Canada
International

Le Nécessaire Maintien du Dialogue avec la Russie

À l’occasion d’une visite récente en Russie, j’ai eu le plaisir de parler de l’histoire de l’Union européenne dans une école située à près de 300 kilomètres de Moscou. Les enseignants avaient d’abord refusé le sujet de mon exposé, arguant son manque de « patriotisme », mais l’école a fini par l’intégrer, à contrecœur, à son « club d’anglais ». Les quelque vingt étudiants présents ont réagi avec enthousiasme et manifesté un véritable appétit d’information et de dialogue.

À l’occasion d’une visite récente en Russie, j’ai eu le plaisir de parler de l’histoire de l’Union européenne dans une école située à près de 300 kilomètres de Moscou. Les enseignants avaient d’abord refusé le sujet de mon exposé, arguant son manque de « patriotisme », mais l’école a fini par l’intégrer, à contrecœur, à son « club d’anglais ». Les quelque vingt étudiants présents ont réagi avec enthousiasme et manifesté un véritable appétit d’information et de dialogue. À Moscou, dans un établissement d’enseignement supérieur russe, un enseignant américain m’a également confié à quel point ses étudiants étaient avides de nouveaux modes de pensée. Cet enseignant met actuellement en place un nouveau programme de maîtrise en politique publique qui incitera les étudiants à poser des questions, à faire preuve d’esprit critique et à examiner des aspects émergents cruciaux en matière de politique internationale.

La difficulté, pour les décideurs au Canada et en Europe, consiste à trouver des moyens de continuer à promouvoir cette attitude d’ouverture des Russes dans le climat politique actuel de sanctions et de polarisation du débat, qui rend cette même ouverture de plus en plus difficile.

Aux échelons supérieurs du pouvoir, les dirigeants politiques devraient intensifier leurs contacts avec le président russe Vladimir Poutine. Dans la publication numérique Quartz, Jason Karaian rapporte qu’au cours de la période de 6 mois allant de février à juillet derniers, Poutine s’est entretenu 31 fois avec la chancelière allemande Angela Merkel et 15 fois avec le président français François Hollande, tandis que le président des États-Unis Barack Obama ne lui aurait parlé que 8 fois, et le premier ministre britannique, David Cameron, 7 fois. Aucune indication n’a été fournie en ce qui a trait au premier ministre canadien Stephen Harper.

La mise en place de processus juridiques internationaux est également essentielle pour atténuer la possibilité d’escalade du conflit. À titre d’exemple, Ian Bond, du groupe de réflexion du Centre for European Reform, laisse entendre, dans son article « Dealing with Russia : Law, war and jaw » paru en août 2014, que la Commission européenne devrait recourir pleinement au mécanisme de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (omc) pour exiger de la Russie qu’elle rende des comptes sur l’exclusion de ses marchés, sous divers prétextes sanitaires fallacieux, des produits agricoles européens. Selon Bond, bien qu’il s’agisse d’un processus parfois lent, l’utilisation systématique de ce mécanisme aussitôt que la Russie enfreint ses obligations prévues par l’omc représente le meilleur levier qui soit pour exercer sur ce pays des pressions politiques et économiques et l’obliger à respecter les règles commerciales.

Quant aux secteurs de la recherche et de l’éducation, ils forment également des espaces potentiels de coopération et d’échanges, mais tous deux exigent un engagement plus fort de la part des décideurs. Dans le passé, la Russie a été le partenaire non européen le plus florissant du septième programme cadre de l’Union européenne pour la recherche et le développement technologique qui s’est achevé à la fin de 2013 : le pays jouissait de la plus grosse part de financement et comptait 452 organisations travaillant sur 281 projets, la contribution de l’Union atteignant 55 millions d’euros au cours de toute la période visée, de 7 ans. Le programme de l’ue qui l’a remplacé, Horizon 2020, représente la plus vaste initiative internationale de recherche et de développement financée à même les fonds publics. Sur le site Web d’Horizon, un scientifique russe – le professeur Leonid Bobylev, de l’Institut Nansen pour l’environnement et la télédétection, à Saint-Pétersbourg – appelle de ses vœux des gestes susceptibles de hausser le niveau de participation des chercheurs et des institutions russes aux activités de recherche internationales, y compris le programme Horizon 2020. Toutefois, on ignore dans quelle mesure les Russes pourront participer à ce programme tant que la crise politique qui touche les relations entre l’ue et la Russie se poursuit, car cette dernière doit être partie prenante du financement de tous les projets. Même si, officiellement, 2014 est « l’année de la science ue-Russie », le phénomène n’a que très peu retenu l’attention, que ce soit du côté russe ou du côté européen. (Il en va de même pour l’année bilatérale de la culture Royaume-Uni–Russie 2014).

