Québec

Fonds de Solidarité FTQ - Un Acteur Majeur du Développement Économique

Arrivé en poste dans les remous de la commission Charbonneau et en pleine remise en cause de son organisation par le gouvernement fédéral, Gaétan Morin croit plus que jamais au rôle essentiel du Fonds de solidarité FTQ pour le développement économique du Québec.

Pour Gaétan Morin, le Fonds de solidarité de la ftq est fondamentalement resté le même que le jour où il y a débarqué avec un contrat de six mois en poche, il y a plus de 25 ans. « Ça m’avait frappé dès le départ. Cette entreprise avait, et a toujours quelque chose de rare et de précieux : une âme. Depuis les débuts, elle est animée d’une mission doublement noble. Elle vise à encourager et à faire fructifier l’épargne retraite – non pas des gens riches et célèbres, mais des Québécois ordinaires issus de la véritable classe moyenne. Elle s’assure aussi que cette épargne serve à répondre aux besoins des entreprises d’ici. C’était important lors de la création du Fonds en 1983, ce l’était quand j’y suis arrivé en 1989, et ça l’est tout autant, sinon plus encore aujourd’hui. »

Géologue de formation (avec une spécialisation, il est vrai, en économie et en finances), Gaétan Morin a commencé dans le métier à titre d’expert du secteur minier. « Ma véritable formation en finances, je l’ai reçue sur le tas », admet celui qui a gravi un à un les échelons au Fonds. Mais il ne regrette rien. « La géologie est une très belle science pluridisciplinaire où on apprend à se poser plein de questions, un peu à la manière d’un détective. Cela développe une pensée analytique, essentielle au moment de prendre des décisions en matière de financement. C’est nécessaire pour bien comprendre la situation de l’entreprise dans laquelle on voudrait investir, mais aussi pour extrapoler quelle sera sa position dans le marché dans 5, 10 et 15 ans. »

Au moment de l’entrevue, Gaétan Morin s’apprêtait à partir pour Val-d’Or, en Abitibi, dans le cadre d’une grande tournée des régions entreprise tout de suite après sa nomination comme grand patron du Fonds de solidarité de la ftq et devant notamment inspirer un nouveau plan stratégique à long terme. « Bien que je sois Montréalais, je me suis toujours senti chez moi en région, confie cet enfant de l’ancienne Tétreaultville, dans l’est de l’île de Montréal, mais qui a grandi à Terrebonne, dans la banlieue nord de la métropole. Cela vient de ma formation de géologue qui m’a amené, en début de carrière, à pas mal me promener au Québec et à apprécier très tôt la vastitude de son territoire, son potentiel de développement et ses gens. »

Mettre de l’ordre dans ses affaires

Surnommé, par ses premiers détracteurs, la « patente à Louis Laberge », du nom de son initiateur et président de la Fédération des travailleurs du Québec (ftq) d’alors, en plus de 30 ans, le Fonds de solidarité a fait du chemin. Regroupant désormais plus de 600 000 actionnaires-épargnants, il est fort d’un actif net qui dépasse les 10 milliards de dollars. Lors de son dernier exercice financier, il a procédé à de nouveaux investissements à hauteur de 550 millions de dollars, était présent dans plus de 2 450 entreprises et a enregistré un bénéfice record de 775 millions. Il a dû mettre un terme à sa dernière campagne de souscription deux semaines avant la fin de la période limite des reer, ayant déjà atteint le plafond de 650 millions fixé cette année par Québec pour des motifs budgétaires. Il faut dire que le rendement pour l’actionnaire est plus que correct, avec, depuis 10 ans, une moyenne composée de 3,7 % (4,8 % pour les fonds communs comparables au Canada). Cette performance du Fonds grimpe à 11,5 % si l’on y incorpore les crédits d’impôt accordés par les gouvernements aux fonds de travailleurs.

Ce succès a cependant été assombri par des histoires pas très nettes auxquelles le nom du Fonds de solidarité a été mêlé et qui ont notamment entraîné le départ, l’hiver dernier, de son précédent patron, Yvon Bolduc, après la diffusion d’écoutes électroniques embarrassantes devant la commission Charbonneau sur la corruption dans le secteur de la construction. « Tout cela a été très difficile à vivre pour les employés du Fonds », se contente de dire le nouveau chef, arrivé en poste en juin. Des réformes internes avaient été mises en branle dès 2009. La plus récente série nécessitera des changements à la loi constitutive de l’organisation, et n’attend plus que le feu vert de l’Assemblée nationale du Québec.

