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Tout est question de confiance

John Engler n’en démord pas. Travailleurs et entreprises demeurent victimes de la plus lente reprise post-récession jamais enregistrée par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus de cinq ans après la crise de 2008, la plus grande économie de la planète peine à retrouver sa vitesse de croisière, faute de confiance. Dans une entrevue exclusive, l’ancien gouverneur républicain du Michigan appelle à un leadership politique fort tourné vers aujourd’hui et demain.

John Engler, dans cette entrevue fort animée, revient notamment sur ces tiraillements politiques qui minent le Congrès et qui ont déjà drainé trop d’énergies. Il déplore aussi l’obstination de l’administration Obama à multiplier les nouvelles réglementations alors que les États-Unis auraient plutôt besoin de réformes – de la fiscalité, de la politique d’immigration – et d’accords commerciaux. Pendant ce temps, dans l’économie réelle…

Trop de chômeurs

John Engler a quitté la présidence de l’Association nationale des manufactu-riers pour celle de l’association qui représente les chefs de direction des plus grandes entreprises américaines en 2011. À l’époque, le taux de chômage officiel aux États-Unis tendait douloureusement vers les 10 %. En janvier dernier, le taux était revenu à 6,6 %, son niveau le plus bas depuis octobre 2008. Mais cette statistique masque un rythme de création d’emplois encore chétif et un marché du travail lourd d’employés à statut précaire et de chômeurs découragés.

Selon l’Economic Policy Institute de Washington, l’écono-mie américaine, en regard du déficit creusé par la Grande Récession, affichait, fin 2013, un manque à gagner de quelque huit millions d’emplois. La faiblesse de la croissance écarte du marché du travail près de six millions de travailleurs potentiels. Autre comparaison : l’un des ratios baromètres de l’état de santé du marché du travail, soit le taux d’emploi des 25-54 ans par rapport à la population générale, est resté le même qu’à la fin de la récession.

Sans reprendre ces chiffres, John Engler déplore que, plus de cinq ans après ce qui fut la récession la plus sévère depuis la Grande Dépression, des millions d’Américains sont toujours sans emploi ou occupent un emploi à temps partiel. « Ce sont autant de victimes de cette longue période de faible croissance. Et même avec une récente progression du pib à 2-2,5 %, on se situe encore à quelque deux points de pourcentage en dessous du niveau auquel nous serions en droit de nous attendre. »

Pour le président de Business Roundtable, la confiance n’est tout simple-ment pas au rendez-vous – du moins, elle n’est pas revenue au degré permettant de relancer les investissements. « Pour les chefs d’entreprise, il n’est pas question de se satisfaire d’une progression de 2 % du pib. Il faut un taux de croissance beaucoup plus élevé. Or, quel signal recevons-nous de Washington ? Nous voyons le Congrès se déchirer sur le thème de l’impasse budgétaire, brandissant constamment le spectre du défaut de paiement, ce qui ne fait qu’alimenter l’incertitude. Nous voyons aussi une administration qui dépose des milliers de pages de nouvelles réglementations. Pour le système financier, pour le régime de santé… Mais quant à une politique globale de relance, rien. »

Tout au plus soupire-t-il de soulagement devant cette amnistie budgétaire conclue en décembre dernier au Congrès. Mais il s’agit d’une paix temporaire qui ne s’étend que jusqu’en 2015. « Tant à la Maison-Blanche qu’au Congrès, nous avons besoin d’un gouvernement qui se relève les manches et se met au travail. Beaucoup trop de chantiers majeurs ont été reportés », insiste l’ex-politicien.

Fiscalité, immigration, commerce

Les grands patrons placent trois thèmes en priorité : la réforme fiscale, l’immigration et les accords commerciaux. Sur le thème de l’immigration, avec des entreprises allant de la haute technologie à l’agriculture, « nous avons besoin de travailleurs immigrants », dit-il. Sur celui des accords commerciaux, les États-Unis se montrent pourtant très actifs dans des discussions visant de larges ententes, notamment au sein du Partenariat Transpacifique, ou dans des négociations préparatoires à un libre-échange avec l’Europe. Mais Barack Obama arrive à ces tables avec peu de munitions. « Le président a pourtant l’autorité nécessaire, mais il n’a pas ce pouvoir de négociation accélérée qui ferait bouger le Congrès. Et la réticence à accorder le « fast track » ne provient pas que des républicains. Elle s’observe aussi chez des démocrates », souligne John Engler.

Dans sa vie précédente, celle de gouverneur de l’État du Michigan, de 1991 à 2003, John Engler était grand défenseur de l’Accord de libre-échange nord-américain (alena). « L’ouverture commerciale profite à tous. La réussite joue dans les deux sens, c’est du gagnant-gagnant. Ces accords amènent une multitude de moyens de sortir de la pauvreté. Ils nous dynamisent, nous poussent à chercher le meilleur de nous-mêmes, à accroître la qualité des produits et services offerts aux consommateurs, voire à développer des créneaux porteurs, créateurs d’emplois. En ce sens, l’alena a eu les effets que l’on en escomptait. »

Arrimage éducation-formation

Cette parenthèse étant refermée, John Engler estime que le moment est venu pour les États-Unis de capitaliser sur cette reprise qui semble vouloir s’étendre à l’économie mondiale. « Si l’on souhaite que le robinet de la croissance s’ouvre, il faut agir. » Au vu du côté canadien, il conclut que la formule de partenariat public-privé fonctionne et pourrait être importée. Il pointe également la faiblesse persistante des taux d’intérêt pour suggérer un programme national d’infrastructures musclé. En matière d’éducation, il souhaite des normes uniformes favorisant une formation adaptée au marché, tout en insistant sur un environnement fiscal susceptible d’améliorer la compétitivité des entreprises américaines.

