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L’économie : tout le monde en parle !

En temps normal, beaucoup moins de gens qu’on le croit s’intéressent vraiment à l’économie. Et pour ceux dont c’est le cas, c’est généralement lié à leur métier : gens d’affaires, politiciens, économistes, journalistes spécialisés et syndicalistes. L’invention des REER a certes élargi le nombre des intéressés… que la présente crise multiplie de façon prodigieuse !

Les questions économiques et commerciales ne sont généralement pas au centre de la vie du commun des mortels. L’économie est là pour assurer leurs besoins, à un niveau plus ou moins satisfaisant il est vrai, mais, quant au reste, ils se préoccupent davantage de la famille, des loisirs, et des aléas de la vie. Mes nombreux contacts avec la population me l’ont fait constater il y a longtemps.

Incident symbolique, lors d’une de mes premières assemblées politiques où j’avais beaucoup parlé d’économie, un électeur m’a dit gentiment : « Économies ! Économies ! On n’en a pas : on dépense tout au fur et à mesure… » J’ai alors appris ma leçon : l’économie n’était pas une préoccupation quotidienne pour tout le monde…

Toutefois, en temps de crise, l’intérêt populaire pour l’économie s’accroît de façon proportionnelle à l’ampleur des dégâts. C’est le cas actuellement comme rarement au cours des cent dernières années. Aujourd’hui, pour des centaines de millions d’êtres humains, la situation économique engendre des malheurs personnels concrets. Ils sont angoissés, désemparés et souvent en colère ; ils se sentent les victimes innocentes de phénomènes dont ils ne sont nullement responsables.

Comment expliquer à un honnête travailleur, compétent et productif, qu’il se retrouve au chômage pour la simple et bonne raison que d’avides financiers ont contaminé l’économie, bouleversant ainsi sa vie ? Surtout quand certains des responsables de cette catastrophe sont devenus multimillionnaires, tandis que lui a vu fondre son petit pécule, voire sa retraite ?

Il est très important que tous tentent de comprendre ce qui se produit afin de tenter de limiter de tels malheurs à l’avenir et de s’en servir pour relancer une économie plus efficace, plus juste et durable.

Sur les traces de Karl Marx et d’Adam Smith

Curieusement, la chute du communisme, il y a près de vingt ans, explique en partie la dérive actuelle. Quand le capitalisme a cessé d’être défié et que le tiers de l’humanité a abandonné l’économie étatique planifiée et centralisée pour revenir à l’économie de marché, des esprits simplistes ont conclu que cette dernière incarnait la perfection et devait faire l’objet d’un culte quasi religieux.

  Il fallait tenir l’État à l’écart, loin de la surveillance et de la gestion de l’économie. L’interventionnisme était dénoncé comme une perversion et la réglementation comme un frein à la prospérité. Les forces du marché, l’offre et la demande, allaient tout régler dans la plus grande harmonie et pour le bénéfice de tous.

Pourtant, les risques associés à cette doctrine ultra libérale avaient déjà été démontrés au XIXe siècle sur le plan intellectuel, et c’est d’ailleurs en partie de ces constats que le communisme était né. Cette doctrine idéaliste prétendait faire mieux que l’économie de marché. Nous savons tous maintenant que le communisme a fait pire, mais à sa manière, il a illustré lui aussi que l’efficacité économique ne peut résulter de quelque doctrine rigide, qu’elle soit de droite ou de gauche. L’économie, qui s’est depuis davantage mondialisée, est un système beaucoup trop complexe pour ce type de raisonnement, et la somme de ses variables la met hors de portée d’une gestion simpliste.

D’ailleurs, la lutte des classes, qui fut le principal moteur du communisme, est dépassée pour la simple raison que dans les sociétés avancées, il n’y a plus, comme autrefois, ce régime de classes sociales qui maintenait les individus prisonniers à vie de leurs conditions à la naissance, créant des injustices révoltantes contre lesquelles on avait le devoir de lutter.

