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Remettre le Centre du Canada au Cœur des Enjeux

Le Québec et l’Ontario veulent renouer avec leur influence passée au sein d’un Canada aujourd’hui résolument tourné vers l’Ouest pétrolier. Les deux provinces les plus peuplées du « Canada central » ont perdu du poids depuis les belles années de solidarité face aux tentatives fédérales d’intrusion dans leurs champs de compétences. Mais devant le déficit fiscal avec Ottawa et le « mal hollandais », les deux provinces ont tout intérêt à restaurer leur front commun. D’autant plus qu’aujourd’hui, le Québec peut tendre la main à l’Ontario d’égal à égal.

«Je ne connais pas les détails ni toutes les possibilités, mais je crois que le Québec et l’Ontario ont des choses à faire ensemble », commente Pierre Fortin. L’économiste insiste : « C’est également une question de maturité. Le Québec a dépassé le stade de l’enfant pauvre. Même si la taille de l’économie ontarienne est, grosso modo, deux fois supérieure, les deux provinces ont atteint le même niveau de vie. Elles peuvent aujourd’hui envisager une collaboration entre égales. »

Ces propos de l’économiste et professeur émérite de sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal ont pour toile de fond la volonté politique consistant à « remettre le centre du Canada au centre de la carte ». Au cours d’une présence au Sommet économique de l’Ontario, fin octobre, le premier ministre québécois Philippe Couillard s’engageait alors à travailler avec son homologue ontarienne, Kathleen Wynne, à « restaurer l’influence traditionnelle des deux provinces les plus peuplées du pays ».

Il enviait alors la relation privilégiée entre les anciens premiers ministres Robert Bourassa et David Peterson qui donna tout son poids à un bloc d’influence Québec – Ontario au sein du Canada.

Au moment où tous deux entraient en fonctions, en 1985, le Québec et l’Ontario, abritant à eux deux les trois quarts de la population canadienne, constituaient le cœur économique, politique et culturel du pays. Ils s’opposaient solidairement aux tentatives d’intrusion du gouvernement fédéral dans leurs champs de -compétences exclusives en matière de santé, d’éducation et d’infrastructures. Le Québec, fort de l’appui ontarien, s’était également lancé dans l’aventure du Lac Meech (1987-1990), cette nouvelle ronde visant une réforme constitutionnelle qui devait échouer en 1990.

Les relations sont demeurées au beau fixe par la suite, la collaboration entre les deux provinces étant essentiellement axée sur la défense de leurs intérêts économiques. Celle-ci aura atteint un point culminant en septembre 2009 avec la signature de l’Accord de commerce et de coopération entre l’Ontario et le Québec, qui prônait un rapprochement entre les forces économiques de ces provinces centrales accueillant ensemble 21 millions d’habitants. Le poids de ce marché combiné était alors estimé à près de 900 milliards de dollars – plus de 60 % du pib canadien –, en faisant la quatrième zone économique en importance d’Amérique du Nord, après la Californie, New York et le Texas, disait-on. Récemment, en août dernier, un groupe de travail sur l’énergie s’est formé.

« La géographie est un incontournable. On se disait alors, et cela vaut encore, que quelle que soit la place du Québec au sein du Canada ou en dehors, l’Ontario sera toujours notre voisine », illustre Pierre Fortin.

Pétrole, ennemi commun

Le message se veut plus pressant aujourd’hui, et plus politique aussi. L’essor pétrolier dans l’Ouest canadien avec, en pivot, l’Alberta et ses sables bitumineux, accapare l’attention politique du gouvernement conservateur au fédéral. La flambée des cours pétroliers et son incidence sur le dollar canadien ont soumis l’économie canadienne au « syndrome hollandais », un mal que partagent les provinces manufacturières que sont le Québec et l’Ontario.

Le syndrome hollandais est une référence à la découverte de riches gisements de gaz aux Pays-Bas dans les années 1960. Il établit une corrélation entre l’exploitation de ressources naturelles, qui alimente une hausse de la devise, et le déclin de l’industrie manufacturière. Au demeurant, le déséquilibre inhérent à cette prépondérance des exportations des matières gazières et pétrolières peut aussi se traduire par des carences en matière d’investissements dans les capacités de production, voire dans l’enseignement postsecondaire, notamment.

