Québec

Le Goût de Prospérer

Le Québec est riche de ses potentialités, mais pauvre de ses résultats économiques. Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) a pris l’initiative d’une vaste réflexion qu’il souhaite inclusive, étalée sur trois ans, visant à libérer ce potentiel. Dans l’exercice, il n’est pas exclu que la politique d’« austérité » budgétaire appliquée par le gouvernement devienne ce catalyseur redonnant aux Québécois le goût de prospérer.

Yves-Thomas Dorval ne veut pas faire écho à la rhétorique opposant « austérité » et « rigueur » budgétaires qui domine le discours actuellement. « La majorité des Québécois se dit en accord avec la rationalisation sous-tendant le retour à l’équilibre budgétaire. Mais il y a discorde sur la façon de procéder et sur le rythme appliqué », rappelle le pdg du CPQ. Il constate que dans le débat sur les questions de la « rigueur », l’essentiel des préoccupations porte sur « les pointes de tarte que l’on veut couper et que tout un chacun tente de protéger. Mais l’on parle peu ou pas de l’élargissement de la taille de cette tarte. »

Ainsi, l’« austérité » pourrait être le catalyseur recherché, d’autant que s’il est généralement accepté que le gouvernement n’a pas d’autre choix, les mesures de rationalisation retenues pour redresser les finances publiques ne sont pas « neutres » et « technocratiques », contrairement aux affirmations officielles. « Quand on commence à voir des effets, c’est le début de la sagesse », philosophe Yves-Thomas Dorval, en entrevue au magazine Forces.

Le pdg a lancé la réflexion à son arrivée au cpq, il y a six ans. L’année suivante, l’institution patronale s’est dotée d’une nouvelle mission, d’une nouvelle image et d’une signature. « S’allier pour la prospérité » est devenu le nouveau mantra. Dans son rôle de communicateur, l’organisme qui défend les intérêts du milieu des affaires a également créé le Bulletin de la prospérité du Québec. Cet indicateur économique en est à sa cinquième édition et, dans sa dernière mouture, le Québec arrive encore sous la moyenne canadienne tant à l’égard de la production que du revenu.

« Les analyses démontrent que la performance économique du Québec est inférieure sous plusieurs aspects comparativement à celle des États similaires, particulièrement en Amérique du Nord. De plus, le Québec doit affronter plusieurs problèmes, notamment son vieillissement démographique accéléré, la dette la plus élevée au Canada, un revenu par habitant plus bas ainsi qu’une intensité entrepreneuriale et une productivité plus faibles », énumère Yves-Thomas Dorval, qui ajoute : « Seulement pour le revenu disponible, le Québec est en fin de queue au Canada, ne dépassant que l’Île-du-Prince-Édouard. »

Des atouts

Pourtant, « le Québec possède des atouts extraordinaires si l’on considère l’abondance de ses ressources naturelles, sa situation géographique, sa diversité économique, ses pôles de créativité ainsi que la réputation de ses institutions et de ses ressources humaines », renchérit-il. « Pensons à l’hydroélectricité, au fait que le Québec renferme 3 % des réserves mondiales d’eau potable, à la réputation de nos universités, à la solidité de notre système financier, à l’abondance du capital disponible… Pensons, aussi, à ce modèle redistributif qui explique que c’est au Québec que l’écart entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres s’est le moins creusé. Bref, comment se fait-il qu’avec tout ce potentiel, nos résultats nous ramènent constamment en dessous de la moyenne canadienne ? »

Durant quatre années, le cpq a alimenté les échanges avec des intervenants issus des milieux dits capitalistes, mais aussi des milieux coopératifs et de ceux de l’économie sociale. « Nous ne voulions pas un portrait de la faiblesse des résultats économiques illustrant seulement le passé. Plus qu’ailleurs, le Québec est confronté au vieillissement démographique. Nous avons actuellement quatre travailleurs pour une personne de 65 ans et plus. Ce sera du deux pour un dans 15 ans, et l’immigration à elle seule ne sera pas suffisante pour rétablir l’équilibre. Nous nous trouvons face à une réduction durable de la croissance économique dans l’avenir, combinée à un besoin accru en matière de services sociaux. »

La productivité est également une source de préoccupation. Le Canada est à la traîne, le Québec l’est encore plus. L’Allemagne travaille 250 heures de moins qu’au Québec pour une productivité supérieure. En Suède, la moyenne d’heures travaillées par personne est la même, mais pour une productivité également supérieure. Cela dit, il faut retenir que la productivité mesure aussi la valeur de ce que l’on produit », dit-il, suggérant qu’il est possible de compenser celle-ci par la transformation et la valeur ajoutée.

