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Coopératives: Une Solution au Marasme Économique ?

Loin d’être issues d’un modèle usé, les coopératives se portent bien partout dans le monde en dépit d’un contexte économique morose. Tellement bien, même, qu’il est étonnant qu’elles ne soient pas davantage connues et reconnues au moment même où l’avenir semble leur sourire plus que jamais.

Les coopératives se sont remarquablement bien tirées de la terrible crise qui s’est abattue sur l’économie mondiale et dont nous peinons encore et toujours à nous remettre. On les savait déjà plus résilientes que les entreprises privées, avec un taux de survie au Québec de 62 % comparativement à 35 % après cinq ans et de 44 % comparativement à 20 % après dix ans, mais cette force tranquille s’est particulièrement révélée durant les jours les plus noirs de la grande récession. « Il y a dans le modèle commercial d’entreprises détenues par leurs clients quelque chose qui leur confère cette capacité de résistance face aux crises », constatait plus tôt cette année une étude de l’Organisation internationale du Travail (oit) se penchant sur le cas particulier des coopératives financières. Tandis que les grandes banques privées tombaient comme des mouches et appelaient à l’aide les gouvernements, ces coops financières ont « continué de fournir des services bancaires aux personnes à faible revenu, à jouer un rôle de stabilisateur du système bancaire, à régénérer les économies locales et (indirectement) à créer des emplois », y constate-t-on. On y observe notamment que « le régime de propriété des coopératives financières permet d’éviter les conflits d’intérêts entre propriétaires et clients », et que leur « capacité à établir de véritables relations sur le long terme avec les entreprises locales est absolument cruciale ».

Une spécialité québécoise

On estime qu’il y a dans le monde 750 000 coopératives qui comptent 800 millions de membres et qui procurent 100 millions d’emplois, soit 20 % de plus que les multinationales. Représentant les deux tiers du secteur au Canada, le Québec est particulièrement bien pourvu en la matière avec 3 300 entreprises coopératives et mutuelles comptant 8,8 millions de membres, fournissant 92 000 emplois et affichant un chiffre d’affaires de 26 milliards de dollars. Ses représentants les plus connus se retrouvent dans le milieu financier, tels le Mouvement Desjardins ou les assureurs Promutuel, SSQ et La Capitale, et dans le secteur agroalimentaire, comme la Coop fédérée et Agropur. Mais on en trouve aussi près d’une quarantaine dans d’autres secteurs, dont l’alimentation, l’habitation, l’industrie forestière, les services funéraires, les soins de santé et le milieu scolaire.

L’étude de l’oit présente le Mouvement Desjardins comme « le joyau du mouvement mondial des coopératives d’épargne et de crédit ». Le disant unique de par sa taille relative dans le marché québécois, sa complexité, son caractère coopératif et ses retombées socioéconomiques, l’étude conclut qu’on « n’est plus en présence ici d’un simple secteur économique, mais d’un véritable mouvement social qui a transformé profondément l’économie de la région dans laquelle il est implanté ».

« Malgré ses 160 ans d’histoire, le monde coopératif québécois est loin d’être dépassé, confirme Gaston Bédard, directeur général du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (cqcm). Mais on voudrait qu’il fasse plus que de nous donner de bonnes entreprises ayant de bonnes démarches de développement. Il faudrait aussi qu’il soit le plus en phase possible avec les grands enjeux de nos sociétés. »

Être de son temps

Ces grands enjeux socioéconomiques, dit le gestionnaire, constituent aussi des occasions de croissance à ne pas manquer. Reprenant des idées qui seront discutées à la deuxième édition du Sommet international des coopératives, qui se tiendra à Québec du 6 au 9 octobre, il souligne que les tendances démographiques mondiales annoncent, notamment, de fortes pressions en matière de sécurité alimentaire, mais aussi, entre autres, de services aux personnes dans les domaines de la santé, du maintien à domicile, du répit aux jeunes familles.

