mémoire de mon interlocuteur. Il en parle avec délectation, de manière aussi précise que s’il datait d’hier. Il raconte avec force détails, par exemple, comment Vladimir Jankélévitch, un prof de philo qu’il appréciait, tenait pour des moins que rien les Nazis et, par extension, tous les Allemands en général. « Jamais cet homme, dont les parents avaient fui les pogroms russes, ne mentionnait le nom d’un philo-sophe ou d’un musicien allemand. Pour lui, ce pays n’existait pas. »

Alors qu’il était directeur du Musée d’art contemporain, plus d’un artiste l’a accusé lui-même de parti pris ou a mis en doute sa bonne foi, estimant que « l’abbé » détestait l’art abstrait et prenait plaisir à provoquer le milieu qu’il devait servir. Même le conseil d’administration du Musée a dû composer avec sa conception de l’art. « Le conseil s’était opposé, notamment, à ce que j’organise une exposition des œuvres de Jeff Wall sous prétexte qu’il ne s’agissait pas d’art. Aujourd’hui, les œuvres photographiques de Wall sont réputées partout dans le monde et se retrouvent dans les plus grands musées. »

Avec un sourire ironique, Brisebois me confie que le Québec vit encore sous l’influence du « refus global » de Paul-Émile Borduas. Pour s’assurer que je -comprenne bien, il explique que les Québécois « refusent globalement » depuis des années tout projet d’envergure, par exemple, celui d’une salle permanente pour le Cirque du Soleil.

Les signataires du Refus global et les peintres abstraits ont toujours pensé que, contrairement à Fernande Saint-Martin et à Gilles Hénault, ses prédécesseurs au Musée, Brisebois ne leur était guère favorable. « Je n’ai jamais nié avoir un faible pour les peintres anciens, mais je ne déteste aucune école en particulier. Je n’ai qu’un critère : la beauté. Pour devenir œuvre d’art, l’œuvre doit refléter la beauté. Comme l’a écrit Luc Ferry, je ne vois pas de beauté dans la Ferrari Dino à moitié démolie que Bernard Lavier a exposée, en octobre, à la Foire internationale d’art contemporain de Paris. Lavier n’a fait là que répéter le geste de Marcel Duchamp lorsque, en 1919, dans sa volonté de questionner l’art, il a parodié la Joconde en lui collant une moustache. »

Quoiqu’il en soit, Brisebois aime naviguer à contre-courant. Pour arriver à ses fins, il a acquis une vieille habitude à Valleyfield : celle de louvoyer pour gagner le large. Il ne s’est jamais privé de « piquer », dit-il, montrant d’un geste vif qu’il adore surprendre et provoquer des réactions.

Il me parle ensuite longuement des lacunes de notre système d’éducation, de l’incompétence des professeurs, de l’inculture grandissante des étudiants et des élites ainsi que de l’ignorance trop répandue de notre histoire. « Plus personne ne sait d’où nous venons. » S’il se fait du souci pour l’avenir du Québec, il s’inquiète aussi du sort de l’Église. Peu des évêques qu’a nommés Jean-Paul ii trouvent grâce à ses yeux. « Pie xii, qu’on a tant calomnié, avait promu à ces postes des hommes de réflexion, des penseurs et des exégètes. »

Par chance, nous en étions au café, car les propos de mon interlocuteur me semblaient annonciateurs de nuages bien sombres, autant pour l’Église que pour le Québec. Serait-il donc pessimiste quant à l’avenir ? « Pas du tout, répond-t-il, paradoxalement. Même si, selon Winston Churchill, un optimiste est une personne mal informée, j’ai confiance que nous allons nous en sortir, mais pas avant d’avoir touché le fond du baril. Nous n’y sommes pas encore, mais nous n’en sommes pas loin. »

Comme il m’avait prévenu au début du repas que son accident vasculaire avait beaucoup affaibli sa vue, j’ai conclu qu’il avait peut-être du mal à entrevoir l’avenir. Erreur ! Comme nous allions nous quitter, il sort un iPhone de sa poche et lit sans lunettes un courriel qu’il veut partager avec moi. Il me tend son téléphone. Même avec mes lunettes, moi qui prétends avoir bon œil, je ne parviens pas à le déchiffrer ! Souriant avec malice, il remet le téléphone dans sa poche.

Cet homme, j’en suis sûr, voit encore plus clair qu’il ne veut bien le montrer.

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