S’ajoute l’apparition du déséquilibre fiscal au pays, avec l’arrivée du gouvernement fédéral dans l’ère des surplus budgétaires. Cette nouvelle réalité concerne l’ensemble des provinces face à Ottawa, mais elle trouve son illustration la plus criante avec l’inscription de l’Ontario sur la liste des provinces bénéficiaires du système de péréquation aux côtés du Québec, et ce, à la surprise de tous les analystes. « Ça change la dynamique ou l’influence politique. Ça change aussi la rhétorique. Le discours n’est plus le même », souligne Robert Hogue, économiste principal chez rbc. Le déséquilibre fiscal a fait son apparition dans le discours public en Ontario, faisant désormais échos aux doléances québécoises, note-t-il.

Message pressant

Avec l’arrivée de deux gouvernements majoritaires libéraux au Québec et en Ontario, le message se fait donc plus pressant. Une dépêche de La Presse canadienne publiée en octobre reprenait les propos de Philippe Couillard martelant que le Québec est de retour, non pas en marge des discussions, mais assis à la table de négociation, ce qui signifie qu’il affirmera haut et fort ses opinions, mais en tant que partenaire désireux d’apporter sa contribution. « Nous voulons jouer un rôle majeur, pas au détriment des autres régions du pays, mais celui qui nous revient compte tenu de notre poids démographique et économique. » Les deux provinces « doivent travailler ensemble et constituer un bloc d’influence dans le pays ».

Pour sa part, Kathleen Wynne avait souligné lors du même sommet d’octobre que de voir le Québec et l’Ontario rebâtir leurs liens étroits serait vital pour la prospérité économique des deux provinces, et même du pays entier, et que cela permettrait aussi de « constituer une force dominante sur le plan politique ». Il a également été souligné que les deux provinces fournissent conjointement plus de 50 % du pib de ce pays ainsi que 60 % des revenus fédéraux.

Les deux premiers ministres ont également assuré une présence remarquée lors d’une mission économique effectuée en Chine à la fin d’octobre. Plus tard, au terme d’un conseil des ministres conjoint tenu le 21 novembre à Toronto, Philippe Couillard tenait un discours sans équivoque. « Nous recréons un bloc d’influence canadien qui a toujours été au cœur de la dynamique politique du Canada, celui de ce qu’on appelle le Canada central. Ensemble, nous faisons cause commune sur les enjeux communs. Ce n’est pas fait – comme l’a dit Kathleen Wynne – au détriment d’autres régions du pays. Nous avons des collaborations, des liens avec toutes les régions du Canada. Mais il est clair que lorsque le Québec et l’Ontario parlent de la même voix, tout le monde doit écouter. »

Intérêts économiques convergents

Coopération énergétique, échanges commerciaux, changements climatiques, infrastructures, francophonie… Les intérêts sont convergents pour ces deux provinces dont le commerce bilatéral dépasse les 40 milliards de dollars, soit plus de 50 % des exportations interprovinciales. « En ce qui concerne le secteur manufacturier, les deux provinces sont dans le même bateau, elles font face à la même problématique », avance Hélène Bégin, économiste principale au Mouvement Desjardins. Ce secteur est en perte de vitesse depuis 15 à 20 ans, voire en déclin, tant pour ce qui en est de l’emploi que du poids dans le pib.

Le retour en force de l’économie américaine, la baisse récente des cours pétroliers et la chute du dollar canadien face à sa contrepartie américaine serviront de carburant à une relance manufacturière, le Conference Board du Canada voyant d’ailleurs le commerce devenir le principal moteur de croissance du pays en 2015. Il y a cependant des bémols. « Les exportations se redressent, mais nos chasses gardées s’effritent. » Hélène Bégin fait allusion au secteur automobile, dominant en Ontario, qui doit conjuguer avec un transfert de la production vers les États du Sud et le Mexique. Et aussi au secteur aéronautique, dominant au Québec, dont le leader, Bombardier, engagé dans le développement de son nouveau modèle, la CSeries, subit la forte concurrence d’autres pays.