« On compte déjà environ 7 000 personnes au Québec qui travaillent dans des coopératives offrant des services d’aide domestique, d’accompagnement de personnes âgées ou malades, de garderie ou d’ambulanciers, explique Gaston Bédard. Il ne s’agit pas de prendre la place de l’État ni de jouer les sauveurs, mais d’offrir des services complémentaires que le secteur public ne veut pas, ou ne peut plus assurer. »

Outre la crise des finances publiques et les facteurs démographiques de l’augmentation de la population mondiale et du vieillissement, cette chance qui se présente aux coopératives tient aussi à une soif de solutions alternatives, observe Claude-André Guillotte, directeur de l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et les mutuelles de l’Université de Sherbrooke (irecus). « Les citoyens ne trouvent plus leur compte dans ce qui est offert. La crise en a échaudé plus d’un quant aux compagnies privées. On sent une envie de se prendre en main. »

L’expert donne l’exemple du « grand bouillonnement » que connaissent aujourd’hui les coopératives en alimentation aux États-Unis. « Il y a une fatigue à l’égard du modèle Walmart. Les gens veulent consommer des produits locaux, de meilleure qualité et dont on peut assurer la traçabilité. » Il cite aussi l’exemple des coopératives funéraires québécoises, qui sont parvenues à freiner une vague d’acquisition de salons par de grands groupes américains en plus d’obliger l’industrie à revoir ses prix à la baisse.

Claude-André Guillotte croit que les coopératives de travailleurs, ou même de consommateurs, pourraient aussi offrir une solution intéressante aux dizaines de milliers de chefs d’entreprise du Québec qui arrivent à l’âge de la retraite et qui auront besoin d’une relève au cours des prochaines années. « Ça pourrait être une façon de gagner du terrain dans des secteurs importants où les coops sont moins présentes, comme celui de la fabrication. »

La marque des géants

Mais pour profiter de cette chance qui s’offre à elles, les coopératives devront surmonter plusieurs obstacles, en commençant par sortir de leur anonymat. Pour une enquête d’opinion menée dans plusieurs pays, Michel Séguin avait besoin de 4 000 répondants pouvant nommer au moins une coopérative. « Il nous a fallu interroger 28 000 personnes pour les trouver ! Et cela n’a pas été tellement plus facile au Québec », relate le titulaire de la Chaire de coopération Guy-Bernier de l’École des sciences de la gestion de l’uqam. « On se rend compte, entre autres, que les coopératives s’affichent rarement comme telles, sur leur site Internet ou ailleurs. »

Une telle discrétion, de la part des coops, lui apparaît particulièrement malvenue dans un contexte où leurs valeurs – privilégiant le client plutôt que les profits, la coopération plutôt que la concurrence et la prise en charge de sa propre destinée plutôt que l’attente passive – sont de plus en plus dans l’air du temps. « Les coopératives devraient, au contraire, en faire une image de marque, non seulement auprès des consommateurs, mais aussi des chercheurs d’emploi. »

Ces valeurs peuvent toutefois devenir un handicap si l’on s’attache trop à la forme de l’organisation plutôt qu’à l’esprit de ses principes, poursuit Michel Séguin. Il s’est perdu beaucoup d’énergie au Mouvement Desjardins en débats stériles sur l’avenir de structures et de pratiques qui ne servaient plus sa mission et ses valeurs principales, donne-t-il en exemple. On s’est empêché, pendant des années, d’offrir des cartes de crédit parce qu’on les jugeait dangereuses pour les consommateurs. Le principe démocratique peut devenir un boulet lorsqu’il est trop étroitement défini, mais donne un avantage inestimable lorsqu’il permet de rester à l’écoute des gens qu’on est censé servir. « Les coopératives peuvent battre n’importe quelle entreprise privée tant qu’elles restent centrées sur le besoin auquel elles sont censées répondre, dit Michel Séguin. Le secteur privé sait cela. C’est pourquoi certains y surnomment les coopératives “les géants endormis”. »

De Joseph-Armand Bombardier à l’entrepreneuriat collectif

Malheureusement, les coopératives restent souvent trop petites dans une économie mondialisée où les concurrents sont de plus en plus gros. « Tout le défi consiste à arriver à croître, ou à s’allier à d’autres, sans y perdre son âme », observe Gaston Bédard. Ce dernier ne croit pas que le monde coopératif ait besoin d’une aide particulière de l’État ; il estime seulement qu’il ne faut pas que ses règles et ses programmes le disqualifient d’entrée de jeu parce qu’on n’aurait pas tenu compte de la nature particulière de ses entreprises. Le directeur général de la cqcm se réjouit, notamment, que Québec ait profité de sa récente réforme de la loi sur les appels d’offres (Loi 1) au Québec pour y faciliter la participation des coopératives.