Les relations tendues avec la Russie menacent également de façon croissante le maintien des échanges universitaires. Il y a deux ans, dans une université britannique, j’ai donné un cours sur les « processus de négociation et d’influence au sein de l’ue » à un groupe de responsables russes hautement motivés, dans le cadre d’un programme qui, cette année, a été supprimé du jour au lendemain. Des étudiants russes continuent d’étudier dans des universités européennes, attirés par des programmes plus variés et des méthodes d’enseignement plus interactives forts différents des sempiternels cours magistraux qui constituent toujours la norme dans les établissements d’enseignement supérieur traditionnels russes. Par exemple, une de mes étudiantes russes a écrit dans son évaluation que c’était la première fois qu’elle suivait un cours sur l’Union européenne et l’intégration euro-péenne et qu’elle appréciait sa dimension pratique, au-delà de la simple description théorique. Plusieurs étudiants de l’école russe où j’ai enseigné au cours de ma récente visite ont d’ailleurs exprimé le désir d’étudier au Royaume-Uni. Dans son document intitulé The eu and Russia : Uncommon Spaces, publié par le Centre for European Reform en avril 2014, Ian Bond constate que, mis à part les avantages pour la recherche qui découlent des échanges d’étudiants et de professionnels, l’augmentation des liens éducatifs constitue un investissement à long terme pour améliorer les relations entre l’ue et la Russie. Il constate que cela permet aux futurs penseurs de ces deux régions de se familiariser avec le pays et la culture des uns et des autres, et de tisser entre des personnes qui ne sont pas investies de fonctions officielles des relations qui peuvent s’avérer utiles quand le climat politique se refroidit sensiblement.

Les commentateurs devraient également informer tant les Russes que les non-Russes de façon aussi exacte que possible sur ce qui se passe en Russie, en Ukraine et ailleurs dans la région, en évitant la polémique. Il arrive trop souvent que certaines remarques provocatrices d’orateurs et d’intervenants à des conférences et à des événements internationaux enveniment la situation, alors que des analyses plus fines pourraient nous éclairer. Par exemple, dans la série d’articles ayant pour titre La Russie, le « pivot » russe vers l’Eurasie et publiée en mai 2014, l’European Council on Foreign Relations, un groupe de réflexion britannique, a voulu dépasser les argumentations simplistes pour dresser un tableau de la politique étrangère russe en demandant à dix auteurs de ce pays d’expliquer pourquoi leurs compatriotes semblaient déçus de l’Occident. Mentionnons que ces auteurs soutiennent que personne, ni chez les élites russes ni parmi les spécialistes de la Russie, n’avait prévu l’invasion de la Crimée, même si l’annexion représentait « le résultat logique d’un processus à long terme » – bien que non déterminé d’avance.

Si j’ai abordé la question de la voie de l’intégration européenne en Russie, c’est que nous partageons les mêmes valeurs, et que la Russie, tout autant que l’Union européenne, peut tirer profit d’une lecture commune de l’histoire. J’ai d’ailleurs constaté le poids de celle-ci dans la petite ville de Baryatino, 2 745 habitants, en voyant les noms de 1 700 personnes tuées par les occupants allemands sur le monument érigé pour commémorer la Deuxième Guerre mondiale.

Il nous faut encore des structures souples, des modèles d’échanges et des programmes de collaboration, peu importe qu’ils soient juridiques, politiques ou éducatifs, grâce auxquels nous pourrons maintenir avec la Russie un dialogue stratégique permanent sur notre avenir international commun.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.