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Économie

La 4e Révolution

Selon John Micklethwait, rédacteur en chef de The Economist

Selon John Micklethwait, rédacteur en chef de The Economist

Selon John Micklethwait, cette grande récession sonne le glas de l’État-providence, devenu « obèse » dit-il, et qui était né de l’éveil social des années 1960. Aujourd’hui trop lourd et trop endetté, l’État est condamné à un régime minceur et à être plus efficace, et l’Occident, à s’inspirer des modèles de contrats sociaux de relations avec les citoyens tels Singapour ou la Suède. Le rédacteur en chef du prestigieux The Economist appelle de tous ses vœux une quatrième révolution et entrevoit l’avènement d’un État réinventé qui puiserait l’efficacité de sa gestion publique dans cet univers toujours plus numérique.

John Micklethwait partage avec Adrian Wooldridge, directeur de The Economist, la signature du livre The Fourth Revolution, The Global Race to Reinvent the State. Dans une entrevue à Forces, il se défend de faire l’apologie du libéralisme et de sombrer dans un thatchérisme nostalgique. En cette ère de dématérialisation et du numérique, il repousse cette vision passéiste, disant plutôt jeter un « regard libéral », qu’il oppose au néolibéralisme et à l’autocratie.

Esprit libéral

Gouvernement minimal, fondamentalisme de marché et prédominance des droits individuels, privatisation, État-providence faisant office de filet de secours ramené à un rôle de dernier recours auprès des plus démunis… Le propos des auteurs n’est tout de même pas très éloigné de l’esprit de cette politique économique libérale de la révolution conservatrice des années 1980 qui a dominé les économies britannique et américaine. « Il ne s’agit pas de contester les gains en matière de droits civils ou d’égalité des femmes et des homosexuels » issus de la révolution sociale des années 1960, se défend-il. « Nous disons simplement que l’on est allé trop loin dans la gratuité des programmes sociaux. »

John Micklethwait souhaite tout simplement la réhabilitation des frais et des taxes. « Il faut contribuer, payer son dû, surtout si l’on obtient quelque chose en retour », résume-t-il, en faisant notamment référence à l’éducation. Du même souffle, le rédacteur en chef se dit tout aussi favorable à l’élimination des subventions agricoles, des crédits fiscaux aux entreprises ainsi que des déductions fiscales aux plus riches ou au secteur financier.

Aux États-Unis, mais également dans le monde occidental, les gouvernements ont grossi en taille et en présence au cours des dernières décennies. Ce processus a engendré un accroissement des déficits et une explosion de l’endettement public. Or, le rythme n’est plus soutenable. Pour autant, l’Ouest n’a pas à suivre à la lettre les exemples d’autoritarisme et de méritocratie de la Chine ou de Singapour ! Mais il peut s’inspirer de ces modèles plus ciblés sur les résultats et l’imputabilité, et faire appel aux avancées technologiques afin de rendre des services à la population de manière plus efficace et efficiente. La révolution numérique pourrait être au secteur des services ce que la révolution industrielle a été au secteur manufacturier. Quoi qu’il en soit, les démocraties vont devoir resserrer et mieux cibler leurs actions, et se doter d’institutions capables de planifier à long terme.

Quatrième révolution

Les auteurs invitent ni plus ni moins qu’à une « quatrième révolution » consistant à réinventer un État plus souple, plus efficace et plus décentralisé dans sa relation au citoyen. Les trois précédentes sont venues de l’Occident. Pensons à la naissance, au xviie siècle, de l’État-nation centralisé, où, face à la peur de l’invasion, le citoyen troquait ses libertés individuelles pour la sécurité et la protection publique.

Les deux siècles suivants ont été dominés par l’État libéral avec la montée en puissance du laisser-faire, le rôle de l’État étant de promouvoir les libertés économiques et de protéger le libre marché. Ce libéralisme limitant l’action de l’État a dû, par la suite, cohabiter avec la montée du socialisme et de l’interventionnisme d’État de l’après-Deuxième Guerre mondiale dans cette troisième révolution, celle de l’État-providence. Celle-ci a connu son apogée au début des années 1960 sous les thèmes d’égalité, de contrat social et de redistribution de la richesse. La révolution conservatrice qui a suivi, personnifiée par le tandem Thatcher-Reagan, n’a connu qu’un demi-succès.

La quatrième révolution subira l’influence asiatique, affirment les auteurs. Ils citent l’Inde, qui n’hésite pas à exploiter le potentiel technologique ou numérique. Mais aussi la Suède, qui revoit sa structure fiscale et son approche en matière de services publics qui s’articule autour de partenariats public-privé.

John Micklethwait ne fait pas, pour autant, preuve de déni. Il reconnaît d’emblée que le creusement des inégali-tés -combiné à l’explosion du chômage structurel est un danger menaçant pour la cohésion sociale et susceptible d’ébranler nombre de démocraties. « C’est un enjeu majeur qui nous invite cependant à changer la nature du contrat social. À mieux aligner les compétences et les savoir-faire sur les besoins réels de la société », ajoute-t-il. Quant aux pressions sociales sur les gouvernements, provenant notamment du vieillissement de la population, elles sont tout aussi réelles… et ne font qu’ajouter à l’urgence de revoir le fonctionnement de l’État dans un contexte de revenus limités, insiste-t-il.

Ainsi l’économiste voit-il dans l’éclosion de ces nationalismes, devenus terreau fertile pour la montée en puissance de l’extrême droite politique comme des forces souverainistes, un échec de la gauche. « L’État ne peut tout simplement plus offrir davantage de services que ce que les citoyens peuvent payer. » Globalement, il voit dans ces forces la nécessité d’une décentralisation et l’expression de la préséance des libertés et des droits individuels.

Comment l’État peut-il faire mieux, en étant plus petit mais plus efficace, dans un contexte de mondialisation ? « Je crois que l’Occident saura trouver les réponses », soutient John Micklethwait.

Micklethwait, John and Adrian Wooldridge, The Fourth Revolution : The Global Race to Reinvent the State, Penguin Press, 2014, 320 p. ISBN- 1846147336

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