Quant à l’intervention de l’État, elle est de plus en plus limitée. « Ça prend une capacité financière, martèle Yves-Thomas Dorval. Aussi, rappelons que la dette du Québec est plus élevée que celle des autres provinces, c’est l’une des plus élevées en Amérique du Nord. »

Mobilisation générale

Dans ce vaste remue-méninges, le cpq s’est demandé quelle serait sa valeur ajoutée. « Nous sommes des communicateurs. À la base, notre métier est de communiquer avec les différents publics. » D’où l’idée d’une mobilisation générale autour du thème de la prospérité.

Lancée en février et devant s’échelonner sur trois ans, la campagne « Prospérité.Québec, pour tous et avec tous » se veut apolitique. Elle prend la forme d’« une mobilisation des gens d’affaires de divers horizons [visant à] engager un dialogue constructif afin de maintenir, voire améliorer le niveau et la qualité de vie des Québécois grâce à une plus grande prospérité économique, durable et solidaire ». On entend multiplier les plateformes et provoquer les occasions d’échanges, le tout étant accompagné de témoignages et d’une dizaine d’études étoffées. « La campagne consiste à favoriser une communication ouverte avec tous ceux et celles qui croient au potentiel extraordinaire du Québec, et qui désirent le libérer davantage au profit de l’ensemble de la société. En partageant leurs expériences et leurs points de vue, les participants aux échanges contribueront à mettre en marche un mouvement inclusif pour un développement durable partout au Québec, ainsi qu’un engouement pour l’entrepreneuriat et la réussite de nos entreprises », peut-on lire dans le communiqué accompagnant le coup d’envoi.

Le discours a évolué

On ne parle plus de développement économique sans élargir l’équation pour inclure le niveau de vie, la qualité de vie des citoyens et les indices de bien-être. D’autant que le discours patronal a changé, a évolué. Il reprend des thèmes comme les inégalités, l’écofiscalité et le réchauffement climatique, auparavant associés à une idéologie de gauche et aux environnementalistes. « Oui, il y a convergence. La nouvelle génération de gens d’affaires est issue d’un milieu ou d’un contexte différent. Elle parle de pérennité des emplois, du besoin de donner à ceux qui suivront. Elle intègre plus facilement ces thèmes et ces valeurs empruntant à la solidarité sociale. Les mentalités ont évolué. Il faut dire, aussi, que le contexte a changé, que ces thèmes composent davantage la réalité d’aujourd’hui. »

Quant aux résultats espérés, le cpq souhaite modifier les perceptions et contribuer à faire vibrer la fibre entrepreneuriale. « J’ai participé récemment à un symposium international où les gens venaient de partout : d’Asie, d’Europe, d’Amérique du Nord… Les préoccupations et les intérêts étaient multiples et parfois divergents, mais un thème ralliait tout le monde : développer davantage l’entrepreneuriat. »

« Derrière les sondages faisant ressortir une intensité entrepreneuriale plus faible au Québec, on retrouve pourtant un goût d’entreprendre aussi fort ici qu’ailleurs, notamment chez les répondants de moins de 35 ans. Mais il existe une perception bien ancrée d’incapacité. Il manque l’étincelle du “je suis capable d’y arriver”. » Le président du cpq souhaite que cet exercice de trois ans ravive le goût de prospérer au Québec, qu’il permettra de mieux communiquer et connaître les enjeux qui changeront la perception des Québécois. À terme, sur dix ans, l’objectif est d’obtenir des résultats économiques qui soient au moins similaires, sinon supérieurs à la moyenne canadienne.

« Le milieu des affaires croit que les Québécois ont raison d’aspirer à une qualité de vie parmi les meilleures, et que le Québec en a la possibilité. Il faut réussir toutefois à libérer ce potentiel, et c’est là que le rôle des entrepreneurs et des entreprises est essentiel. C’est pourquoi il est si important de favoriser un développement économique plus performant, qui respecte l’environnement et dont les résultats sont partagés d’une façon équitable, pour l’ensemble de la société », ajoute Yves-Thomas Dorval.

D’une première étude du Service de la recherche du CPQ publiée le 10 mars, il se dégage notamment ceci:

Les Québécois jouissent d’un niveau de vie économique satisfaisant. Relativement au PIB par habitant mesuré en parité de pouvoir d’achat (PPA), il se situe un peu en deçà du Royaume-Uni et de la France, et assez loin derrière la Norvège et l’Australie.

Par contre, pour 21 des 24 critères de l’indice du « Vivre mieux » établi par les chercheurs québécois Luc Godbout et Marcelin Joanis, le Québec affiche une performance supérieure à la moyenne des pays développés.

« De façon générale, le Québec s’en tire mieux pour la qualité de vie que pour le niveau de vie. Or, sans croissance des revenus, le bien-être de la population québécoise risque de diminuer, et le gouvernement pourra difficilement continuer d’assurer un niveau satisfaisant de services publics », conclut l’étude.

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