À cet égard, quelle contribution peut-on espérer d’une association regroupant des géants tels Verizon Communications, Exxon Mobil, Xerox ou encore Goldman Sachs ? « C’est l’affaire de tous de ramener l’Américain au travail », déclara un jour John Engler. Business Roundtable est particulièrement engagée auprès des acteurs du monde de l’éducation pour examiner des avenues de renforcement du système éducatif, notamment par l’élaboration de normes, que l’on souhaiterait nationales, qui permettraient d’accroître la formation et la compétence des travailleurs. « Il s’agit de favoriser un rapprochement entre le secteur privé et les autorités américaines, de favoriser l’émergence d’une plus grande proximité entre éducation et formation afin d’orchestrer les choses en fonction du savoir-faire de demain. En fonction, aussi, de nos besoins prévus à plus long terme, pas de nos besoins d’hier. »

L’Association souhaite également la transformation d’un système historiquement contrôlé localement en un réseau panaméricain conçu en fonction de normes nationales. « Il faut revoir notre façon d’apprendre et de développer les compétences. Le système actuel, avec son enveloppe de 700 milliards, entraîne beaucoup de gaspillage à l’échelle du pays. »

Les salaires suivent la croissance

Cette priorité à la formation a déjà incité John Engler à nuancer l’invitation du président Obama aux entreprises d’accroître les salaires et d’embaucher davantage. « L’allusion du président à la hausse des salaires dévie l’attention d’un problème plus grand : celui du chômage. La croissance des salaires suit la croissance des entreprises et celle de l’économie », a-t-il soutenu dans un texte publié en janvier dans le Washington Post. « Au Dakota du Nord, il y a tellement de concurrence pour combler les emplois qu’un travailleur de McDonald gagne 14 dollars l’heure », a-t-il illustré.

« Il est souhaitable de favoriser l’émergence de travailleurs bénéficiant des salaires et des possibilités d’emplois que l’on associe généralement à la classe moyenne. Mais pour ce faire, il faut de la croissance et plus d’emplois. Le président a fait référence à ces 1,6 million de personnes ayant perdu la protection sociale offerte aux chômeurs. Mais il ne mentionne pas tous ces gens – cinq fois plus nombreux – qui sont sans emploi depuis longtemps. Les entreprises veulent bien les embaucher, mais elles ont besoin d’une économie en croissance pour engager les investissements requis. »

John Engler revient à l’éducation et à la formation, qu’il voit comme un remède aux inégalités croissantes aux États-Unis. « Ce n’est pas qu’une affaire de salaire de la classe moyenne. L’économie, avec son lot de travailleurs sous-qualifiés, n’apporte pas présentement les récompenses que l’on pourrait espérer. La formation, la technologie, la recherche de la qualité et de l’efficacité doivent composer le menu. »

Et l’évasion fiscale ?

John Engler rejette au passage ces dénonciations d’un recours à grande échelle des grandes entreprises, multinationales pour la plupart, à une « comptabilité créative » ayant pour conséquence l’évasion fiscale. « Cela peut engendrer de la frustration chez certains, mais il n’y a rien d’illégal à cela. À l’instar d’un particulier, une entreprise va également rechercher à abaisser sa facture fiscale. Tous les contribuables sont désireux de payer le juste prix pour les services qu’ils reçoivent. Tous souhaitent que leur fardeau fiscal soit raisonnable et, encore mieux, bénéficier d’un taux d’imposition moindre. »

John Engler rappelle qu’« aux États-Unis, le taux d’imposition moyen pour les entreprises atteint les 35 %, comparativement à 15 % au Canada. C’est le plus élevé parmi les pays industrialisés. Les entreprises veulent un taux plus faible et sont, à cette fin, disposées à abandonner des exemptions fiscales. »

Barack Obama a engagé une petite réforme fiscale des entreprises, avec pour cible un rapatriement de ces quelque 2 000 milliards de dollars que détiennent les entreprises américaines à l’étranger afin d’éviter l’impôt. Un abaissement de l’impôt et un étalement dans le temps du versement des sommes dues permettraient, espère-t-on à Washington, de ramener ces liquidités aux États-Unis pour qu’elles soient réinvesties localement, tout en rapportant au Trésor américain une contribution évaluée autour de 200 milliards de dollars, selon le nouveau taux d’imposition appliqué.

Mais pour la communauté des affaires, compte tenu de la disparité des règles fiscales entre pays, un tel amendement rendrait nombre d’entreprises moins concurrentielles par rapport à leurs homologues non américaines. Un argument que partage John Engler. À l’agence Bloomberg, l’ex-gouverneur républicain a ajouté qu’une réforme du système de taxation des entreprises aux États-Unis devrait être neutre et s’inscrire dans un exercice plus large de modernisation de la fiscalité des entreprises et des particuliers.

Au demeurant, tout élargissement de la base de taxation devrait servir à abaisser le taux de taxation des entreprises, et non à soutenir des dépenses budgétaires sans lien ou sans rapport avec une économie souffrant d’une croissance anémique, souligne-t-il. 

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