Autrement dit, malgré des rebonds cycliques, le secteur de la fabrication est engagé dans un déclin structurel. Si le poids respectif de ce secteur dans les économies québécoise et ontarienne était similaire, retenant 19 % du pib il y a dix ans, en 2013, il est tombé à 13,9 % au Québec et à 12,9 % dans la province voisine, où l’industrie financière occupe une place plus importante. Ainsi, en moins de 20 ans, le poids du tandem Québec – Ontario dans le pib canadien est passé de près de 60 % à un peu plus de 50 %, tandis que celui de l’Alberta a crû de 14 à 18 %. Avec une taille de 300 milliards de dollars, l’Alberta devrait, au cours de la décennie en cours, dépasser le Québec et son pib de 330 milliards, met en exergue Robert Hogue, de la Banque Royale.

Poids démographique

S’y greffe une autre réalité, démographique celle-là, qui favorise elle aussi l’Ouest canadien : le phénomène du vieillissement de la population, qui frappe le plus durement le Québec, puis l’Ontario en deuxième position. Selon l’Institut de la statistique du Québec, le Québec connaîtra une baisse de son bassin de travailleurs âgés de 15-64 ans à compter de 2016. En Ontario, l’évolution reste positive, quoique ralentie. Le tout est amplifié par un solde migratoire international en baisse. Il y a dix ans, l’Ontario accueillait la moitié des arrivants au Canada ; aujourd’hui, cette proportion est tombée à 40 % au profit de l’Alberta. En revanche, il y a eu une légère augmentation au Québec, de 15 à 20 %, sous le coup d’une hausse des cibles annuelles.

« La croissance potentielle d’une économie n’est pas dissociable de sa démographie. Or, cet aspect n’avantage pas le Québec ni l’Ontario », constate Hélène Bégin. Robert Hogue acquiesce. « La croissance économique du Québec et de l’Ontario est plus lente, reflet d’une restructuration industrielle et, en particulier, d’un secteur manufacturier éprouvé. Ces provinces sont entrées dans une phase plus mature, ce qui n’est pas différent de ce que l’on observe ailleurs dans le monde, en Europe, par exemple. Les défis ne sont pas différents de ceux auxquels font face les autres pays industrialisés. Si on y ajoute la réalité démographique, on obtient un taux potentiel de croissance plus faible aujourd’hui que dans le passé, ce qui contraste avec l’Ouest canadien. »

Un rapprochement stratégique

Cette réalité économique et sociale étant, « le Québec et l’Ontario demeurent le cœur économique et démographique du Canada », martèle Robert Hogue. Certes, ces deux économies sont soumises à l’impératif de la diversification, ce qui peut les placer en concurrence. « Ici, le Québec est en avance sur l’Ontario, avec une expansion accrue hors manufacturier, notamment dans la haute technologie. Mais toutes deux se cherchent de nouveaux moteurs pour compenser le déclin manufacturier », rappelle Hélène Bégin.

Les grands accords de libre-échange, avec le reste de l’Amérique du Nord et avec l’Union européenne, modifient le jeu des équilibres. « Mais il y a toujours plus de similitudes entre les deux, ajoute Robert Hogue. Les liens économiques et industriels sont très étroits. Il y a plus de coordination et moins de barrières. Davantage de reconnaissance professionnelle, aussi. Ce nouveau marché Québec – Ontario est plus libre. »

C’est le cas, notamment en matière d’échanges commerciaux, l’Ontario représentant 40 % du marché des exportations québécoises. « Certes, avant la signature de l’accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, en 1989, le reste du Canada – l’Ontario, pour l’essentiel – absorbait 55 % des exportations québécoises. Puis, il y a eu développement des axes nord-sud et est-ouest, vers l’Europe. Au creux du cycle, à la fin des années 1990, le reste du Canada (lire : l’Ontario) n’accueillait plus que 30 % des exportations québécoises. On assiste à un revirement de tendance depuis », explique Hélène Bégin.

Recentrer le débat

Ce lien Québec – Ontario aurait avantage à se renforcer, ne serait-ce que pour des raisons de proximité, de sécurité, de mobilité de la main-d’œuvre et de commerce exempt de douane. Et sur la scène internationale, « les deux provinces ont tout à gagner à unir leurs efforts, ne serait-ce que pour recentrer le débat ou défaire cette image du pays trop centrée sur l’énergie, qui plonge le Canada central dans l’oubli, soutient Hélène Bégin. Cela pourrait envoyer un autre message aux investisseurs, dont l’attention est fortement accaparée par les ressources naturelles et moins par les externalités. »

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