Canada

Yvon Charbonneau

L’homme est grand et costaud. Plus de six pieds. Un brin timide, avoue-t-il. Quand je l’aborde au restaurant Bouillon Bilk, où je lui ai donné rendez-vous, il semble contrarié par l’intensité des éclats de voix et des rires de la clientèle en ce jeudi midi achalandé. Situé dans une portion in-grate du boulevard Saint-Laurent, ce resto branché, habillé de façon très contemporaine, ne cesse pourtant de s’agrandir.

L’homme est grand et costaud. Plus de six pieds. Un brin timide, avoue-t-il. Quand je l’aborde au restaurant Bouillon Bilk, où je lui ai donné rendez-vous, il semble contrarié par l’intensité des éclats de voix et des rires de la clientèle en ce jeudi midi achalandé. Situé dans une portion in-grate du boulevard Saint-Laurent, ce resto branché, habillé de façon très contemporaine, ne cesse pourtant de s’agrandir. L’accueillante hôtesse nous promet une table plus tranquille au fond de la salle ; rasséréné, mon invité se résigne à ce piaillement continu le temps de quelques photos.

C’est qu’Yvon Charbonneau, qui fut quatorze ans figure de proue de la Centrale de l’enseignement du Québec (ceq), n’a pas la résignation facile. Fraîchement élu à la présidence de son syndicat, n’a-t-il pas écopé d’une peine de prison d’un an pour avoir, à l’instar de ses homologues Marcel Pépin, de la csn, et Louis Laberge, de la ftq, encouragé ses membres à dé-fier la loi spéciale de Robert Bourassa les enjoignant de mettre fin à une grève générale ? Bâti comme un chêne, Charbonneau est aussi capable de plier devant la raison et l’intérêt supérieur.

Tout retraité qu’il soit, l’homme observe encore le monde d’un œil attentif. Tout d’abord le Qué-bec, qui lui tient particulièrement à cœur, mais aussi les nombreux pays membres de l’unesco (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture), qu’il a pu observer de près durant ses deux années comme ambassadeur du Canada auprès de cet organisme. La crise en Ukraine le préoccupe et ses conséquences lui font craindre un conflit plus large et plus meurtrier encore ; toutefois, la situation la plus inquiétante est bien celle du Proche-Orient, qu’il a visité quelques dizaines de fois lorsqu’il enseignait en Tunisie, puis après avoir épousé une femme d’origine libanaise et, enfin, durant son mandat d’ambassadeur.

La situation de cette région lui paraît inextricable, bien trop pour qu’il puisse imaginer sa résolu-tion à court ou à moyen terme. Si j’avance que, toutes proportions gardées, celle du Québec me semble presque aussi embrouillée, ses yeux noirs s’allument et il s’anime. La nôtre, il y a réfléchi, et quand il avance un plan pour résoudre la crise que nous appréhendons tous, je sens qu’il voudrait être encore en position d’agir et d’influer sur le cours des choses. « La bataille qui s’annonce est certes économique, mais elle est d’abord idéologique. Les mesures que l’on veut mettre en train pour réduire le déficit des régimes de retraite des employés du secteur public et parapublic sont présentées comme l’un des moyens de redresser notre économie, et comme une quête d’équité envers tous ceux qui n’ont qu’un maigre régime de retraite ou n’en ont pas du tout. »

« L’équité, explique Charbonneau, c’est un enjeu idéologique, et le gouvernement ne peut en faire son affaire exclusive. Le mouvement syndical doit aussi se l’approprier. Pour y arriver, ce-lui-ci doit retrouver son unité, rallier les travailleurs de tous les secteurs et forcer un débat qui soit créatif et innovant, qui cherche à sauvegarder la qualité et l’intégralité de notre patrimoine économique, social, culturel et environnemental. » L’ancien syndicaliste est convaincu qu’on ne peut faire avaler l’austérité aux citoyens sans leur offrir quelque compensation. Il propose donc un pacte social par lequel on assainirait les finances publiques en révisant les dépenses cou-rantes et en générant de nouveaux revenus, un pacte qui intégrerait une stratégie de dévelop-pement durable et équitable et rallierait l’adhésion de la majorité des Québécois.