Claude-André Guillotte voudrait que l’on enseigne plus sérieusement le modèle coopératif à l’école et dans les départements de gestion. « Actuellement, un finissant en administration en aura entendu parler pendant 75 minutes en tout ! »

L’expert souhaiterait aussi que l’idéologie néolibérale n’ait plus une telle emprise sur les esprits et que l’on découvre les vertus de la coopération, en société comme en affaire, et plus particulièrement de « l’entrepreneuriat collectif ». « On rêve encore à Steve Jobs tout seul dans son sous-sol, à Joseph-Armand Bombardier dans son garage, mais il va falloir que les gens apprennent davantage à travailler ensemble pour entreprendre, parce que des histoires personnelles comme celles-là demeurent des exceptions. »

Entrevue avec Monique Leroux, présidente et chef de la direction du Mouvement des caisses Desjardins: La croissance par l’innovation

Le mouvement coopératif, au Québec comme partout dans le monde, doit se souvenir qu’il est né de l’innovation et la remettre au premier plan afin de saisir l’extraordinaire occasion de développement qui se présente à lui, estime la chef du Mouvement Desjardins, lequel connaît une croissance fulgurante depuis 15 ans, ayant triplé ses actifs à 221 milliards de dollars.

Monique Leroux ne cache pas nourrir de grandes ambitions pour son organisation. « Je vais vous dire, ce qui me préoccupe le plus, ce n’est pas ce qui nous arrivera la semaine prochaine ou dans six mois », confie la présidente et chef de la direction du Mouvement des caisses Desjardins, en entrevue sur les multiples enjeux auxquels fait face son entreprise, ainsi que tout le mouvement coopératif. « Ce qui me préoccupe le plus, c’est la crainte de ne pas avoir fait tout ce qu’il fallait faire aujourd’hui pour que nous soyons encore pertinents et utiles, et même plus, dans 25 ans, dans 50 ans. »

Depuis 2000, le Mouvement Desjardins a triplé son actif, dépassant 221 milliards de dollars, principalement à la faveur d’un développement interne, mais aussi d’une série d’acquisitions. L’intégration de la financière mgi puis de la plateforme de courtage et de gestion de patrimoine QTrade est, entre autres, venue renforcer l’offre de Desjardins Sécurité financière. L’acquisition de Western Financial, puis celle, en janvier, des activités canadiennes de la mutuelle d’assurance de dommages américaine State Farm, pour 1,6 milliard de dollars, ont considérablement augmenté les activités hors Québec de l’institution québécoise. Celle-ci voulait ainsi renforcer sa quatrième position dans le marché de l’assurance de personnes au Canada, voire y devenir le deuxième assureur de dommages. La coopérative financière compte désormais plus de 45 000 employés, dont 7 000 hors Québec, avant l’intégration de State Farm et de ses 1 700 employés, et six millions de membres. Et cette croissance ne s’est pas faite au détriment de sa stabilité, l’agence américaine Bloomberg l’ayant couronnée, cet été, deuxième parmi les grandes institutions financières prêteuses les plus solides du monde, tout juste derrière la banque Hang Seng, de Hong Kong, et devant toutes les autres, y compris ses concurrentes canadiennes issues du secteur privé, cibc (15e) et la Banque Royale (18e). La croissance n’est pas un objectif en soi, précise Monique Leroux, mais un moyen de défendre sa place dans un marché où les concurrents se font de plus en plus gros et féroces. Cette croissance se traduit aussi par de la création d’emplois, ce qui n’est pas mal non plus ! Elle signale également que l’on remplit bien sa mission, notamment dans le cas de Desjardins. « Si une entreprise parvient à maintenir un tel rythme de croissance, cela doit être parce qu’elle répond mieux que les autres à certains besoins. »

Un avenir prometteur

Les occasions de développement seront nombreuses pour le mouvement coopératif au cours des prochaines années, note cette ardente partisane d’une « économie plurielle » où cohabitent les acteurs publics, privés et coopératifs. « Les gouvernements sont aux prises avec les limites financières que l’on sait alors que les entreprises privées sont animées par une logique de profit qui ne se marie pas toujours bien avec le type de besoins en cause. »

Elle pense notamment aux retombées qu’auront l’accroissement de la population mondiale sur l’approvisionnement alimentaire, de même que, dans plusieurs pays, celui du vieillissement sur les besoins en services de santé, de maintien à domicile et autres services à la personne.