De vastes régimes universels de solidarité sociale englobant la santé et l’éducation atténuent les injustices sociales les plus graves dans la plupart des pays avancés. Même les États-Unis, encore parmi les moins exemplaires, tendent eux aussi à changer. Cela démontre que Marx n’avait pas tort sur toute la ligne, et que si, globalement, son régime est mort, la répartition équitable de la richesse s’impose de plus en plus comme une priorité – même si sa création reste encore profondément marquée par la pensée d’Adam Smith. On pourrait donc dire que ces deux penseurs avaient partiellement raison.

Retour obligé à la réglementation

C’est pourquoi le libéralisme anarchique est maintenant lui aussi à l’agonie, car il ne tient pas suffisamment compte non plus de la nature humaine. Certaines personnes feraient n’importe quoi ou presque pour de l’argent, leur unique valeur de référence. Et cette minorité est suffisamment nombreuse pour causer des dégâts considérables. Un système libéral trop déréglementé constitue un terreau idéal pour les agissements de ces individus qui nous ont conduits à la catastrophe actuelle.

  Sans compter ceux qui, tout à fait honnêtement et de bonne foi, produisent les mêmes désastres en voulant bien faire. La complexité des produits financiers en constitue un bon exemple. Des intellectuels souvent surdoués ont conçu des titres nouveaux – les fameux « dérivés de crédit » – pour compléter l’offre des produits financiers traditionnels. Ils ont inventé des produits tellement complexes que même les courtiers n’étaient pas en mesure d’expliquer clairement à leurs clients la nature exacte de ce qu’ils leur vendaient.

Ces nouveaux produits mystérieux s’ajoutant aux anciens et combinés aux matières premières et à l’immobilier, la spéculation débridée a fini par créer une richesse artificielle, totalement déconnectée du réel, qui a occulté la vraie richesse, le fruit du labeur humain. Les « bulles spéculatives » se sont accrues en nombre et en volume. Et elles ont explosé de façon spectaculaire, causant les ravages que l’on sait.

Dans ce contexte, il était normal que la direction des entreprises échappe peu à peu aux entrepreneurs, aux ingénieurs et aux techniciens, et soit assumée surtout par des financiers. Pour nombre de dirigeants d’entreprise, le cours des actions en Bourse est devenu plus important que la qualité intrinsèque du produit ou le bien-être des salariés, le développement durable et une vision d’avenir.

Il ne restait plus qu’à lier la rémunération des dirigeants aux performances financières et boursières, souvent elles-mêmes manipulées, pour en arriver aux situations proprement scandaleuses que nous connaissons aujourd’hui.

Le devoir citoyen

À présent, à cause de cette crise, beaucoup plus de gens s’intéressent de plus près à l’économie. Les malheurs que nous connaissons actuellement nous fournissent une occasion unique de refonder le système. L’économie de marché n’est pas dépourvue de talents pour créer de la richesse, mais sa capacité à la répartir équitablement est beaucoup moins évidente. Les financiers ont toujours joué un rôle important pour permettre aux entrepreneurs de réaliser leur destin ; ils ne doivent cependant pas se substituer à ces derniers pour effectuer la conception et la réalisation de la production.

C’est pourquoi l’heure de la surveillance, de la réglementation et de l’encadrement étatique est revenue. Ce qui avait été largement compris dans les années 1930 par Franklin D. Roosevelt, toute la planète semble en avoir maintenant pris conscience : s’il est vrai que la réglementation entrave la liberté, son absence finit par la détruire complètement.

Le moment est propice à l’établissement d’une économie sociale de marché axée sur le développement durable, à laquelle participent les populations et qui soit coordonnée à l’échelle planétaire.

Pour y arriver, il faudra plus que les incontournables interventions étatiques. Le devoir citoyen, l’éthique, une culture d’honnêteté et d’altruisme seront indispensables. Cette responsabilité citoyenne individuelle dont les dernières années ont eu tendance à nous détourner, il nous faut renouer maintenant avec elle. Ce serait une bonne façon de nous consoler à terme du lot de souffrances qu’apporte la crise actuelle.

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