Le conseil d’administration n’est, par exemple, désormais plus dirigé par le président de la ftq, mais par un administrateur indépendant. Cette responsabilité est actuellement assumée par le financier bien connu Robert Parizeau, frère de l’ancien premier ministre, Jacques Parizeau. De même, la majorité des membres du conseil d’administration ne seront plus issus des rangs de la ftq. Déjà supervisés par des administrateurs indépendants, les différents comités d’investissement sectoriels du Fonds disposeront aussi d’une plus grande latitude financière afin d’éloigner un peu plus encore le conseil d’administration de la gestion des opérations et de lui permettre de se concentrer sur une vision à long terme des objectifs socioéconomiques du Fonds. « Cette modernisation de notre gouvernance et de nos règles d’éthique ne remet pas en cause nos racines syndicales, précise bien Gaétan Morin. Nous continuons, par exemple, dans notre analyse, à vérifier si les entreprises ont des relations de travail harmonieuses – que leur main-d’œuvre soit syndiquée ou pas – et si elles ont une perspective de développement durable. Nous ne le faisons pas seulement par principe, mais aussi parce qu’à long terme, ces aspects pèsent dans les chances de réussite d’une entreprise. »

Des nuages venus d’Ottawa

Une autre tuile est tombée sur la tête du Fonds de solidarité et des autres fonds de travailleurs au Canada, comme le Fondaction de la csn. Le gouvernement fédéral entreprend cette année l’abolition graduelle, d’ici 2017, du crédit d’impôt de 15 % qui était associé à l’achat de leurs actions et qui leur avait été accordé en contrepartie de leur mission particulière de développement économique. Cette décision a soulevé un tollé de protestations au Québec, aussi bien de la part des mouvements syndicaux et de l’ensemble des partis politiques que des milieux d’affaires.

Gaétan Morin n’a pas encore perdu complètement espoir de faire entendre raison au gouvernement Harper en cette année électorale. « Le moment est opportun. Nous allons retourner à Ottawa pour essayer de leur faire comprendre leur terrible erreur. » Il espère, si cela s’avère vain, que les urnes porteront aux pouvoirs un nouveau gouvernement plus sensible à la cause des fonds de travailleurs, le Parti libéral fédéral et le Nouveau parti démocratique ayant tous deux appuyé leur cause.

Gaétan Morin ne croit pas que la décision d’Ottawa fasse tache d’huile à Québec et qu’on décide d’y abolir aussi les 15 % de crédits d’impôt (25 % pour Fondaction) accordés aux actionnaires. « Nous sommes allés expliquer notre point de vue, et les députés de tous les partis m’ont semblé très réceptifs. »

Il ne fait pas de doute, selon lui, que la réduction de moitié des crédits d’impôt dont bénéficiait jusqu’à présent le Fonds de solidarité nuira à son attrait auprès des investisseurs et aura des retombées négatives sur les entreprises. « Nous avons deux entrées de financement et deux sorties, résume Gaétan Morin. Les entrées de fonds proviennent des nouvelles souscriptions et des rendements de nos placements. Les sorties de fonds vont aux rachats des actions, lorsque les gens prennent leur retraite, et à nos investissements dans les entreprises québécoises. Nous sommes tenus par contrat de toujours avoir disponibles les fonds nécessaires au rachat des actions. Si nos ressources financières diminuent, c’est le volume de nos investissements qui en pâtira. »

Un acteur devenu essentiel

Or, ce serait un terrible gâchis, déplore le président et chef de la direction du Fonds de la ftq. D’abord, parce que les Québécois continuent de moins épargner pour la retraite que les citoyens de la plupart des autres économies développées, et que le Fonds est un outil efficace pour les amener sur la bonne voie. Pour plus du tiers de ses actionnaires, le premier investissement dans un reer a été effectué auprès du Fonds. Les trois quarts de ces mêmes actionnaires détiennent plus d’un reer, alors que ce n’est le cas que pour 44 % de l’ensemble des Québécois. Et il s’agit d’individus de la classe moyenne, puisque la moitié des actionnaires du Fonds ont un revenu inférieur à 60 000 dollars et que 83 % détiennent moins de 30 000 dollars en reer. Le Fonds présente également le grand avantage de rediriger l’épargne des Québécois vers leur propre économie, alors que ces derniers sont plutôt portés, lorsqu’ils investissent, à le faire dans des produits financiers (obligations d’État, grands fonds communs…) qui profitent peu ou pas aux entreprises d’ici.

