Canada

Casavant Frères: Une grande entreprise artisanale

À un jet de pierre de la rivière Yamaska, à Saint-Hyacinthe, les grandes lettres dorées de l’enseigne de Casavant Frères scintillent sur la petite maison de briques de la rue Girouard qui, il y a 135 ans, vit naître ce facteur d’orgues dont les artisans, encore aujourd’hui, perpétuent un précieux savoir-faire qui fait briller ce fleuron québécois parmi les grands joueurs mondiaux.

La maison d’accueil en briques est charmante, mais quand on arrive chez le facteur d’orgues – c’est ainsi qu’on appelle les créateurs de ces vibrants instruments –, ce sont les grands bâtiments gris adjacents qui attirent l’œil. C’est dans ce labyrinthe de salles, dont chacune a ses odeurs, ses couleurs et sa vocation, que naissent les orgues Casavant.

À l’heure actuelle, l’entreprise compte 80 employés, dont 60 à l’atelier, ce qui en fait, selon Casavant, le plus grand joueur du domaine de l’orgue. Les travailleurs découpent des rondelles de cuir, polissent des caissons de bois, coulent le métal pour en faire de fines plaques, puis en façonnent des tuyaux, d’infiniment petits à démesurément gros. D’autres taillent du bois ou sculptent des anches, se grattent la tête avant de gratter le papier pour adapter des plans. Et à chaque orgue, on recommence, et jamais de la même façon. « Nous sommes une grande entreprise artisanale », résume pour Forces Bertin Nadeau, propriétaire de Casavant Frères, assis aux côtés de son président, Jean-Christian Céré. « Les principaux actifs ne sont pas inscrits dans nos livres. Il y a notre image de marque reconnue mondialement, et deuxième-ment, il y a nos employés, notre savoir-faire. Pas de machines, tout est fait à la main. Les gens sont formés ici, il n’y a pas d’école pour apprendre ça. C’est précieux ! »

Cette notion, Bertin Nadeau, propriétaire depuis 1976, l’a apprise à la dure au début de son règne, alors qu’il a voulu faire faire aussi des meubles chez Casavant. Il s’est retrouvé avec une grève de ses syndiqués sur les bras, ce qui, confie-t-il, a changé beaucoup de choses dans son travail. « Le meuble est un produit standard, fait en série, alors que l’orgue, c’est un produit unique. J’ai pris conscience que le joyau, ici, c’était l’orgue. »

Une tradition certaine

L’orgue est un instrument dont la tradition est ancrée en Europe. C’est d’ailleurs de France que Casavant a tiré son inspiration dès ses premières années d’existence. Les premiers tuyaux qu’a assemblés le patriarche Casavant, Joseph, provenaient de là. Ce dernier n’a pas légué son entreprise directement à ses deux enfants Claver et Samuel, car ils étaient trop jeunes. C’est Eusèbe Brodeur, un de ses employés, qui hérita de l’atelier. Avant de reprendre le flambeau, les deux frères Casavant séjournèrent aussi en France pour apprendre leur métier, qu’ils commencèrent pour de bon en 1879.

Depuis, plus de 3 900 opus – c’est le nom d’un orgue neuf – sont sortis des ateliers de l’entreprise. Des petites églises de village à la Maison symphonique à Montréal, le facteur d’orgues a laissé sa signature sur le territoire québécois. Dans une excroissance de la petite maison de briques, celle-là même où vécut Joseph Casavant, on retrouve d’ailleurs de gros classeurs de métal brun remplis de documents d’époque. « Dans le grenier, nous avons des archives qui datent d’à peu près 1900, lance Denis Blain, le directeur technique de l’entreprise, qui y travaille depuis 1986. Si nous voulons voir le plan de la console de l’église de votre quartier, il y a de bonnes chances que ce soit un Casavant, et qu’on l’ait dans nos tiroirs. »