Charbonneau rêve-t-il ? Pareil consensus est-il possible ? Il le faudra bien, car la crise des fi-nances publiques que nous connaissons sera longue et ne touche pas seulement le Québec. Elle est commune à la plupart des pays d’Occident. « La richesse se concentre de plus en plus entre les mains d’une minorité qui contrôle la finance internationale. Les États sont à la remorque de cette minorité, et les forces de résistance et de changement sont dispersées. Partout, les services publics et les acquis sociaux sont menacés. »

Tandis que mon invité parle tout en dégustant sa salade de verdure, j’ai tout mon temps pour l’observer, ayant avalé avec délices le savoureux dumpling de porc qu’on m’a servi, garni d’une fine julienne de légumes croquants. Yvon Charbonneau est un homme réfléchi, économe de mots, qui garde de son enfance à Mont-Saint-Michel et de ses études classiques à Mont-Laurier le gros bon sens et l’esprit pratique des ruraux. Contrairement aux camarades qu’il fréquentait, tous issus de familles nombreuses, il n’a eu qu’une sœur, aujourd’hui décédée. Au séminaire classique, le nombre de métiers et de professions qui s’ouvraient aux étudiants était encore res-treint. Le jeune Yvon ne songe ni à la médecine ni à la cléricature ou la prêtrise, mais à l’enseignement. Fait rare, il rêve secrètement de diplomatie, et, dès l’adolescence, il lit tout ce qui lui tombe sous la main concernant les Nations Unies.

Mon convive a un parcours peu orthodoxe, passant de l’enseignement au syndicalisme, puis à la politique et à la diplomatie. En 1968, il décroche une maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal. Je vous donne en mille le sujet de son mémoire, que vous ne pourriez deviner : Le temps dans le théâtre de Salacrou ! Mais pourquoi Salacrou, un dramaturge français à peu près jamais joué au Québec, et vite tombé dans l’oubli après la présentation de sa dernière pièce à la Comédie française en 1964 ? Souriant, Charbonneau explique qu’il avait été frappé par la lecture de L’inconnue d’Arras, un drame présenté à la Comédie des Champs-Élysées en 1935 et publié l’année suivante. Dans cette pièce, un mourant revoit sa vie entière et dialogue avec son grand-père, mort depuis longtemps, tout comme avec d’autres de ses proches disparus, dont les trois femmes qu’il a aimées.

Après sa défaite devant Robert Gaulin à la présidence de la ceq, Charbonneau s’attelle à une nouvelle thèse à l’Université Laval. Cette fois, le sujet semble lui être naturel : L’émergence de la pensée de gauche pendant la Révolution tranquille. Cette pensée de gauche, il est l’un de ceux qui l’ont façonnée. Avant d’être réélu à la présidence de la ceq, il milite avec Raymond Laliberté, son prédécesseur, et quelques autres intellectuels au sein d’un nouveau parti politique, le Mouvement socialiste. Ce parti s’appuie sur quatre grands principes : la démocratie, le socia-lisme, l’égalité de la femme et l’indépendance. Le mouvement fait long feu, tout comme la vo-lonté indépendantiste de Charbonneau, qui avoue avoir voté Oui au premier référendum, mais avoir rapidement nourri par la suite de sérieux doutes sur l’opportunité d’un Québec souverain.

De 1982 jusqu’à 1988, le syndicalisme absorbe de nouveau tout son temps. Après avoir quitté la ceq, Charbonneau présidera une commission d’enquête sur les déchets dangereux, puis dirigera les relations publiques du groupe snc-Lavallin avant de retourner au service de l’État comme président de la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre. Ces postes politiques lui ayant donné le goût du pouvoir, il se fait élire député du Parti libéral dans la circonscription de Bourassa. Même si le Parti québécois est à la barre, Charbonneau n’en hérite pas moins de la vice-présidence de la Commission de l’éducation.