La décision d’Ottawa nuira à l’économie québécoise, martèle Gaétan Morin. « Je l’entends particulièrement dire par les dirigeants de pme en région. »

Il faut rappeler que plus de 70 % des investissements directs du Fonds ont été réalisés en dehors des régions de Montréal, de Laval et de la Capitale nationale. En outre, plus des deux tiers des investissements sont inférieurs à 1 million de dollars. Le Fonds est un chef de file en capital de risque non seulement au Québec, mais aussi au Canada, par sa participation à différents fonds spécialisés. Mais sa contribution ne se limite pas à quelques étapes du développement des entreprises : elle les couvre toutes, de l’amorçage à l’entrée en Bourse.

Comme on investit chaque année et qu’il s’agit généralement d’engagement à long terme, ce type de financement a le grand avantage d’être patient et de ne pas suivre les humeurs des cycles industriels ou économiques, contrairement à la plupart des fonds privés. Il reste très présent dans des domaines stratégiques souvent boudés par les autres investisseurs, comme le secteur manufacturier ou celui des sciences de la vie, et était l’un des seuls à investir dans le secteur forestier avant que celui-ci ne rebondisse. « Aujourd’hui, cela nous rapporte de beaux profits », observe Gaétan Morin.

C’est aussi vers le Fonds que se sont tournées de grandes entreprises québécoises, comme Bombardier et Transcontinental, pour trouver du financement lorsque les marchés mondiaux de crédit se sont figés lors du grand mouvement de panique qui a suivi la faillite de Lehman Brothers. Durant ces jours sombres, le gouvernement du Québec a aussi directement mis à contribution le Fonds dans son plan de relance économique. « La taille que nous avons atteinte rend maintenant possible ce genre de situation », note son patron.

Encore tellement à faire

Le Fonds de solidarité continuera d’avoir beaucoup à faire au cours des prochaines années si les gouvernements lui prêtent vie, dit Gaétan Morin. Sans vouloir présumer des conclusions de la grande réflexion stratégique en cours et dont les conclusions devraient être dévoilées incessamment, il entrevoit au moins trois enjeux de taille auxquels il faudra faire face au cours des prochaines années.

Le premier de ces enjeux consiste à trouver une relève pour les milliers de chefs d’entreprise qui arrivent à l’âge de la retraite. Une étude estime que 7 000 à 8 000 entreprises seront en quête de repreneurs. « C’est le premier sujet d’inquiétude évoqué chaque fois que je rencontre des entrepreneurs, relate le président du Fonds. Mais on peut aussi voir cela comme une chance qui s’offre à nous, car de nombreux jeunes ne demandent pas mieux que de se lancer en affaires. On parle beaucoup d’entrepreneuriat, mais j’aime bien aussi parler de « repreneuriat ». Ce pourra être également l’occasion de consolider certains secteurs et de se forger non seulement des petites entreprises, mais un peu plus de moyennes entreprises. »

Le deuxième enjeu est lié au premier. Se sachant près de la retraite, plusieurs chefs d’entreprise québécois ont pris du retard en matière de modernisation de leurs moyens de production. « Nous avons du rattrapage à faire, ne serait-ce que par rapport au reste du pays. L’arrivée de sang neuf et la création d’entreprises de plus grande taille devraient aider à déployer les ressources nécessaires pour regagner le terrain perdu. Le Fonds sera là pour appuyer ce mouvement. »

Le vieillissement de la population posera un troisième défi, dit Gaétan Morin, celui de la rareté de la main-d’œuvre. « Un jour, en discussion avec un petit groupe de chefs d’entreprise de la Beauce, je leur ai dit, à la blague, qu’ils allaient finir par se voler mutuellement leurs employés, se souvient-il. J’ai tout de suite senti comme une tension dans l’air. Il se trouve que cela venait justement de se produire entre deux d’entre eux durant la semaine. » L’une des solutions à ce problème, dit-il, sera de savoir attirer et conserver plus d’immigrants au Québec, et de s’assurer que les régions possèdent aussi la main-d’œuvre nécessaire.

Ces défis à venir, comme les problèmes rencontrés par le Fonds de solidarité plus récemment, n’inquiètent toutefois pas Gaétan Morin outre mesure. « Nous étions là il y a 30 ans. Nous sommes encore là aujourd’hui, et nous serons là dans 30 ans pour aider au développement du Québec dans toutes ses régions. »

en chiffres

  • 600 000 actionnaires-épargnants
  • Plus de 10 milliards de dollars en actif net
  • Présent dans plus de 2 450 entreprises
  • Nouveaux investissements de 550 millions de dollars
  • Bénéfice record de 775 millions

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