Québec

Sorel-Tracy ou le syndrome de Mégantic

Du jour au lendemain, la municipalité de Sorel-Tracy est devenue une plaque tour-nante du pétrole issu des sables bitumineux. Sans crier gare, fin septembre, un super-pétrolier, mastodonte d’acier de 250 mètres de long et 44 mètres de large, jette l’ancre dans un terminal maritime de la municipalité, sous le regard étonné des rive-rains du fleuve Saint-Laurent. Chargé de pétrole lourd, le navire met le cap vers une raffinerie italienne, laissant dans son sillage inquiétudes et levées de boucliers.

«Les bateaux sont trop gros. Ils ne sont pas censés passer ici. Nos eaux ne sont pas assez profondes », affirme Julie Brouillard, tout en suivant du regard sa fillette, Magalie, qui court dans un espace vert coincé entre la route 132 et le fleuve Saint-Laurent, le parc Maisouna. « On se baignait pas très loin, dans le lac Saint-Pierre », fait-elle remarquer, emmitouflée dans un manteau. La résidente de Sorel-Tracy craint de voir un navire-citerne « se fissurer » et laisser s’écouler du pétrole brut après avoir fait escale au quai de l’entreprise spécialisée dans l’entreposage et la manuten-tion de diverses matières dangereuses, Kildair Service. « On aimerait mieux qu’ils ne passent pas ici. On ne veut pas que notre eau devienne encore plus polluée », dit-elle au magazine Forces. La petite Magalie pointe une affiche balayée par le vent. « Ras l’bol, le pétrole ! » y est-il inscrit au crayon marqueur noir.

L’une des 2 500 personnes étant venues manifester au parc Maisouna le 26 octobre dernier a suspendu ce pan-neau à un poteau, bien en vue, afin de rappeler les craintes d’un déversement pétrolier et le refus d’offrir un débou-ché à l’exportation du « pétrole sale » de l’Ouest. Le metteur en scène Dominic Champagne était de la partie. Ce Sorelois d’origine a appelé la population de Sorel-Tracy, mais également celle du Québec, à repousser « une inva-sion systématique de notre territoire par le pétrole ».

« Personne ne l’avait vu venir. Les gens se sont mobilisés. Ils nous ont dit : “Ça nous inquiète !” » insiste le maire de Sorel-Tracy, Serge Péloquin, au bout du fil. « On est pris avec ça », poursuit-il, précisant du même souffle être fréquemment interpellé par des Sorelois sur le transbordement de pétrole lourd sur le territoire de la municipalité. « C’est eux qui seront pognés avec le problème s’il y a un incident sur la voie ferrée ou sur le fleuve. »

Le passage des superpétroliers suscite l’inquiétude chez tous les riverains de leur passage sur le Saint-Laurent, mais tout particulièrement en ce qui concerne les milieux fragiles comme le lac Saint-Pierre, peu profond, qui a été sacré « réserve de biosphère » par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (unesco). D’ailleurs, l’organisation onusienne a été informée par le Conseil des Canadiens de ces préoccupations liées au pas-sage des superpétroliers. « Nous vous prions d’intervenir pour demander à Suncor de cesser le transport de brut lourd par navire afin de protéger la Réserve mondiale de la biosphère du lac Saint-Pierre », écrit le « plus grand » orga-nisme citoyen du Canada dans une lettre transmise à l’unesco.

L’administration municipale va « tout faire pour protéger le milieu naturel », assure Serge Péloquin à Forces.

Sous haute surveillance

La municipalité de Sorel-Tracy se trouve au carrefour des voies ferroviaire et maritime privilégiées par la compagnie pétrolière Suncor pour l’exportation de son pétrole de l’Ouest canadien. Le brut gagne la localité de la Montérégie à bord de trains du Canadien National (cn), est stocké dans l’un des réservoirs de Kildair, puis transbordé dans un navire-citerne. Kildair, une filiale de Sprague International Properties, est propriétaire d’un parc de réservoirs d’une capacité totale de 3,5 millions de barils de différents produits situés à un jet de pierre d’un quai pouvant accueillir des navires-citernes d’une longueur maximale de 260 mètres.

En raison du contrat conclu avec Suncor, l’entreprise prévoyait l’accostage de 25 à 30 bateaux supplémentaires par an dans les eaux de Sorel-Tracy. Mais cette société albertaine a été contrainte de suspendre ses exportations d’or noir vers le Mexique et l’Europe à partir de Sorel-Tracy, début novembre, en raison de la chute du prix du pé-trole extrait des sables bitumineux, le Western Canadian Select (wcs). « Toutes les expéditions de Suncor dépendent des conditions des marchés, que ce soit pour des facteurs comme l’offre et la demande, les écarts de prix entre le pétrole brut de l’Ouest canadien et les références internationales et les coûts du transport, qui changent fréquem-ment », indique le porte-parole de Suncor, Dean Dussault.