Mais l’opposition ne sied guère à cet homme d’action. Il quitte l’Assemblée nationale en 1997 pour se faire élire à nouveau député libéral, fédéral cette fois, d’Anjou-Rivière-des-Prairies. Il est réélu en 2000, et le premier ministre Jean Chrétien le nomme secrétaire parlementaire succes-sivement à la Santé, à la Sécurité publique et à la Protection civile. Les Nations Unies, son vieux rêve d’adolescence, le hantent de nouveau. Chrétien accède à ses vœux et le nomme ambassadeur à l’Unesco. Hélas ! Une fois le gouvernement conservateur au pouvoir, il doit re-venir au pays sans avoir terminé un mandat dont il garde une certaine nostalgie.

Quand on s’entretient avec un homme qui s’est investi avec tant de cœur dans le syndicalisme et la politique, difficile de ne pas revenir sur l’actualité québécoise, qui en alarme plus d’un et rappelle deux très mauvais moments de notre histoire récente. « En 1982, dit mon interlocuteur, à la suite d’un référendum perdu, le gouvernement de René Lévesque effectue une ponction de un demi-milliard de dollars dans les salaires des employés des services publics. Lucien Bou-chard, qui négociait pour le gouvernement, vient de déclarer que la loi 111 mettant fin aux grèves n’avait aucun sens. Avec cette loi, le gouvernement Lévesque a perdu toute cohérence ; il perdra le pouvoir trois ans plus tard. »

Nous prenons une pause pour savourer un pavé de foie de veau rosé, déposé sur un lit de fine purée. Après avoir commandé un autre verre de Pinot noir, Charbonneau rappelle la purge bru-tale des finances publiques pratiquée par le premier ministre Lucien Bouchard. « Il convoque un sommet socio-économique pour forger un consensus que les centrales syndicales, mais surtout leurs dirigeants, finissent par accepter parce qu’ils se sont engagés en faveur du Oui au référendum de 1995. La mise à la retraite accélérée de milliers de salariés de l’État hypothè-quera durant des années le secteur de la santé et la fonction publique. Même si elle est le fruit d’un consensus, cette mesure s’avère une tragique erreur. »

Face à des contraintes économiques tout aussi pénibles, le gouvernement actuel risque-t-il de foncer dans le même mur ? Charbonneau ne saurait rien garantir, mais il croit le gouvernement Couillard en meilleure posture que ses prédécesseurs. « Couillard n’a pas de dette envers qui que ce soit. Il n’a pas été élu par le pouvoir occulte de l’argent et il jouit d’une crédibilité excep-tionnelle. Il agit aussi en toute transparence, ce qui s’impose à un moment où on sent une pres-sion à laver plus blanc que blanc. »

Teinté d’espoir, le discours de mon vis-à-vis reste cependant très prudent. Il faudra pour sortir du marasme un effort collectif, une mobilisation sociale sans précédent. Chaque citoyen devra y mettre du sien. « Les conditions de travail des syndiqués, conclut-il, ne peuvent évoluer de façon soutenue sans une évolution comparable de la société en général. Les syndicats ne peuvent être un îlot de progrès dans une mer de stagnation et de dégradation des conditions générales de travail et de vie. »

Son propos est si assuré que je songe presque à lui demander s’il serait prêt à retourner en pri-son pour défendre ses positions –même s’il ne pourrait pas, comme en 1972, compter sur la présence de Marcel et Ti-Louis. Avec ces deux syndicalistes aguerris, le jeune Charbonneau, 32 ans, avait profité de ces trois mois et demi à l’ombre pour refaire le monde. Un monde toujours en chantier, qui a besoin plus que jamais de leaders éclairés et déterminés.

BOUILLON BILK
1595, boul. Saint-Laurent
514 845-1595
ouvert le midi, du lundi au vendredi,
et le soir, du lundi au dimanche
1 salade de verdure 6 $
1 dumpling 8 $
2 foies de veau 34 $
4 verres de Pinot Tschuppen 60 $
1 bouteille d’eau Eska 6 $
1 espresso 3 $
1 cappuccino 4 $
TPS 6,05 $
TVQ 12,07 $
Sous-total 139,12 $
Pourboire 20,87 $
total 159,99 $

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