C’est Denis Blain qui nous fait visiter l’atelier de 150 000 pieds carrés, qu’il connaît comme le fond de sa poche pour l’avoir réaménagé plusieurs fois au fil des années et des besoins. Il longe de grands casiers gris, dont certains sont vides. À une époque, 120 personnes s’activaient chez le facteur d’orgues. Aujourd’hui, le directeur technique connaît le nom de chacun. « Ici, c’est Pierrot, notre spécialiste du dessin des instruments. Bonjour, Sébastien ! Lui, il est harmoniciste, il fait de petits gestes qui font de grandes différences. Là-bas, c’est Ian, qui prépare la machine pour amincir la tôle. » Et les plus jeunes apprennent des plus vieux, parfois de père en fils. « Quand je pense à Casavant, je pense immédiatement au patrimoine, confie Thomas Leslie, le directeur général du Concours international d’orgue du Canada, qui a fait son mba à l’uqam et à Paris-Dauphine sur cette entreprise québécoise. Il y a une immense quantité de savoir et de propriété intellectuelle qui se transmet d’une génération à l’autre, d’une main d’ouvrier à une autre. Je suis un petit organiste moi-même, et le premier orgue sur lequel j’ai joué dans ma ville d’origine, Halifax, était un orgue Casavant de 1898. Et aujourd’hui encore, si je jouais l’orgue de l’osm, par exemple, j’entendrais toujours le noyau du Casavant de 1800 dans ses sonorités d’aujourd’hui. »

Être dans les bonnes grâces

Le marché de l’orgue est unique en son genre. C’est un produit assez onéreux – entre 250 000 et 5 millions de dollars pièce, selon sa taille –, qui, encore de nos jours, trône surtout dans des lieux de culte, dont les moyens varient selon les dons de la communauté, donc de la ferveur religieuse du moment.

« Des orgues neufs que nous fabriquons, 80 % sont en Amérique du Nord, et le marché des églises demeure le plus important, explique Jean-Christian Céré. Si nous faisons une étude du marché de l’Amérique du Sud, nous vérifierons si, là-bas, cet instrument fait partie de la tradition liturgique. Si oui, c’est un avantage pour nous. Mais nous nous sommes diversifiés, profitant du fait que l’orgue sort du domaine religieux pour servir d’autres musiques. »

Voilà le changement de paradigme qui bouleverse le petit monde des facteurs d’orgues. Au-delà du clergé, l’instrument retrouve la faveur des musiciens et des orchestres. « L’orgue ne sort pas nécessairement de l’église, mais l’église sort de l’orgue, résume Bertin Nadeau. Il n’y a plus une salle de spectacles qui se construise sans qu’on y prévoie un orgue. Au Québec, l’an passé, deux grands Casavant neufs ont été installés au palais Montcalm à Québec, et à l’Orchestre symphonique de Montréal. Depuis que je suis propriétaire, je n’ai jamais vu ça ! Et pour nous, cela a des implications à plusieurs niveaux. »

Parce que lorsqu’un orchestre commande un orgue, le résultat se doit de plaire à l’organiste et aux mélomanes, pas seulement aux fidèles. Casavant a donc récemment développé un système permettant un jeu plus facile sur les instruments mécaniques, et a travaillé sa personnalité sonore pour s’adapter à cette nouvelle réalité.

Vers l’Asie

Mais la plus grande adaptation se fait davantage dans la stratégie de Casavant Frères, car il n’y a quand même qu’une quantité limitée de grandes salles musicales sur la planète. « La densité de ce marché est bien moindre, dit Bertin Nadeau. Par exemple, à Montréal, on compte 300 églises dotées d’un orgue Casavant, mais une seule salle de concert. »

Thomas Leslie, directeur général du Concours international d'orgue du Canada, illustre la difficulté du marché. « Une fois que l’on vend un instrument, il va durer des centaines d’années. Avec un ordinateur, deux ans plus tard, on peut faire signer un nouveau contrat à toute sa liste d’affaires ! Tout acte de vente est unique ; Casavant est donc toujours à la recherche de nouveaux clients. »

Près de chez nous, Casavant s’affaire à fabriquer l’orgue de la St. Michael's Cathedral de Toronto. Mais c’est sur la Chine que le facteur d’orgues mise depuis quelques années. Son opus 3 905 sera d’ailleurs bientôt expédié à Beijing, dans la Cathédrale du Nord. « En Chine, nous avons percé d’abord et avant tout dans les salles de spectacles, et le marché secondaire, ce pourrait être les églises, dit Jean-Christian Céré. Nous avons profité de la manne, du fait qu’ils voulaient aussi bâtir des salles de concert dans des centres de second plan… pour la Chine, car ce sont d’énormes villes ! »