Questions en suspens

Attendant que les marchés décident de la reprise de l’exportation du pétrole de l’Ouest, le maire de Sorel-Tracy, Serge Péloquin, mais également ses confrères et consœurs des municipalités environnantes, exhortent le gouverne-ment fédéral à mettre sur pied un « fonds d’atténuation et de compensation à la hauteur des risques encourus ». En effet, aucune municipalité riveraine du Saint-Laurent ne possède à l’heure actuelle de plan d’urgence en cas de ma-rée noire. Sorel-Tracy ne fait pas exception, précise Serge Péloquin. À ses yeux, le Régime canadien de préparation et d’intervention en cas de déversement d’hydrocarbures – « un modèle unique pour tous » dessiné par Transports Canada – doit être « modulé, adapté à la personnalité » de la région, fait-il valoir.

L’homme politique se refuse toutefois à demander la tenue d’une évaluation environnementale sur le transbor-dement de pétrole extrait des sables bitumineux ou, encore moins, d’exiger la suspension des activités du cn ou de Kildair sur son territoire avant d’avoir le maximum d’informations en main. Un comité directeur sur le transport des matières dangereuses regroupant les élus de la région s’affaire à identifier les « nuisances » de l’industrie pétrolière, puis les « requêtes » à faire auprès de Québec et d’Ottawa, précise Serge Péloquin. « On va se faire un plan de match. On va se renforcer avant d’aller se battre ! […] En prenant des décisions trop rapidement, on risque de faire des erreurs », ajoute-t-il, avant d’énumérer quelques-unes des questions en suspens à l’Hôtel de Ville de Sorel-Tracy. « Pourquoi passer par chez nous ? Pourquoi se donner autant de mal ? Est-ce temporaire ? Comment se comporte le pétrole [issu des sables bitumineux] en cas de déversement ? Qui va payer la facture ? »

On demande l’imposition d’un moratoire sur le passage de superpétroliers chargés de pétrole lourd, et ce, le temps de tirer au clair les « risques » et les « impacts » d’un déversement d’hydrocarbures dans le fleuve Saint-Laurent, et de doter les municipalités riveraines d’un plan d’urgence. Plusieurs voix se sont élevées pour réclamer un examen du Bureau d’audience publique sur l’environnement (BAPE) sur le transbordement de pétrole brut des sables bitumi-neux effectué par Kildair à Sorel-Tracy.

L’Évaluation en-vi-ron-ne-men-tale stratégique sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures (EES) a été mise en place afin d’évaluer les impacts environnementaux, sociaux, économiques et de sécurité publique relatifs aux hy-drocarbures. « L’EES abordera non seulement la question de l’exploration et l’exploitation gazières et pétrolières, mais également les questions liées au transport des hydrocarbures, souligne-t-il, avant de spécifier : « Sorel-Tracy, c’est justement un exemple concret qu’il faut regarder. »

Le Rôle De L’EES Et Celui Du BAPE

En plus de l’« EES globale », l’EES propre à l’île d’Anticosti et le BAPE sur le projet d’oléoduc Énergie Est de TransCa-nada aborderont la question du transport de pétrole. « [Ces exercices de consultation et de réflexion permettront au Québec d’] avoir les meilleures pratiques pour sécuriser la population », fait valoir David Heurtel, promettant le dé-pôt d’un projet de loi « complet et intégré » sur les hydrocarbures en 2015. « Les préoccupations soulevées dans Sorel-Tracy sont légitimes. [Cela dit,] nous avons déjà mis en place des mécanismes pour étudier toute la question de la sécurité du transport. » Le gouvernement libéral « va prendre [ses] responsabilités », martèle David Heurtel, promettant de recourir à la Loi sur la qualité de l’environnement si nécessaire. De son côté, Kildair dit avoir déve-loppé une solide expertise dans le transport de pétrole au fil des quelque 25 dernières années. L’entreprise, qui ac-cueille bon an mal an entre 75 et 100 navires à son quai de Sorel-Tracy, n’a jamais connu de déversement de ma-tières dangereuses.

Le comité d’experts sur la sécurité des navires-citernes établissait à 5 à 15 % le taux de récupération mécanique « dans des conditions optimales » des hydrocarbures dans les eaux du fleuve.

« Craintes négatives et pessimistes »

Le ministre délégué aux Transports et à l’Implantation de la stratégie maritime, Jean D’Amour, appelle à la raison les opposants au transport de pétrole. « On n’amènera pas le pétrole en brouette ou à cheval. Il y a toujours du transport de pétrole », a-t-il affirmé à tc Media.