« Nous sommes tous issus du monde rural et semi-rural », rappelle la gestionnaire, faisant notamment référence à de grandes coopératives québécoises comme Desjardins, la Coop fédérée et Agropur, mais aussi à plusieurs de leurs homologues à l’étranger. « Château ! Si on n’est pas bien placés pour répondre à des besoins de sécurité alimentaire, d’approvisionnement local et de traçabilité des aliments, je ne sais pas qui l’est ! », s’exclame-t-elle, l’émotion éveillant son langage fleuri. « La dernière chose qu’on voudrait, c’est que toute la chaîne d’approvisionnement alimentaire soit contrôlée par on ne sait quelles sociétés anonymes. »

Le même constat peut être fait quant à tous les services aux personnes âgées, aux malades ou aux familles que l’État ne parviendra pas à assurer. « Les coopératives devraient être des incontournables dans le domaine en raison de leur impératif de performance et de viabilité à long terme, mais aussi de la place qu’occupent dans leur fonctionnement les parties prenantes. De plus, qui a les meilleures chances d’être bien amarré aux besoins des personnes ? Des entreprises inscrites en Bourse ? Ou des coopératives dont la mission première est de répondre à ces besoins ? »

Le principal coup de pouce que l’on attend des gouvernements est qu’ils reconnaissent le rôle précieux que peuvent jouer les -coopératives et ne tiennent pas seulement compte du mode de fonctionnement des entreprises privées. « Nous ne demandons pas de traitement de faveur, précise Monique Leroux, qui a notamment dû batailler ferme pour que soit reconnue la spécificité des caisses Desjardins dans le cadre des nouvelles règles adoptées à la suite de la crise financière. Nous demandons seulement que les gouvernements soient plus vigilants lorsqu’il s’agit de traduire leurs objectifs et principes généraux en lois et en règles précises. »

Le goût d’innover

Mais pour saisir l’occasion qui se présente à lui, le mouvement coopératif devra se montrer prêt à continuer de se réinventer, fait valoir Monique Leroux, qui boucle ainsi l’argumentaire logique sur lequel reposera la deuxième édition du Sommet international des coopératives, du 6 au 9 octobre à Québec, dont le thème principal sera justement le pouvoir d’innover des coopératives. Un sommet pour lequel le Mouvement Desjardins a mis tout son poids et que sa présidente aimerait voir devenir un jour, pour les acteurs du monde coopératif et mutualiste, l’équivalent du Forum économique mondial de Davos.

« Les coopératives savent ce qu’est l’innovation, poursuit-elle, parce qu’elles en sont le fruit. Ne sont-elles pas, en effet, par définition, la création de personnes qui ont dû inventer une façon de répondre elles-mêmes à leurs propres besoins ? »

Les coopératives ont, à ce chapitre, à la fois un avantage et un désavantage par rapport à leurs homologues du secteur privé, constate-t-elle. « Dans le monde de l’entreprise, les marchés et les analystes vous picossent sans cesse, ce qui vous force à rester constamment en mouvement. Mais cette pression vous amène parfois à prendre des décisions qui ne sont pas les meilleures à long terme pour l’entreprise. L’entreprise coopérative a la chance de ne pas être soumise à cette pression journalière, mais cela ne doit pas se transformer en une forme de confort et de paresse. »

Ce qui ramène Monique Leroux à l’impératif de la performance. « La performance ne devrait pas être vue comme un péché. Il est très important de savoir générer un profit raisonnable, car c’est le signe qu’on est pertinent et ça nous donne les moyens d’investir dans l’avenir. »

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