Le facteur québécois défriche également la Corée du Sud, car ce pays s’apprête à négocier une entente de libre-échange qui permettra à Casavant Frères de lutter à armes égales contre ses adversaires européens et américains. « Mais développer un marché, c’est une tâche énorme, confie Bertin Nadeau. C’est de l’investissement en temps, en argent, en ressources. Nous cherchons à nous donner des partenaires, des agents de marketing qui seront à l’affût des occasions sur leur territoire. »

C’est peut-être là le bobo, dit Thomas Leslie, car il est très coûteux de s’installer dans un autre pays, et Casavant demeure une pme. « Le marché global est quand même petit, surtout quand il faut faire face aux obstacles d’une exploitation mondiale. Ils ne peuvent pas avoir une équipe sur place, car en Asie, ça coûte trop cher. Même maintenant, les frais de déplacement sont importants pour les vendeurs et les consultants de Casavant. »

Qu’à cela ne tienne, Bertin Nadeau et Jean-Christian Céré estiment que leur entreprise est dans une position stimulante, mentionnant que sept orgues neufs ont été construits en 2013 par leurs artisans. « Nous avons installé des instruments importants, emblématiques, ce qui nous donne énormément de crédibilité, dit Jean-Christian Céré. Ces percées-là, avec le marché qui se revigore, nous permettent d’augmenter la cadence et d’aller de l’avant. » En avant la musique! pourrait-on dire. 

Restauration

Un orgue peut durer des centaines d’années, mais il doit être réparé ou rénové de temps en temps. Casavant Frères a à son actif le plus grand parc en activité dans le monde. « L’on compte environ 3 500 orgues encore utilisés, et l’entretien fournit, bon an mal an, 30 % de notre chiffre d’affaires », explique le propriétaire de l’entreprise, Bertin Nadeau. Le facteur d’orgues rénove en ce moment un instrument installé en 1919 à Limoilou ; l’église ayant mal-heureusement fermé, l’orgue a été vendu en Norvège.

Le Modèle P

Casavant Frères se vante d’offrir toutes les gammes d’orgues. Tellement que le facteur travaille en ce moment à un format plus petit que jamais, l’« orgue P », qui pourrait servir à un usage personnel. Le modèle serait standard, et l’on pourrait en fabriquer les pièces durant les temps morts dans l’atelier. « Ce serait de la fabrication en lots, à peu près toujours le même instrument, dit le président Jean-Christian Céré. Ce type d’orgue pourrait correspondre aux besoins de particuliers ou de petites églises disposant d’un espace réduit et d’un petit budget, mais qui veulent un instrument Casavant. »

Opus 3900

L’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) inaugurera officiellement le 28 mai 2014 l'orgue Casavant Frères qui trône dans sa Maison symphonique. L'orgue Pierre-Béique, ainsi nommé en l'honneur du fondateur et premier directeur général de l'OSM, est le 3 900e instrument conçu par le facteur d'orgues québécois. La construction de ce mastodonte comptant 109 registres, 83 jeux, 116 rangs et pas moins de 6 489 tuyaux a commencé en 2011 et son installation a eu lieu en juin 2013. Depuis, Casavant a travaillé avec Olivier Latry, organiste titulaire du Grand Orgue de Notre-Dame de Paris, à peaufiner le son de l'instrument financé à hauteur de cinq millions de dollars par Jacqueline Desmarais. Le 16 janvier dernier, comme le veut la tradition, l'OSM a « accepté » le nouvel orgue qui est depuis en rodage. Toute l'équipe de Casavant ainsi que les conjoints et conjointes sont invités à la répétition générale du concert inaugural, où l’on jouera Bach, Liszt et Saint-Saëns.

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Bonjour, il aurait été intéressant de dater l'article et donner le numéro de parution. Il me semble que ce sont des informations importantes. Merci.