À l’instar du député de Rivière-du-Loup-Témiscouata, la chambre de commerce et d’industrie de l’agglomération de Sorel-Tracy ne partage pas les « craintes négatives et pessimistes » des opposants au transbordement de pétrole issu des sables bitumineux à Sorel-Tracy. « Ce dossier a pris des proportions beaucoup plus importantes qu’il aurait dû », estime le directeur général, Marcel Robert. « Il passe 500 pétroliers par année depuis 30 ans. Je n’avais jamais vu [auparavant] personne prendre une pancarte, se promener dans la rue et exprimer son inquiétude au sujet du pétrole. » La tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic a marqué au fer rouge la mémoire collective, si bien que la popu-lation affiche aujourd’hui une méfiance excessive à l’égard du transport de matières dangereuses, par train, par bateau, par pipeline, estime l’ancien maire de Sorel-Tracy. « Sans Lac-Mégantic, on n’aurait pas cette contestation. J’en suis pas mal certain », soutient-il en entrevue avec Forces.

Le pétrole issu des sables bitumineux a bien mauvaise presse, constate Marcel Robert. « Il y a controverse parce qu’il vient de l’Ouest canadien. Mais, il faut bien l’acheminer par quelque part, ce fichu pétrole ! » Le porte-parole du regroupement de gens d’affaires s’étonne de l’émoi suscité par le passage de superpétroliers. « Qu’est-ce qui est mieux : deux bateaux de bric et de broc, pas toujours en bon état, ou un bateau de plus grande envergure [qui res-pecte] les nouvelles normes, double coque et ainsi de suite ? » dit-il, précisant qu’il réside sur les berges du Saint-Laurent, non loin des installations de Kildair. Pourtant, le Genmar Daphne, -deuxième superpétrolier accueilli à So-rel-Tracy, avait été frappé d’un interdit de départ au large de l’île d’Orléans pendant trois jours par Transports Ca-nada, qui avait constaté l’interruption de sa pompe à incendie d’urgence.

Marcel Robert s’inquiète de la « perception négative » des investisseurs en ce qui a trait au climat d’affaires à So-rel-Tracy au lendemain de la manifestation du 26 octobre dernier. « On y a goûté ici. Il s’est perdu des milliers et des milliers d’emplois. On n’a plus les moyens d’en perdre d’autres. »

Céline Bégin estime que la municipalité, même si c’est elle qui court « tous les risques », ne touche pas sa juste part des retombées économiques du transport de pétrole sur son territoire : « Je pense que ça profite plus aux multi-nationales qu’aux Sorelois et Soreloises. La région est toujours sur le chômage », indique cette jeune retraitée, sacs réutilisables sous le bras, sur le chemin de l’épicerie. Elle s’explique mal pourquoi les résidents de Sorel-Tracy et de la région n’ont pas été mis au courant des projets de transbordement de pétrole avant l’arrivée du Minerva Gloria. « La décision est trop importante pour que les citoyens n’aient pas leur mot à dire », souligne-t-elle dans un bref échange avec Forces, invitant Ottawa et Québec à mettre en veilleuse le transport ferroviaire et maritime de pétrole dans la municipalité. Cependant, elle doute fort que la mobilisation citoyenne puisse forcer l’interruption des activi-tés. « Le train est parti ! »

Le développement économique est pleinement compatible avec la préservation de l’environnement, fait valoir Marcel Robert. Sorel-Tracy a tourné le dos pour de bon à son « passé rock and roll » où elle abritait quelques-unes des 25 entreprises les plus polluantes du Québec, insiste-t-il. « Nous ne voulons pas passer pour le dépotoir, [l’endroit où] on peut faire n’importe quoi ! »

Pour l’instant, la chambre de commerce et d’industrie presse Ottawa et Québec de colmater les « failles » dans le plan d’urgence prévu en cas d’avarie. « Ça insécurise les citoyens. Et ils descendent dans la rue avec des pan-cartes. » La paix sociale est « tellement fragile » au Québec, souligne l’ancien maire. «Les gens contestent tout, ces temps-ci », dit-il, allusion aux hauts cris poussés par divers groupes d’intérêts face aux efforts de redressement des finances publiques du gouvernement Couillard.

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Le transport de pétrole sur le ST-LAURENT est une aberration , les risques encourus dépassent infiniment les bénéfices que les québécois peuvent en tirer .
Les quelques
millions de dollars qu'on en tirera ne seront qu'une goutte d'eau dans l'océan de dévastation qui résultera d'un déversement majeur . On a vu qui a écopé à Lac Mégantic , ce sera la même chose sur les rives du ST-LAURENT .
S'il vous plait ,prévenez ce désastre !